dimanche 15 mai 2011

Compact -- Maurice Roche (1924-1997)


Un intrigant volume chez 10/18 surnageait à l'étal d'un bouquiniste rennais : roman publié en 1966, auteur inconnu au bataillon (misère !), typographie en bataille, préface de Sollers.




 Juste les premières lignes :



Tu perdras le sommeil au fur que tu perdras la vue. Tandis que tu pénétreras la nuit, tu pénétreras dans la nuit de plus en plus profonde ; ta mémoire, labile déjà, s'amenuisant à mesure que - au sortir d'une longue léthargie - tu prendras conscience de ton état.
(Comment désormais faire le départ du jour et de la nuit ?)





Tu seras là, sur un lit - dans une chambre sans doute. Les yeux écarquillés tu scruteras ce désert sombre --> et l'espace s'élargissant te permettra-t-il d'aller si loin encore que tu ne puisses jamais revenir à toi ?



On feuillette au hasard :



Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.


Pas de doute : on ne laisse pas passer cela à 3€ au milieu d'un tas de vieux romans policiers !


Au final, une sorte d'oratorio somptueux à sept voix (comme les sept couleurs qui devaient à l'origine les désigner, remplacées ici par des variations typographiques) ; très sombre et très drôle à la fois.

Alors on se rencarde ... faites comme moi !

En plus, vous pouvez maintenant le lire dans la version "couleur" éditée par Tristram et vous pouvez même l'écouter (dit par Maurice Roche lui-même) !

vendredi 6 mai 2011

Parole dans ta bouche -- Jacob Glatstein


 
Raymond Depardon
San Clemente


Que possèdes-tu en propre ?
Une parole dans ta bouche.
Prends son sens et voile-le.
Viens au monde dans un halo de crépuscule.
Tends la main et mendie ta récompense.

Grêlent les cris sur un monde apeuré.
Sauve-toi déguisé en ombre.
Rabaissé, réduit à rien, affaibli, épuisé.
Que la neige enfouisse la tour de ton chant.

Chasse ton héritier.
Repousse ton dernier descendant.
Anéantis les reins dont tu es issu.
Ta langue - dans la bouche d'un vieux perroquet.
L'éclair dans tes yeux sera bientôt éteint.

Avec toi dans l'hospice en face sur un banc -
Le Dieu de tes ancêtres vieux et malade.
Le puissant le superbe le triste Dieu
Est maintenant un mendiant méprisé.
Ne le blasphème pas. Sois son Levi-Itzhok.
Cherche des excuses pour un Juif supplicié.
Dans la somnolence d'un chœur tissé de toiles d'araignée
Rêvent les vestiges d'une dernière génération.

(extrait de Fun maïn ganzer mi, New york 1956, traduit par Rachel Ertel ; in Rachel Ertel, Dans la langue de personne - Poésie yiddish de l'anéantissement, Seuil, 1993)

Gloria in excelsis mihi -- Georges Bataille



Mischa Gordin
New crowd (1999-2000)


Au plus haut des cieux,
les anges, j'entends leurs voix, me glorifient.
Je suis, sous le soleil, fourmi errante,
petite et noire, une pierre roulée
m'atteint,
m'écrase,
morte,
dans le ciel
le soleil fait rage,
il aveugle,
je crie : 
"il n'osera pas"
il ose.

(in L'expérience intérieure, 1954, Gallimard)