mardi 3 août 2010

L'inhabitable capital - Crise mondiale et expropriation -- Jean-Paul Dollé


Jean-Paul Dollé vient de faire paraître aux éditions Lignes un bref ouvrage qui livre des clés pour la compréhension de la crise actuelle mêlant opportunément trois fils qu'on trouve habituellement séparés :
  • analyse de l'imaginaire de l'habitation, aux Etats-Unis tout particulièrement, donnant une perspective de longue durée vraiment bien venue à la crise des subprimes ;
  • analyse plus classique de la dévalorisation des choses (valeur d'usage) en produits (valeur d'échange) appliquée au marché de l'immobilier ;
  • analyse mêlant Baudelaire, Nietzsche et Benjamin autour de l'enlaidissement de monde, cette dernière analyse semblant parfois faire écho à des accents heideggeriens ("Bâtir est, dans son être, faire habiter. Réaliser l’être du bâtir, c’est édifier des lieux par l’assemblement de leurs espaces. C’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir.", Heidegger, Essais et Conférences, Tel/Gallimard) : Habiter, c'est séjourner auprès des choses, c'est-à-dire être au monde et non simplement dans le monde. Nous nous tenons auprès des choses continûment, dans la mesure où les choses - et non les produits - sont là et continuent d'être là. Nous demeurons auprès des choses qui durent. Ainsi nous habitons. S'il n'en est pas ainsi, alors les hommes font l'expérience - ou plutôt sont contraints de subir - l'inhabitable. Le capitalisme, structurellement, produit l'inhabitable.

Un court extrait :








Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.

lundi 2 août 2010

La démocratie comme procédure et comme régime -- Cornelius Castoriadis


Le dernier texte de La montée de l'insignifiance (Les Carrefours du Labyrinthe IV) qui peut servir d'introduction à la pensée de la démocratie chez Castoriadis. Relu en lien avec les Essais hérétiques de Patočka, pour y retrouver l'accent mis sur l'éducation : le citoyen d'une démocratie, pour Aristote, est celui qui est "capable de gouverner et d'être gouverné", une double capacité que seule l'éducation (paideia) peut faire naître et consolider.

"Supposons même qu'une démocratie, aussi complète, parfaite, etc., que l'on voudra, nous tombe du ciel : cette démocratie ne pourra pas continuer plus que quelques années si elle n'engendre pas des individus qui lui correspondent, et qui sont, d'abord et avant tout, capables de la faire fonctionner et de la reproduire."

En passant, on notera que le libéralisme économique produit précisément l'inverse : reposant sur des archétypes comme le marchand honnête, le chevalier d'industrie etc., son fonctionnement engendre mécaniquement des types opposés ; l'honnêteté, ce n'est pas la peur du gendarme et il y a là souvent confusion !
Quant à ceux qui s'en viennent gravement proposer de "moraliser le capitalisme", ils ne font la preuve au choix que de leur duplicité ou de leur bêtise. Inutile de parler de morale quand on ne peut même plus observer la plus élémentaire reconnaissance du ventre (on ne parle pas ici de sentiment de responsabilité).














Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.



En passant aussi, on relèvera dans ce texte un autre parallèle avec Patočka dans la critique de la Geworfenheit de Heidegger qui ignore le caractère nécessairement social du monde dans lequel nous sommes jetés (caractère socialement limité de notre ouverture au monde chez Patočka, en essayant d'être plus précis : il n'y a pas d'accès à un Lebenswelt universel mais à un (des) monde(s) historique(s) construit(s) par les traditions qui tous représentent pour ceux qui y baignent, et pour eux seulement, "un" Lebenswelt parmi une cohorte d'autres, également possibles mais inaccessibles).

Le ton du dernier paragraphe, rappelle aussi celui du dernier chapitre des Essais hérétiques (Gloses) :

"Cela dit, on voit aussi ce qui constitue l'élément de notre être : l'être de l'homme, c'est l'être d'un possible. (...) Et comme nous voilà parvenus à cet être dans des possibles, comme l'une des deux possibilités fondamentales se révèle la possibilité de se libérer de l'enchainement à la vie, de lier au contraire la vie à quelque chose de libre, capable d'assumer la responsabilité et de respecter la responsabilité, c'est-à-dire la liberté des autres, ne faudra-t-il pas nécessairement expliquer l'histoire précisément, c'est-à-dire l'accomplissement le plus propre de l'homme, à partir de cette dimension de son être -- plutôt que de la conscience. (...) Qu'est-ce que l'être social de l'homme ? Sans offrir de réponse positive à cette question, peut-être ces quelques remarques suffisent-elles à montrer qu'il est ancré en une profondeur par rapport à laquelle le critère des rapports et conditions économiques n'est ni exhaustif ni même entièrement adéquat. Vouloir le réduire à ces rapports et conditions, c'est aussi une manière de subjectivisme, à la fois théorique et pratique."

jeudi 29 juillet 2010

Du recyclage de l'insulte à la lumière de l'actualité


On ne pourrit pas assez tôt l’enfance, on n’assomme pas assez de pauvres, on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d’un crachoir ou d’un décrottoir. Mais le régime actuel va nous donner toutes ces choses qu’on entend déjà galoper vers nous.


Voila qui semble avoir été écrit aujourd'hui même mais cela vient de plus loin, de Léon Bloy dans son éphémère publication hebdomadaire, Le Pal (5 numéros en mars et avril 1885) ; l'actualité nous suggèrerait bien de changer le dédicataire de cette délicate envolée destinée à Jules Ferry :


Puis, à quoi bon s'exterminer l'intellect à découvrir une ignominieuse torture en harmonie avec la putridité spirituelle de cet immonde porcher préposé à la fécale nourriture des Arène et des Monteil ? (*)
L'impuissance humaine à punir éclate.
Les plus dégoûtantes matières seraient souillées par le pestilentiel contact de cette ambulante ordure ; (+)
Car cet homme ferait tourner par l'urinaire odeur de ses larmes, plus fétides que l'impureté sexuelle de la Prostituée du prophète, les fertilisantes mayonnaises de Pantin et de Bondy.



(in Le Pal
, fac-similé des numéros 1 à 4 publié par les éditions Obsidiane ; réédité (2002 ?) avec une préface de Patrick Kéchichian et le cinquième numéro
)



Les langues slaves ont une insulte fort courante, en polonais, "chuj" ("bite" ; ne pas traduire l'adjectif correspondant "chujowy" par "phallique" sous peine de ridicule ! Un bon gros "merdique" suffira !).
A Saint-Petersbourg, le groupe Voïna a joint le geste à la parole en réalisant cette "installation" en face des locaux du FSB :




Kosmiczny chuj




Certes, les ponts-levis sont rares Faubourg Saint-Honoré ou Place Beauvau mais, avec un peu d'imagination, il devrait quand même être possible de suivre cet exemple afin d'exprimer tout le respect qu'inspirent les derniers dérapages en date.


En réponse à ceux qui me font remarquer (parfois rudement) que le moyen n'est pas à la mesure de l'enjeu, je rappellerai seulement que tout ceci doit être replacé dans le registre de l'agitation spectaculaire, que les "mesures-phares" sont de toute façon non constitutionnelles et qu'il convient de les traiter pour ce qu'elles sont : de la poudre aux yeux pour détourner l'attention. Rien de mieux que les clowns pour ramener l'attention vers le centre de la piste ; c'est ce que Tchoknity a bien compris : son seau bleu aura plus fait pour déconsidérer les oligarques russes que tous les discours surjouant la préoccupation qu'on va entendre en boucle dans les jours qui viennent.





(*) Intermède pédant : Paul Arène, Edgar Monteil ?


Pour Monteil, communard et anti-clérical, la détestation de Bloy coule pour ainsi dire de source ; pour Arène, ami et peut-être nègre d'Alphonse Daudet, on peut se reporter à cet extrait du Désespéré pour constater qu'il ne s'agissait pas d'une fâcherie passagère. De façon transparente, Chaudesaigues, c'est Alphonse Daudet, Denisme, c'est Arène ; quant à Ryeupeyroux, c'est Léon Cladel etc.

On n'en finirait pas d'énumérer les détestations de Léon Bloy ; mieux vaut se reporter directement, entre autres (Belluaires et porchers vaut aussi le détour) au Désespéré !



Il vit d'abord, non loin de lui, le roi des rois, l'Agamemnon littéraire, l'archicélèbre, l'européen romancier, Gaston Chaudesaigues, recruteur d'argent inégalable et respecté. Seul, le gibbeux Ohnet lui dame le pion et ratisse plus d'argent encore. Mais l'auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui mélange l'eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille vinasse, pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de bourgeois centre gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n'est pas autrement considéré. Il est unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois dans la solitude.

(... suivent des vertes, des pas mûres et même un court passage typique de l'antisémitisme de Bloy que je n'aurai de toute façon pas cité ; l'écriture-massacre de Léon Bloy est un plaisir de lecture jubilatoire mais cela n'empêche pas de s'en approcher avec une assez longue cuillère ...

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur l'antisémitisme très paradoxal de Léon Bloy et lui-même s'y est longuement employé, dans
Le Salut par les Juifs en particulier :

L’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais et tout ce qu’on peut faire c’est de les franchir en bondissant avec plus ou moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir.

On l’a suffisamment essayé, n’est-ce pas ? et l’expérience d’une soixantaine de générations est irrécusable. Des maîtres à qui rien ne résistait entreprirent de les effacer. Des multitudes inconsolables de l’Affront du Dieu vivant se ruèrent à leur tuerie. La Vigne symbolique du Testament de rédemption fut infatigablement sarclée de ces parasites vénéneux, et ce peuple disséminé dans vingt peuples, sous la tutelle sans merci de plusieurs milliers de princes chrétiens, accomplit, tout au long des temps, son destin de fer qui consistait simplement à ne pas mourir, à préserver toujours et partout, dans les rafales ou dans les cyclones, la poignée de boue merveilleuse dont il est parlé dans le Saint Livre et qu’il croit être le feu divin.

Cette nuque de désobéissants et de perfides, que Moïse trouvait si dure, a fatigué la fureur des hommes comme une enclume d’un métal puissant qui userait tous les marteaux. L’épée de la Chevalerie s’y est ébréchée et le sabre finement trempé du chef musulman s’y est rompu aussi bien que le bâton de la populace.

Il est donc bien démontré que rien n’est à faire, et, considérant ce que Dieu supporte, il convient, assurément, à des âmes religieuses de se demander une bonne fois, sans présomption ni rage imbécile et face à face avec les Ténèbres, si quelque mystère infiniment adorable ne se cache pas, après tout, sous les espèces de l’ignominie sans rivale du Peuple Orphelin condamné dans toutes les assises de l’Espérance, mais qui, peut-être, au jour marqué, ne sera pas trouvé sans pourvoi.)


Justement, il pérorait avec deux de ses compatriotes, aussi peu capables l'un que l'autre de l'intimider, Raoul Denisme et Léonidas Rieupeyroux. Le premier, raté fébrile et gluant chroniqueur, est généralement regardé comme un sous-Chaudesaigues, ce qui est une façon lucrative de n'être absolument rien. Mais le crédit du maître est si fort que le vomitif Denisme arrive tout de même à se faire digérer. Incapable d'écrire un livre, il dépose, un peu partout, les sécrétions de sa pensée, On redoute comme un espion ce croquant chauve et barbu, qui a dû, semble-t-il, payer de quelque superlative infamie son ruban rouge et dont la perfidie passe pour surprenante.

Quant à Léonidas Rieupeyroux, c'est un personnage vraiment divin, celui-là, capable de restituer le goût de la vie aux plus atrabilaires disciples de Schopenhauer. Il est grotesque comme on est poète, quand on se nomme Eschyle. Il a la Folie de la Croix du Grotesque. Méridional, autant qu'on peut l'être en enfer, doué d'un accent à faire venir le diable, il rissole, du matin au soir, dans une vanité capable d'incendier le fond d'un puits.




Il rissole, du matin au soir, dans une vanité capable d'incendier le fond d'un puits ... en voila une autre qui n'a plus à chercher son dédicataire contemporain !




(+) voila qui, sur un niveau un peu plus soutenu, anticipe opportunément un certain "Touche moi pas, tu me salis" ...