Affichage des articles dont le libellé est peinture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est peinture. Afficher tous les articles

mardi 16 juillet 2019

Nicolas Bijakowski


C'était à la galerie Athéna, à Binic, une symphonie en noir.






ici

mardi 20 mars 2018

Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images -- Patrick Boucheron


Sienne, palais public, sala della Pace : c'est ici. L’œuvre est intangible, inséparable de l'endroit qui l'a vue naître, comme la peau tannée de ce grands cadavre qu'est un édifice ancien. 
(...)
 Les effets du mauvais gouvernement
(mur ouest)
(...)
C'est de cette image que je souhaite parler, mais moins pour en faire l'histoire, ou pour la déchiffrer patiemment à la manière de ces rébus dont raffole l'iconographie, que pour comprendre sa puissance d'actualisation. Je cherche à saisir cette stupéfiante force de persuasion qui vous happe et vous saisit, "à coup sûr" dira au XVe siècle le prédicateur Bernardin de Sienne, et déborde le contexte brûlant de sa réalisation pour filer droit vers aujourd'hui. Parmi les nombreuses raisons qui a rendent si profondément actuelle, qu'il me soit permis de n'en retenir qu'une seule. Les murs du Palazzo pubblico de Sienne s'embrument d'une menace, qui pèse sur le régime communal. Les citoyens siennois sont fiers de leur république, mais celle-ci est en danger. Rôde le spectre de la seigneurie, que le peintre figure - pour se faire peur, ou au contraire pour se rassurer ? - comme un monstre cornu sorti des entrailles de l'enfer, ou plutôt revenu d'un passé que l'on croyait révolu. Qui ne voit, aujourd'hui, que la démocratie est subvertie et qu'il ne sert à rien - sinon à se tranquilliser - de décrire cette menace comme un retour des idéologies meurtrières. Or cette sourde subversion de l'esprit public, qui ronge nos certitudes, comment la nommer ? Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l'ennemi innommable, le péril inqualifiable, l'adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom.
(...)
Les effets du bon gouvernement
(mur est)
(source)
(...)
Comment conjurer cette peur là ? La force politique des images consiste précisément à ne rien dérober au regard.
La Paix voit cela. Depuis son estrade, si belle dans sa robe immaculée, elle voit tout cela. Les deux côtés, la paix et la guerre, mais aussi le fait qu'il n'y a pas seulement deux côtés, que toujours la guerre fait de l'ombre à la paix. Elle a triomphé des méchants, s'étend nonchalante sur ses trophées, et tout semble achevé. Ce n'est pourtant pas ainsi que peint Lorenzetti. Il ne figure pas le grand partage que fige la fin de l'histoire, réplique laïcisée du jugement dernier. Il dessine le bivium de Pétrarque, ce moment intense où les chemins bifurquent, quand les hommes doivent décider où porter le regard, tandis que devant eux s'étalent en grand spectacle les lignes de fuite des effets de leurs choix. Certains sont prévisibles, et il appartient au peintre des Neuf de nous en prévenir, car il n'y a de politique que dans la pensée raisonnable et consciente d'une alternative. Mais d'autres ne le sont pas. L'histoire continue, ce qui signifie qu'il y aura toujours des décisions politiques à prendre, mais qu'inévitablement elles demeureront incertaines. Cela aussi, on doit nous ne avertir, en le plaçant sous les yeux de ceux qui veulent bien se donner la peine de regarder. La Paix voit tout cela.
Voilà pourquoi un peu de la tristitia qui délite lentement le habits des danseurs a éclaboussé son doux visage, comme les bienfaits de la lune sur l'amoureuse baudelairienne. Je la croyais rêveuse, simplement rêveuse. Dans un article bref et lumineux, Pierangelo Schiera m'opposa l'évidence (*). Cette femme à la tête penchée, trop lourde pour ne pouvoir être soutenue par un poing alangui, a tous les attributs, définis depuis l'Antiquité, de la pose mélancolique. Elle est la mélancolie du pouvoir, dès lors que dans sa solitude si peuplée, elle comprend qu'il n'y a de beaux combats en politique que ceux qu'on ne gagnera jamais tout à fait. Elle a triomphé, oui, mais elle sait désormais que le triomphe est impossible. On peut très bien décider de ne pas voir cela - disons qu'on ne décide pas vraiment, mais que vraiment on ne voit pas. Elle est là, sous nos yeux, elle a vu et elle sait, mais l'on préfère détourner le regard. Seulement voilà : dès lors qu'on l'a vue une fois, jamais plus on ne pourra l'oublier. Comme l'Angelus Novus peint par Paul Klee, qui obséda tant Walter Benjamin. Il regarde le passé, "le tas de ruines devant lui monte jusqu'au ciel". Mais il ne restera pas là à prendre soin des morts car une tempête le pousse vers cet avenir auquel il tourne le dos. "Ce que nous appelons progrès, c'est cette tempête."
(...) 
Allégorie du bon gouvernement
(mur nord)
(source)
(...)
Mais on doit bien se convaincre d'une chose : si l'on va à Sienne, si l'on traverse la place du campo pour entrer dans le palais public, si l'on monte les escaliers et que l'on traverse les salles qui mènent désormais à celle qu'on appelait la sala della Pace, on y verra une peinture qui ne date ni du moment où Lorenzetti l'a peinte, ni de ceux où Vanni ou d'autres l'ont retouchée, ni même du temps où Bernardin de Sienne en a parlé, mais qui, de l'instant même où le regard qu'on pose sur elle nous fait contemporains, devient notre bel aujourd'hui.


(*) Pierangelo Schierra, "Il Buonguverno "melancolico" di Ambrogio Lorenzetti e la "costituzionale faziosità" della città", Scienza e Politica, 34, 2006, p.93-108



in Patrick Boucheron, Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images, Points Seuil, 2013



C'est à une révolution du regard que nous invite Patrick Boucheron ; toujours, j'avais regardé ces trois murs de façon circulaire, ouest-nord-est dans une lecture "à la Fukuyama" de l'avènement inéluctable du bon gouvernement et de ses effets. 
En proposant de regarder ces murs du point de vue de la figure de la Paix, de tourner le dos au mur nord (et de s'appuyer sur lui, peut-être) pour inclure dans l’œuvre la fenêtre du mur sud et voir ainsi l'évidence, comment le paysage sur lequel ouvre cette fenêtre relie entre elles "en réalité" les collines des murs est et ouest, il introduit une interprétation inquiète de l’œuvre, une instabilité, une tension du pays réel entre les deux allégories des effets du bon et du mauvais gouvernement. 
Il suffisait de se retourner et d'ouvrir une fenêtre pour voir "ce que voit la Paix", pour rendre pleinement justice à Lorenzetti.

Patrick Boucheron démontre avec ce livre qu'il y a un couple art de peindre, art de regarder, en parallèle au couple art d'écrire, art de lire de Leo Strauss.

jeudi 10 août 2017

Déjà jadis -- Georges Ribemont-Dessaignes (1884 - 1974)


Le sous-titre de ce livre paru en 1958 le résume : avec De Dada à l'abstraction, Ribemont-Dessaignes repasse l'histoire de la première moitié du vingtième, comment le Surréalisme, qui ne se voulait pas Art mais Libération, en est venu à combler dans la société bourgeoise le trou que Dada y avait creusé, récit sans complaisance mais évitant toujours de tomber dans les procès ad hominem dont l'avant-guerre ne fut pas avare. Ainsi, son point de vue critique sur André Breton reste toujours très mesuré, à des lieues du ton de Un Cadavre ... dont il fut un des instigateurs et premiers signataires !



Crouch, Shadow sings


Son point de vue sur l'évolution contemporaine (on est en 1958 mais à l'âge de l'enlisement, comment s'étonner qu'on puisse encore lire ce texte comme contemporain ?) n'aurait pas surpris René Daumal, son camarade du Grand Jeu :


Le mouvement abstractivant ne pouvait se poursuivre que dans l'absence de l'alternative beau-laid. Un tachisme élargi (...) doit exercer son action en dehors de toute appréciation esthétique les formes, également délestées de toute appréciation objective et esthétique, doivent jouer entre elles avec assez de vigueur pour faire naître une expression où, nulle idée n'étant en cause, ni aucune figuration d'objet nommable, c'est alors le concret posé sur la toile qui est l'élément moteur. Ceci paraît tout à fait paradoxal, peut-être, mais répond aux exigences du renouvellement en cours, s'il veut sortir du marasme confus et morne dans lequel il menace de s'enliser.
Ce n'est pas sans raison qu'au sujet d'une motivation de l'emploi des taches j'ai parlé de sordidité et de décrépitude : elles sont à la base de la ruine de l'esthétique. De même que la loi de la dégradation de l'ordre universel conduit au parfait désordre, lequel est en somme l'équivalent du silence total de toute volonté d'ordre pouvant coïncider avec l'Art tel qu'il est conçu par toutes les philosophies esthétiques. L'Art ne peut plus se renouveler qu'en étant absence d'ordre. Mais attention ! il faut insister sur le fait que cette absence d'ordre, ce parfait désordre ou ce désordre absolu, comme on voudra, deviennent entre les mains humaines de simples facilité de construction nouvelle. Faire un joli tableau constitué par des taches sans signification est probablement plus facile, car il y a des siècles que l'habitude de construire est prise avec n'importe quoi. Pourquoi pas avec des taches ? Et puis, qu'est-ce que le complet désordre atteint par la loi de dégradation ? c'est l'absence de vie, en tout cas. Absence de vie est aussi absence d'art. Voilà pourquoi de cet amas confus de considérations jetées pêle-mêle dans le combat doit surgir une arrière-pensée, semblable à une arrière-garde qui ne peut pas ne pas intervenir : au point où nous sommes arrivés, il faut saisir le moment où du parfait repos dans le désordre se présente la vie dans son premier mouvement, la vie à l'état naissant.
Peut-être est-ce fort difficile. Et peut-être aussi peut-on avec peine distinguer l'état naissant de l'état mourant. N'oublions pas que pour connaître le parfait repos du désordre suivant la dégradation universelle, il faut suivre cette dégradation universelle pas à pas, degré à degré, c'est-à-dire vivre soi-même dans une atmosphère de ruine, dans la poussière de l'érosion dernière ... Si l'on saisissait au contraire un point situé par-delà le plus bas de ce repos, c'est-à-dire dans un de ces moments cycliques de reprises d'ascension trompeuse (il est bien difficile d'imaginer que le parfait désordre est atteint puisque nous sommes vivants et que la vie est ordre), on courrait le danger de prendre comme matériel quelque chose de déjà existant, déjà vivant, déjà organisé, un morceau d'art. Et on se retrouve dans le travail à la chaîne, avec l'esthétique et tout le saint frusquin ... C'est ainsi que l'art a si souvent pensé à se régénérer grâce à un bain de jouvence, à l'ascétisme, au primitivisme, à la naïveté. On sait ce que cela donne.
Il faut donc aborder la chaîne à l'extrémité de sa voie descendante. Chercher par soi-même le point de désordre absolu, de la mort sans phrase, là où ne subsiste plus pour l'art aucune possibilité d'exister, où il est détruit dans ses moyens comme dans ses sources, puis ... puis, c'est là l'homme qui parle, c'est à l'homme qu'il faut faire confiance, et à son appétit de vie et à sa faim, sa soif, son amour. C'est à chacun de saisir le point de vie naissante où il peut s'exprimer pour le premier balbutiement et de le fixer. On verra que cette fois la signification des formes employées se précisera, qu'elles seront naturellement expressives. Et qu'enfin l'abstraction aura cessé d'être simplement un refroidissement progressif de la chaleur humaine, et que de nouveau l'art sera prêt à prendre un nouveau départ pour le peuplement de vaste contrées désertiques et improductives : en vérité on oubliera qu'il est art. Il ne sera plus qu'expression. Il sera un nouvel univers dans un miroir.



(in Georges Ribemont-Dessaignes, Déjà jadis, De Dada à l'abstraction, UGE 10/18, 1958)

lundi 24 octobre 2016

En passant par la FIAC ...


... on n'a pas vu grand chose ; barbouillages et bricolages continuent de régner en maîtres et c'est un peu fatigant à la longue.

(Ok, il y avait aussi trois Soulages, pas mal de Dubuffet, quelques Unica Zürn et Hans Bellmer, un bel ensemble de toiles de Léon Tutundjian, un ensemble impressionnant de Zoran Mušič et rien que cela valait le (long) détour de ce qui est bien une foire, mais c'est quand même contemporain au sens large !)

Et puis il y avait cela qui nous a arrêtés, d'une artiste suisse, Carol Bove, représentée par la galerie David Zwirner : 




















(évidemment, les quelques saturations cyan sont d'importuns reflets ...) 

Et en sortant, on a aussi vu cela :



mardi 15 mars 2016

a bologna non c’è più blu


BLU

BLU s'efface de Bologne ; c'est résumé ici (en français) et j'en extraie seulement ceci :


« Peu importe que les pièces retirées des murs de Bologne soient au nombre de deux ou de cinquante ; peu importe que les murs aient fait partie de bâtiments condamnés ou du paysage de la banlieue nord de la ville. Peu importe que le fait d’exposer du street art dans un musée soit paradoxal et grotesque. Cette exposition de “street art” est représentative d’une conception de l’espace urbain que nous devons combattre, un modèle basé sur la thésaurisation privée qui transforme la vie et la créativité en valeur marchande pour le bénéfice des quelques personnes habituelles » (source en italien)


Chapeau. 

 no BLU

dimanche 31 janvier 2016

Villeglé au Musée des Beaux Arts de Morlaix (29)

Retour à Morlaix pour Jacques Villeglé.



 
On croit tout connaître de son travail ; cette exposition nous rappelle néanmoins l'essentiel, l'aseptisation croissante (pour ne pas dire aujourd'hui parfaite) de la Ville en fait un témoignage d'un  temps révolu où les murs avaient la parole.

Les campagnes électorales de mon enfance, Georges Gorse (UDR) contre Emile Clet (PCF), cela date !, faisaient fleurir les murs de Boulogne (déjà alors si peu Billancourt), lui donnait un peu de cette vie, de cette animation qui lui faisaient déjà cruellement défaut. Des mois après l'élection, les lambeaux d'affiches continuaient leurs débats criards (bleu et blanc contre rouge et jaune) dans le vent, témoignant que quelque chose avait eu lieu.



 
Aujourd'hui, confinés à quelques rares panneaux, les témoins disparaissent dès le lendemain de l'élection, comme s'il fallait les escamoter au plus vite, un peu honteusement, comme une survivance archaïque, un accroc dans le tranquille contrôle technocratique. Les murs restent propres ; de quoi peut-on se plaindre ? La Ville, ce n'est qu'un espace de circulation, n'est-ce pas ?




Jolanta Telenga Clérot expose à l'Imagerie (Lannion, 22)





De quoi rêve une chose ? De quel temps ralenti sa forme témoigne-t-elle ? Témoignage ténu, murmure têtu masqué toujours par le tintamarre clinquant de l'objet qui voile la chose et la dérobe à nos regards.


Paradoxe d'une photographie qui se rapproche au plus près des écailles, des éraflures, des interstices pour écarter l’objet de son objectif, pour libérer la chose de son objet-camisole et la rendre à sa vie ralentie, à son lent épanouissement.

Cadrer ainsi c'est laisser monter des textures le chaos des images, intensifier ce chaos qui n'attend plus que du regard la brisure de symétrie qui fait émerger l'interprétation, propre à chacun.


De quoi rêve une chose ? D'une vie immobile ... Still Life ... Nature morte ...


jeudi 21 janvier 2016

Arnaud Gautron expose au Roudour (St Martin des champs, 29)


Ciel et terre sont suspendus
dans le vide

Le soleil se braque
sur l'irréalité du monde
dans un présent éternel

Anise Koltz
Somnambule du jour
Poésie Gallimard, 2016



Cet été, dans la pénombre de l'Atelier Blanc, les toiles d'Arnaud Gautron développaient une activité centrifuge, tirant profit du clair-obscur qui brouillait leurs limites pour envahir, contaminer leur alentour et lui communiquer un sentiment d'inquiétude. L'articulation haut-bas qui structure la plupart des toiles prenait la figure d'une ligne de front déchirée par les rares éclairs de pyrotechnies verticales. La ligne centrale semblait le lieu d'une fracture d'où rayonnaient des dislocations qui partaient s'ancrer dans l'obscurité des murs.

L'impression s'inverse dans la lumière plus clinique du Roudour : fermement reconduites à leurs limites par la blancheur du support, les toiles prennent une dynamique différente, centripète, se recentrent et jouent la suture plus que le déchirement ; ce qui était faille, ligne de front se mue en horizon, en ligne de crête, se brouille et tend même à disparaître laissant sur la toile la promesse apaisée d'une prochaine apparition.

jeudi 10 décembre 2015

Peut-on lire William Blake ?


William Blake
Planche 10 du Livre de Job


Il faut du temps pour pénétrer la cosmogonie de Blake ; longtemps, je n'ai pas perçu la résonance entre la distinction monde naturel / monde de la Nature (Patočka) et la Nature chez Blake comme création Urizénienne et donc mauvaise (quoique promise, comme le reste, à la rédemption) ; le monde de Beulah n'est ni la Nature ni le monde éternel de ce qui est, plus exactement, il n'est pas toute la Nature mais une part de celle-ci, fragile, privilégiée et d'accès rare, qui ouvre à la Vision. J'ai longtemps raté cela.

Mais comment peut-on lire Blake, au sens le plus "physique" du terme ; comment, sans le trahir, lire dans un livre, pire encore, sur écran, les œuvres d'un poète-peintre-graveur qui de son temps déjà menait la critique de la Technique (magie d'Urizen) et mettait ses actes en conformité avec ses pensées au point de refuser l'imprimerie et de passer par la gravure (images et textes, d'ailleurs intimement mêlés) pour diffuser ses œuvres ?

(Sur Blake, voir Henri Lemaître, William Blake - Vision et Poésie, Corti, 1985)

vendredi 17 août 2012

Grand épouvantail (I, II, III) -- André Velter



Garde (1983)



Grand épouvantail I

Cloué contre les nuées
Et chargé d'oripeaux,
Au vol immobile de la croix
L'homme pour l'homme incarne
La menace renaissante.
Hibou vautour guetteur de néant
Hybride sans foi sans faute ni pardon
Te voilà peste des yeux
Charogne au fond des aubes
Emblème d'outre -corps
Chimère d'un autre sang,
Te voilà mannequin aux lèvres vides
Dépouille d'après la lèvre immense
Et le chant.

L'âme n'est pas revenue
De la guerre de cent ans.


Grand épouvantail II

Profil échevelé pour un abîme blême
L'effigie se présente à hauteur de torture,
Au seul étiage des esprits errants.
Totem de terreur
Totem de tous les territoires du songe,
L'égarement décharne et tisse de ses nerfs
La trame battante de l'illusion.
Es-tu girouette des meurtres cardinaux
Aiguilleur des agonies
Témoin d'une histoire si vaste
Qu'il n'en reste ni sol ni cieux ?

Ce qui fait face est invisible
Comme une horde sortie du temps,
O poudroiement de nos famines
Entre déroutes et destinées ...

L'âme n'est pas revenue
De la guerre de cent ans.


Grand épouvantail III

Torche de chair
Torchère de cendre
Sentinelle des massacres tu dresses
Un exorcisme de légende.
Toutes nos batailles ont connu ce champ,
Cette désertion de la conscience
Où les corbeaux s'abreuvent.
C'était hier la déferlante de l'espèce
Asséchée sur la glaise,
C'est maintenant la lande de la rouge solitude
Et du leurre des tourments.

Hardes de peur et de souffrances,
Quel ennemi épouvanter
Que vous n'ayez déjà
Dans le cœur et les os ?

L'âme n'est pas revenue
De la guerre de cent ans.


in André Velter, Velickovic, L'épouvante et le vent, Fata Morgana 1987 


lundi 12 mars 2012

Magdalena Wanli




Étonnant univers que celui que propose cette artiste bulgare. On y croise parfois Brueghel et Beksinski, ou Lewis Caroll et Chirico. A découvrir ici et , entre autres.

mardi 3 janvier 2012

A Medieval Mirror - Speculum Humanae Salvationis 1324–1500 -- Adrian Wilson, Joyce Lancaster Wilson


Encore un trésor en ligne issu de la collection des e-books publics de l'Université de Californie !
  



a. The Adoration of the Magi.
b. The Magi See the Star.
c. Three Soldiers Bring Water to David.
d. The Queen of Sheba Brings Gifts to Solomon.
Speculum humanæ salvationis , Chapter IX.
Hessische Landes- und Hochschulbibliothek Darmstadt,
Hs 2505, fols. 18 verso and 19 recto

lundi 17 octobre 2011

Rétrospective Yayoi Kusama au Centre Pompidou




Untitled (1952)



Depuis son retour au début des années 90, Kusama n'a guère quitté le devant de la scène. Au-delà de son obsession pour le motif à pois ("polka dots"), on connaît bien maintenant les images de ses performances des années 60, ses accumulations, ses étonnantes sculptures textiles qui évoquent irrésistiblement son exacte contemporaine Louise Bourgeois, ses installations qui désorientent le spectateur par des reflets démultipliés (Fireflies, présentée, c'est bien dommage, sans masquer par des rideaux les portes d'accès, ce qui laisse filtrer un peu trop de lumière extérieure pour jouir pleinement de l'atmosphère ; il est vrai que le risque de désorientation apporté par le miroir d'eau au sol est important dans cette installation mais c'est quand même le jeu ...).

Cette rétrospective donne l'occasion de voir aussi ses œuvres des années 50 et celles des dernières années qui leur répondent "motif pour motif" sur un ton moins douloureux, moins hanté par l'appel du vide : les motifs, naguère fragiles, menacés par un fond noir envahissant, animent désormais la toile sur toute sa surface, la peuplent, la remplissent sans pour autant la saturer rageusement comme la prolifération inquiétante de ses accumulations.


Eyes (2004)


Je n'avais jamais vu l'ensemble d'Infinity Nets de la fin des années 50, quasi-monochromes blancs où le fond noir de la toile est imperceptiblement révélé par d'innombrables scarifications grossièrement circulaires. Réuni dans une seule salle, cet ensemble de grandes toiles produit un merveilleux effet d'apaisement, loin du défi visuel des toiles colorées et / ou structurées qui suivront. Dans ces dernières, l’œil ne sait où accommoder : sitôt qu'il se fixe à un endroit, les reste de la toile regimbe et réclame sa part d'attention ; pas vraiment de "distance idéale" non plus, on avance, on recule, la toile reste insaisissable, l'infinie accumulation des détails disperse l'attention, l'atomise. Ces Infinity Nets blancs produisent au contraire un effet d'enveloppement, de concentration : tous les points de vue sont bons, l'absence de centre est ressentie de façon quasi-physique : on "flotte" à travers cette salle !


(jusqu'au 9 janvier 2012)


vendredi 29 juillet 2011

La pomme rouge -- Jean Follain



Léon Cogniet
Tintoret peignant sa fille morte
Musée des Beaux-Arts, Bordeaux



Le Tintoret peignit sa fille morte
il passait des voitures au loin
le peintre est mort à son tour
de longs rails aujourd'hui
corsettent la terre
et la cisèlent
la Renaissance résiste
dans le clair-obscur des musées
les voix muent
souvent même le silence
est comme épuisé
mais la pomme rouge demeure.



Tintoret



(in Exister suivi de Territoires, Poésie/Gallimard)

lundi 16 mai 2011

Illumination -- Daniel Maximin



Wilfredo Lam (1902-1982)
La Jungla, 1943
façonnée d'une fusion d'enfer et paradis perdu
maudissant la paresse des saisons
peuples pliés devant l'éternité
au pied de flaches incapables de désirer la mer

leurs cathédrales d'acier canonnent les étoiles
en forgeant des nuages plus noirs que les clochers
les oiseaux enchaînés chantent l'heure des horloges
des guillemets antiques encerclent l'imagination

de grands coeurs en haillons nagent vers la noyade
dans l'espoir de rincer les morves et les lichens

                     l'aube rouge a dévalé l'azur
                     l'eau verte a relavé le feu
                     le feu a levé la voyance
                     la voyance a dévoilé la chimérie

à présent il faudra oublier les sauvageries anciennes
solder la peau des races et la croix des saisons

une seule nuit de pleine lune anéantit l'orgueil des comédies humaines
et la danse des batouques mènera l'arc-en-ciel en bateau
les seins à l'orée de la source
les lèvres confiantes en la douceur des peaux

                     il suffira d'improviser la mélodie
                     en saxophone solo sur les tambours pur-sang

le monde sera une porte ouverte et nous aurons perdu la clé

(in L'invention des désirades et autres poèmes, 2000/2009, Points Gallimard)

La jungla -- Daniel Maximin



 Wilfredo Lam (1902-1982)
Sans titre, 1947


Le commencement de la tyrannie provoque
la pointe de liberté insérée dans la devenir sans
fin, pour dépasser la tyrannie elle-même.

Wilfredo Lam


La jungle était ton paysage natal
au ciel, le tonnerre et l'éclair bâillonnaient la voix des dieux exilés
sur terre, les diables et le Bon Dieu couvaient les cris esclaves pour générer l'enfer
et toi, tu es né de la relève de la mort étranglée par le nœud de mille cordons ombilicaux
ton blason a redoré le soleil
ton art a conjuré la mer et l'exil d'Olorun
comme nos îles ont éclos en apostrophe d'apocalypse

oui il s'agit bien d'un peuple debout en balance sur la mappemonde incandescente condensée en la mère-Caraïbe, sans un coin d'espace gaspillé dans l'île ni sur le tableau

oui, ici chaque visage est un fruit, ou alors un soleil, une lune, une mandoline, un petit cheval. Les yeux sont des étoiles à éclairer les coutelas

oui il s'agit bien ici de sèves libres de racines, de pourritures ordonnées par des couleurs d'initiation, de sources grimpées aux arbres
et puis d'hommes-colibris, de femmes-flamboyants, de lèvres-hibiscus
une forêt de danseurs aux pieds déracinés
oui, ici encore, Lam contrarie le mal pour enflammer les âùes et réchauffer une sève qui marronne une liberté dans le déracinement
des hommes-plantes se redressent dans un bruit de cassure des vieux-corps, et leurs cannes éjaculent du rhum dans la fleur de belles fées noires déguisées en sorcières pour sucrer le destin
offrande aux aubes sans aubiers

(in L'invention des désirades et autres poèmes, 2000/2009, Points Gallimard)

Pour le tableau de Wilfredo Lam, La Jungla, voir plus bas.

lundi 25 avril 2011

La Tour Rose -- De Chirico



Giorgio de Chirico
La Torre Rossa (1913)



La Tour Rose de Chirico, à l'exposition Guggenheim de l'Orangerie. Plusieurs éléments parfaitement distincts  concourent au déclic que le tableau opère dans l'imagination.  La très légère incurvation convexe du sol de la place, incurvation cosmique, qui est celle de la courbure de la sphère, et qui étend à l'infini, par ce simple raccourci expressif, le champ ouvert par le tableau. Le centrage lumineux rigide qui exalte la majesté du tableau : toute la lumière est pour le rose du couchant qui se pose sur la tour, au milieu exact de la toile. L'équivalence, instable, qui s'établit pour l'esprit entre le rose du crépi et le rose du couchant : elle laisse pressentir que le monument, suscité par une qualité exigeante de l'éclairage, ne se manifeste vraiment qu'à une certaine heure élue, sous la forme exclusive de l'apparition. La compression, la réduction emblématique de la ville, figurée jusque sur ses confins par des attributs qui sont, électivement, ceux de son centre monumental (les arcades et les statues équestres), tandis que le fond de la place, avec ses chaumières accolées à la tour, est déjà entièrement campagnard ; au travers de cette place aux dimensions imprécises, qui est déjà un no man's land, on franchit une frontière onirique qui fait du tableau dans sa profondeur un tableau mi-parti, un battement de porte entre deux mondes, saisi dans l'immobilité irréelle du rêve éveillé.


(in Julien Gracq, Carnets du grand chemin, Corti 1992)


Musardé toute la journée en compagnie de Gracq (les Manuscrits de guerre de Louis Poirier / Julien Gracq qui viennent de sortir chez Corti, en particulier, mais aussi, car la guerre y mène, Le rivage des Syrtes, Un balcon en forêt et ces Carnets du grand chemin) ... au lieu de couper le bois ! Bah, l'hiver est encore loin.



mardi 23 novembre 2010

Francis Berezné (1946-2010)




Francis Berezné (source)


Lire ici et .
Voir ici.

Trois livres de Francis Berezné sont disponibles à La Chambre d'échos : La vie vagabonde, Le dit du brut, et, surtout, du moins à mon avis, La mémoire saisie d'un tu.




vendredi 5 mars 2010