vendredi 6 août 2010

Quand passent les cigognes -- Mikhaïl Kalatozov




Classique d'entre les classiques du cinéma soviétique post-stalinien ? Revu aujourd'hui ; toujours aussi émouvant. Palme d'or 1958, avec Tatiana Samoïlova, inoubliable.

(en passant, elle apparaît dans Nirvana, le film de Voloshin en 2008 ; pas forcément un chef d'œuvre, celui-là, avec son esthétique à la Sigue Sigue Sputnik au service d'une morale assez convenue ...)





Ici (vo, sous-titré en anglais), tant il est peu probable que cela passe près de chez vous (où que vous soyez, d'ailleurs !).

A un passant de hasard -- Yeshige Tcharents (1897-1937)


Tous les deux, tous les deux, dans ce monde sans retour,
Nous vivons, nous existons – notre ailleurs est le même.

Arrête-toi, passant. Arrête-toi. Regardons-nous, l'un l'autre,
A travers nos sourires peut-être reconnaîtrons-nous un ami inconnu.

Arrête! Arrête! Où cours-tu ? Où vas-tu dans ta hâte?
Peut-être trouveras-tu dans mes yeux le feu d'un sourire d'or.

N'es-tu pas heureux que nous vivions et que nous nous soyons rencontrés.
Où passes-tu sans retour, sur ce chemin sans espoir de retour?

Je passerai moi aussi tout seul, triste, et je suivrai mon infini
Chemin de rêve, que toi aussi, ce soir, aveuglément tu as suivi.

Tu l’as suivi aveuglément, tu t’es éloigné dans la brume.
Et je me rappellerai longtemps ton visage distant et inconnu.

Je me rappellerai comme un souvenir que dans mon errance,
Quelqu’un m'a croisé dans la brume, il faisait noir, il faisait soir.

(1916)




Poème de jeunesse de Tcharents (ici et ), trouvé sur le site de Berge Tourabian qui a eu l'excellente initiative de donner à lire l'intégralité des poèmes qu'il met en musique, en arménien, en anglais et en français (aussi en allemand pour un disque). Faute de plus d'information, je suppose que la traduction est de lui.

Et pour le peu que je connais de la poésie arménienne contemporaine, voir ici (un poème de Marine Petrossian).


jeudi 5 août 2010

Tu es vieux, Komarov -- Nadia Tuéni (1935-1983)


Le 24 avril 1967, s'écrasait la capsule Soyouz ramenant Vladimir Komarov. Le lendemain, Nadia Tuéni lui rendait ainsi hommage dans le quotidien Le Jour :


L'Horloge à 4 heures 10 est morte, Komarov. Au beffroi des étoiles il est toujours 4 heures.

L'oiseau venait de terre. C'était un oiseau-pluie et quand le ciel se casse, il fait beau sur la mer à cause des solitudes. Je te l'avais bien dit, le soleil est si proche qu'un coup de langue peut le mouiller !
Tu es vieux, Komarov, plus vieux que crépuscule. Tu as l'âge du rêve ancien, des corps-à-corps stellaires, et des vents qui reviennent clamer les droits du ciel. Tu as l'âge inquiétant, cet âge arithmétique qui glisse sur rail de bleu, vers toujours les mêmes songes pris de torticolis. La main qui te protège ne peut être qu'éteinte loin des nuits et des jours et des visages construits autour du ciel qui brûle tout au fond de tes yeux. Un univers liquide. Au lieu d'une Atlantide, la mort qui est retour à la simplicité.
C'est le temps de l'homme indéfini. Un temps de pause entre la terre étroite et l'espace oublié. Ne te retourne pas ! Les soleils de Gomorrhe ne sont que le danger de tous les souvenirs.
Pourquoi es-tu parti avec tous ceux qui passent et le temps où les mages n'étaient que chameliers ?
Que le ciel soit très bleu envers et contre toi ! La ville a grelotté parce que tu te rendors. Toutes les étoiles se ressemblent ; rien n'est plus différent d'un homme qu'un autre homme, et pour toi, Komarov, des lunes incolores, et l'horrible mesure des grandes découvertes !


(in Nadia Tuéni, Œuvres Complètes, La Prose, Dar-an-Nahar, Beyrouth 1986)