mercredi 12 décembre 2018

LETO - Kiril Serebrennikov


Un bio pic avec des gens qu'on a croisés, qu'on a aimés et, pour certains, follement ; ma première réaction aura été non merci, malgré tout le respect que j'ai pour KS. 

Et puis je me suis laissé trainer et je n'en reviens toujours pas ; un film à la fois noir et solaire, absolument exact en ce qu'il s'affranchit du réalisme avec une grâce, une légèreté étonnantes et y revient sans pathos, sans lourdeur; Leningrad revit, MN qui fit le lien entre les derniers "bardes" et la génération rock, BG toujours dans l'ombre, au cœur d'Aquarium qui fut le laboratoire et le "fablab" du rock de Leningrad, VT ...

A pleurer, à chaudes larmes en pensant à ce petit arbre dont parle la dernière chanson ou en pensant à cet autre arbre que chantait Dearly Departed.

Allez voir LETO et en attendant, écoutez Voyna, un titre de 87 (sur Gruppa Krovi), par exemple.

Oh, bien sûr, BG a grommelé que "ce n'était pas ainsi que nous vivions" et que ce film était écrit comme "d'une autre planète" ; et il a tort, et il a raison.
Il a tort car il oublie que la perspective est celle de la génération née dans les années 60 et il a raison car cette perspective est tout autre que la sienne.
Il avait déjà, dès les années 70, remporté le combat de la créativité, contre le système et d'une façon très dérangeante pour ce système, en en occupant volontairement les interstices, les zones de relégation : "Soyez veilleurs de nuit ! C'est un moyen tranquille de libérer du temps et de l'énergie pour la création." ; pour mémoire, ces interstices étaient nombreux, créant une fragile société parallèle, infiniment ramifiée, rappelez-vous "Les notes d'un veilleur de nuit" ou la fine équipe de branquignols-artisans du Bavard dans "Les hauteurs béantes" !
Là où son combat du début des années 80 était de sortir de l'insignifiance, un tout autre combat, et d'une autre ampleur, tant le système se montrait habile à gérer cette société parallèle en la maintenant dans l'insignifiance, nous étions heureux de simplement expérimenter notre créativité dans un espace dont nous n'avions pas encore mesuré l'insignifiance (alors oui, d'une certaine façon, BG peut bien nous traiter de "hipsters moscovites" ; c'est méchant, ce n'est pas faux, c'est seulement injuste ... parce que cela n'est pas vrai non plus) ; certes nous ne passions pas notre vie au lac, à la plage ou dans des soirées mais ce qui était la vie pour nous tournait effectivement autour de cela et c'est bien ce que LETO montre et pour être juste, KS montre aussi que la question de l'insignifiance se tenait à l'arrière-plan : elle n'était pas encore notre question et l'évolution des événements fera que cette question se posera pour notre génération d'une façon bien différente.

Et dans le même registre, un peu plus tard, il y aura la différence de perception des Mitki ; pour moi, ils ne furent jamais que les artistes officiels de la perestroika, quelque chose comme du Moukhina, heureusement en miniature, une pédagogie ou une acclimatation à la nouvelle forme de contrôle social, sur fond de thérapie de choc et d'accumulation primitive ... Tout compte fait, c'était nettement moins faux !

De toute façon, on ne peut pas vraiment se fâcher avec BG : il se fâche avec tout le monde, tout le temps ... Ce qui prouve qu'il se réconcilie tout aussi rapidement !

Autant écouter cela, avec Kuryokhin : Subway Culture, sorti en 1986 par Leo Feigin (Leo records).

Et si vous voulez vous documenter, passez par .