lundi 16 mai 2011

Illumination -- Daniel Maximin



Wilfredo Lam (1902-1982)
La Jungla, 1943
façonnée d'une fusion d'enfer et paradis perdu
maudissant la paresse des saisons
peuples pliés devant l'éternité
au pied de flaches incapables de désirer la mer

leurs cathédrales d'acier canonnent les étoiles
en forgeant des nuages plus noirs que les clochers
les oiseaux enchaînés chantent l'heure des horloges
des guillemets antiques encerclent l'imagination

de grands coeurs en haillons nagent vers la noyade
dans l'espoir de rincer les morves et les lichens

                     l'aube rouge a dévalé l'azur
                     l'eau verte a relavé le feu
                     le feu a levé la voyance
                     la voyance a dévoilé la chimérie

à présent il faudra oublier les sauvageries anciennes
solder la peau des races et la croix des saisons

une seule nuit de pleine lune anéantit l'orgueil des comédies humaines
et la danse des batouques mènera l'arc-en-ciel en bateau
les seins à l'orée de la source
les lèvres confiantes en la douceur des peaux

                     il suffira d'improviser la mélodie
                     en saxophone solo sur les tambours pur-sang

le monde sera une porte ouverte et nous aurons perdu la clé

(in L'invention des désirades et autres poèmes, 2000/2009, Points Gallimard)

Angoisse -- Arthur Rimbaud


     Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées, — qu'une fin aisée répare les âges d'indigence, — qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale,
     (Ô palmes ! diamant ! — Amour, force ! — plus haut que toutes joies et gloires ! — de toutes façons, partout, — Démon, dieu, — Jeunesse de cet être-ci ; moi !)
     Que des accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première ?...
     Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.
     Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer : aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.

(in Illuminations)

La jungla -- Daniel Maximin



 Wilfredo Lam (1902-1982)
Sans titre, 1947


Le commencement de la tyrannie provoque
la pointe de liberté insérée dans la devenir sans
fin, pour dépasser la tyrannie elle-même.

Wilfredo Lam


La jungle était ton paysage natal
au ciel, le tonnerre et l'éclair bâillonnaient la voix des dieux exilés
sur terre, les diables et le Bon Dieu couvaient les cris esclaves pour générer l'enfer
et toi, tu es né de la relève de la mort étranglée par le nœud de mille cordons ombilicaux
ton blason a redoré le soleil
ton art a conjuré la mer et l'exil d'Olorun
comme nos îles ont éclos en apostrophe d'apocalypse

oui il s'agit bien d'un peuple debout en balance sur la mappemonde incandescente condensée en la mère-Caraïbe, sans un coin d'espace gaspillé dans l'île ni sur le tableau

oui, ici chaque visage est un fruit, ou alors un soleil, une lune, une mandoline, un petit cheval. Les yeux sont des étoiles à éclairer les coutelas

oui il s'agit bien ici de sèves libres de racines, de pourritures ordonnées par des couleurs d'initiation, de sources grimpées aux arbres
et puis d'hommes-colibris, de femmes-flamboyants, de lèvres-hibiscus
une forêt de danseurs aux pieds déracinés
oui, ici encore, Lam contrarie le mal pour enflammer les âùes et réchauffer une sève qui marronne une liberté dans le déracinement
des hommes-plantes se redressent dans un bruit de cassure des vieux-corps, et leurs cannes éjaculent du rhum dans la fleur de belles fées noires déguisées en sorcières pour sucrer le destin
offrande aux aubes sans aubiers

(in L'invention des désirades et autres poèmes, 2000/2009, Points Gallimard)

Pour le tableau de Wilfredo Lam, La Jungla, voir plus bas.