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mercredi 12 décembre 2018

LETO - Kiril Serebrennikov


Un bio pic avec des gens qu'on a croisés, qu'on a aimés et, pour certains, follement ; ma première réaction aura été non merci, malgré tout le respect que j'ai pour KS. 

Et puis je me suis laissé trainer et je n'en reviens toujours pas ; un film à la fois noir et solaire, absolument exact en ce qu'il s'affranchit du réalisme avec une grâce, une légèreté étonnantes et y revient sans pathos, sans lourdeur; Leningrad revit, MN qui fit le lien entre les derniers "bardes" et la génération rock, BG toujours dans l'ombre, au cœur d'Aquarium qui fut le laboratoire et le "fablab" du rock de Leningrad, VT ...

A pleurer, à chaudes larmes en pensant à ce petit arbre dont parle la dernière chanson ou en pensant à cet autre arbre que chantait Dearly Departed.

Allez voir LETO et en attendant, écoutez Voyna, un titre de 87 (sur Gruppa Krovi), par exemple.

Oh, bien sûr, BG a grommelé que "ce n'était pas ainsi que nous vivions" et que ce film était écrit comme "d'une autre planète" ; et il a tort, et il a raison.
Il a tort car il oublie que la perspective est celle de la génération née dans les années 60 et il a raison car cette perspective est tout autre que la sienne.
Il avait déjà, dès les années 70, remporté le combat de la créativité, contre le système et d'une façon très dérangeante pour ce système, en en occupant volontairement les interstices, les zones de relégation : "Soyez veilleurs de nuit ! C'est un moyen tranquille de libérer du temps et de l'énergie pour la création." ; pour mémoire, ces interstices étaient nombreux, créant une fragile société parallèle, infiniment ramifiée, rappelez-vous "Les notes d'un veilleur de nuit" ou la fine équipe de branquignols-artisans du Bavard dans "Les hauteurs béantes" !
Là où son combat du début des années 80 était de sortir de l'insignifiance, un tout autre combat, et d'une autre ampleur, tant le système se montrait habile à gérer cette société parallèle en la maintenant dans l'insignifiance, nous étions heureux de simplement expérimenter notre créativité dans un espace dont nous n'avions pas encore mesuré l'insignifiance (alors oui, d'une certaine façon, BG peut bien nous traiter de "hipsters moscovites" ; c'est méchant, ce n'est pas faux, c'est seulement injuste ... parce que cela n'est pas vrai non plus) ; certes nous ne passions pas notre vie au lac, à la plage ou dans des soirées mais ce qui était la vie pour nous tournait effectivement autour de cela et c'est bien ce que LETO montre et pour être juste, KS montre aussi que la question de l'insignifiance se tenait à l'arrière-plan : elle n'était pas encore notre question et l'évolution des événements fera que cette question se posera pour notre génération d'une façon bien différente.

Et dans le même registre, un peu plus tard, il y aura la différence de perception des Mitki ; pour moi, ils ne furent jamais que les artistes officiels de la perestroika, quelque chose comme du Moukhina, heureusement en miniature, une pédagogie ou une acclimatation à la nouvelle forme de contrôle social, sur fond de thérapie de choc et d'accumulation primitive ... Tout compte fait, c'était nettement moins faux !

De toute façon, on ne peut pas vraiment se fâcher avec BG : il se fâche avec tout le monde, tout le temps ... Ce qui prouve qu'il se réconcilie tout aussi rapidement !

Autant écouter cela, avec Kuryokhin : Subway Culture, sorti en 1986 par Leo Feigin (Leo records).

Et si vous voulez vous documenter, passez par . 

mardi 12 juin 2018

Un nouveau monde


Julie : Les gens vont s'entraider ... pour reconstruire ... je veux dire ... les survivants
Harry : Julie, je crois bien que ce sera le tour des insectes

Extrait des dialogues de Miracle Mile, le film, à voir pour ce qu'il est, et pas seulement pour la bande originale de Tangerine Dream.

Etrangement, nous y sommes ; l'apocalypse est passée sans que nous nous en apercevions vraiment (vous savez, "not with a bang but a whimper"). Notre absence complète d'empathie, de souci de l'autre nous vaudra bientôt d'être cités en exemple dans les termitières du "nouveau monde".


jeudi 25 janvier 2018

Lucky


Le dernier cadeau de Harry Dean Stanton est un sourire, et c'est un trésor.



"Long live President Roosevelt !"

dimanche 24 septembre 2017

Paris-Texas, entre le ciel et l'enfer


Harry Dean Straton vient de mourir ; comment ne pas surprendre aussi son reflet et celui de Nastasja Kinski dans la scène finale de Entre le ciel et l'enfer d'Akira Kurosawa ?



mercredi 19 juillet 2017

Nothingwood -- Sonia Kronlund


J'y allais un peu à reculons, plutôt rebuté par une promotion vantant le côté "picaresque" d'une joyeuse équipe de "bras cassés" tournant de la série Z sur fond d'attentats et de check-points à barbus.
Mais quelque chose me disait aussi qu'on ne pouvait pas s'arrêter à cela, s'agissant de Sonia Kronlund et de l'Afghanistan, et ce quelque chose avait raison ; loin d'une histoire de bras cassés, c'est une émouvante "insurrection de la vie" dont Sonia Kronlund se fait le témoin.



Salim Shaheen et Sonia Kronlund


Pour évoquer le personnage de Salim Shaheen, on pense à ces mots de Denis Roche :

"JE DANSE PARCE QUE J'AI PEUR ET JE MANIE JUSQU'A L'EPUISEMENT MA CARCASSE D'AVANT EN ARRIERE ET D'ARRIERE EN AVANT, DE MES TALONS A MES ORTEILS ET VICE VERSA."

(in Denis Roche, "Louve basse", Seuil, 1976)

mercredi 23 mars 2016

Au-delà des montagnes -- Jia Zhang-ke




Où l'on retrouve dès le début l'atmosphère prenante de Platform , ce moment de bascule à la fois personnel, social et politique saisi au millimètre qui cette fois dépasse Fenyang, dépasse la Chine et s'étend lentement à l'échelle de continents entiers, de plusieurs générations et sur vingt-cinq ans ; à ces dimensions, on pourrait craindre un excès de schématisme, il n'en est rien et tout est tenu en parfait équilibre par le jeu des acteurs avec au premier rang bien sûr Zhao Tao qui fait défiler vingt-cinq ans d'existence.

Jia Zhang-ke a le don des images finales ; ici, il s'est surpassé. La seule référence qui me vient à l'esprit, c'est le final de Mourir comme un homme ; rien à voir, ni formellement ni par le propos, mais tout à voir dans la gratitude qu'elle suscite en moi, celle de faire éclore une empathie pure qu'on quitte à regret quand la lumière se rallume. 




Au-delà des montagnes est un vilain titre qui ne correspond à rien ; le film avait concouru à Cannes sous le titre Mountains may depart qui est une référence directe à Isaïe 54:10 :

For the mountains shall depart, and the hills be removed; but my kindness shall not depart from thee, neither shall the covenant of my peace be removed, saith the LORD that hath mercy on thee. 
(King James Version)

Même si les montagnes s’écartaient, si les collines s’ébranlaient, ma fidélité ne s’écarterait pas de toi, mon alliance de paix ne serait pas ébranlée, – dit le Seigneur, qui te montre sa tendresse.  
(Attention : Toute reproduction d'extraits de la Bible de la liturgie ou des lectionnaires sur Internet (sites de diocèses, de paroisses, ou autres sites chrétiens) nécessite la mention légale in fine : "Copyright AELF - Paris - 1980 - Tous droits réservés" ... pffff ...)

Il est probable que la référence est encore vivante aux oreilles anglophones (c'est quand même un des versets les plus connus de la Bible, du moins le début et le sens général) ; rien d'équivalent aux oreilles francophones qui seraient sans doute bien en peine de se remémorer l'extrait sous copyright, mais était-ce une raison pour cochonner le boulot ? La terre peut bien s'écrouler, remplaçant cavalièrement Isaïe par Edith Piaf, cela m'aurait bien plu.

mardi 15 mars 2016

mardi 8 septembre 2015

Les Mille et Une Nuits -- Miguel Gomes




Le manuscrit trouvé à Saragosse a enfin un rival au cinéma ! Et même trois car c'est de trois films qu'il s'agit ...




Allez voir, entre autres, un coq jugé pour tapage nocturne se défendre en racontant un roman d'amour épistolaire contemporain (donc en sms), sur fond d'incendies et d'élections locales dans un Portugal ravagé. Ou l'histoire de Dixie, le chien qui traverse et illumine trop brièvement la vie de ses maîtres successifs.




Et en prime une reprise de "Chaos is my life" (The Exploited, sur Fuck the system (2002)) !


lundi 6 avril 2015

Pris en passant !


L'humour sauve du monstrueux, il y a une façon burlesque de s'accepter qui préserve du pathétique.
 
Jean-Louis Bory à propos de The Queen (le documentaire de Frank Simon, 1968, aucun rapport avec Freddy Mercury ! Quoique ... Excellente recension, ici).
 
in Jean-Louis Bory, La nuit complice, UGE 10/18, 1972

mercredi 18 mars 2015

L'Angélus rouge -- Jean-Louis Bory (1919 - 1979)




image extraite de 10000 soleils



Un peuple, c'est la conjonction d'une histoire et d'une géographie. On ne vit pas impunément dans un paysage. Cette vieille idée du père Taine, le jeune cinéma des pays marxistes l'a ragaillardie avec une vigueur singulière. Dès les sublimes premières images du "Premier maître", Mikhalkov-Kontchalovski nous avertit que l'aventure de son soldat-maître d'école n'existe pas séparée du vide où l’enferment les montagnes désertiques qui rangent les Kirghizes au bout du monde. Même avertissement pour "10000 soleils" : on ne comprendra rien à l'histoire de la Hongrie, et particulièrement à cette histoire hongroise-là, si l'on oublie cinq minutes que la Hongrie est une plaine, que les tumultes la traversent comme le vent, et que si l'on veut y être présent (il s'agit de simple présence et non de résistance), il faut s'y tenir debout comme on tient debout contre le vent : les bras le long du corps, les pieds enracinés.
Pour plus de sûreté, Kosa va nous l'imposer, sa plaine, en un leitmotiv acharné. Nous ne l'oublierons pas : "10000 soleils" est d'abord un film horizontal. Donnant à voir cette horizontalité, Kosa procède par très vastes plans généraux, dont il souligne la dominante horizontale tantôt par le travelling latéral, tantôt par la représentation d'alignements immobiles (peupliers, sacs de grain, files de maisons identiques, paysans en rang d'oignons), tantôt par des alignements mobiles, c'est-à-dire par des défilés, cordons de chevaux au trot et trains divers dans les lointains et les demi-lointains - rien de mieux, pour l'horizontal, qu'un train plutôt de marchandises (ce sont les plus longs) teufteufant à travers champs en sereine ligne droite parallèle à toute la largeur du plus large écran.
Qu'on me pardonne cette courte flambée de lyrisme technique : elle vise à prévenir, sans attendre, que l'image de Ferenc Kosa est extrêmement concertée, mais qu'il serait du dernier grotesque de beugler au formalisme ou à l'esthétisme ou à je ne sais quel autre péché aussi abominable, puisque cette recherche de l'expression plastique n'est jamais gratuite. Chaque seconde du flm le prouve.
Sur cette plaine, des paysans, cela semble aller de soi. Moi qui suis beauceron, je sais que dans cette débauche de lignes horizontales qu'est une plaine, un paysan c'est une petite verticale. Un paysan c'est un homme debout. Beauceron ou Hongrois, c'est aussi un amour de la terre qui transforme toute affaire de partage de champs ou de bornage en drames passionnels. C'est la même méfiance envers la ville d'où surviennent toujours des "étrangers" qui chambardent tout, donnent des ordres, qui causent et ne travaillent jamais. C'est la passivité à l'égard des saisons, qui sont le vrai visage du temps (les 10000 soleils), ce mélange de patience et de soumission, d'entêtement et de docilité, que, sur combien de calendriers agricoles vantant la machinerie Mac Cormick ou les engrais Truffaut (en Beauce, pas en Hongrie, du moins je le suppose), Millet immortalisa dans un increvable plan fixe.
Ces constantes de la mentalité paysanne, Kosa ne les traduit pas seulement dans l'anecdote grâce au détail psychologique, mais dans l'image - foules immobiles (sauf pour de brefs sursauts) résignées ou expectatives mais toujours plantées droit, tantôt photographiées à hauteur d'homme lorsque Kosa entend indiquer l'ampleur d'une présence, d'un témoignage collectif qu'il situe dans l'ampleur d'un paysage indissociable, tantôt en plongée lorsque Kosa veut donner l'impression de foules humiliées, confondues avec la terre que l'on foule, paysans-prolétaires alignés comme le bétail qu'on marchande à la foire.
Et voilà qu'ils l'ont, leur Angélus. Mais pas celui qui dégoutte des clochers à heures fixes et qu'on reçoit en courbant la tête et les mains jointes. L’Évangile rouge. Et l'accélération suffocante qu'il flanque aux saisons. Écartèlement prodigieux que symbolise la première image du film : un attelage de bœufs traînant un bidule de grande taille et résolument moderne, qui tient de l'échelle pour pompiers new-yorkais et du gazomètre un peu maigre. A peine trente ans (10000 jours), tout juste une génération entre le Moyen Age et la collectivisation : entre des temps féodaux où un propriétaire pouvait exiger d'un paysan qu'il s'agenouille pour demander pardon à son cochon et le temps où s'instaure jusqu'au fin fond des campagnes le régime socialiste - non sans à-coups, particulièrement en Hongrie, où eut lieu la convulsion de 1956.
C'est en tressant ces trois thèmes comme une natte, la plaine, les paysans, la bousculade révolutionnaire (l'espace, les hommes, le temps) que Kosa construit son film. Pas question de dérouler ces trente ans à la façon de la reine Mathilde tricotant à Bayeux l'histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands : "10000 soleils", si horizontal qu'il soit, n'est pas une fresque documentalo-édifiante. C'es la vie qui intéresse Kosa. La vie quotidienne : les travaux et les jours, le tri des patates et le lavage de la vaisselle. L'événement n'y retentit que par ses conséquences les plus lointaines (et peut-être les plus déformantes), par sa résonance la plus exténuée - 1956, c'est un commando de jeunes gars à brassards tricolores réquisitionnant du ravitaillement et poussant au règlement des vieux comptes.
Et ce sont ces vieux comptes qui importent. L'Histoire n'agit que ressaisie par les (petites) histoires, elle n'existe qu'incarnée dans les drames personnels - ici, le drame d'une famille paysanne dont le père appartient à cette génération à qui il a été demandé de passer sans transition du servage au kolkhoze. C'est-à-dire d'une situation où le paysan ne possédait pas la terre qu'il cultivait à une situation où, possédant enfin la terre, il n'en possède pas les fruits - où on l'invite, après l'avoir libéré de l’esclavage, à se libérer de la terre. Sacrifice immense exigé pour le bonheur de la future génération, celle du fils, les prochains dix mille soleils "qui luiront sur la mer". Sacrifice difficile à avaler par des gens pour qui la terre (et toutes les traditions qui s'y rattachent) c'est leur chair.
On comprend, et Kosa nous fait comprendre, les erreurs, les maladresses, les malentendus, les contradictions. Rien n'est théorique. L'historique est "chauffé", compliqué par le privé, le collectif par l'individuel. Ce qui, donné à voir, se traduit par le mouvement qui, à l'intérieur d'un plan d'ensemble, part à la recherche d'un détail auquel la caméra s'attache ; ou par le montage enlaçant plans d'ensemble et plans rapprochés. Pulsation chaleureuse qui charge les images d'un poids semblable à celui de la chair. La preuve : le temps s'y lit au vieillissement des visages.
Nous n'en barbotons pas pour autant aux abords du réalisme socialiste. Pour Kosa, on l'a déjà deviné, l'image se veut totalement significative. Elle ne recule pas devant le symbolisme : cavalcade de chevaux crinière au vent sur un pont = liberté, aux yeux de condamnés au bagne et à la corvée. Au besoin, elle s'écartera du réel pour signifier davantage. Recherche des contrastes en noir et blanc (sur le thème général : homme sur nature, paysan sur plaine, noir sur blanc) ; voix pas exactement détimbrées à la Bresson mais cantonnées dans les tonalités graves, litanie en accord avec le hiératisme des attitudes ou l'immobilité dressée des foules ; mouvements de foules lorsqu'elles bougent, concertés presque jusqu'au ballet - d'où la présence physiquement sensible de l'être collectif qu'est la paysannerie hongroise ; le son y est symbolique lui aussi : un train passe sur le pont, on entend hennir, les chevaux jadis libres sont aujourd'hui réquisitionnés et embarqués dans la direction opposée à celle où on les avait vu trotter crinière au vent, et c'est par cette image que Kosa nous annonce la guerre. Autant de "déformations" qui font de "10000 soleils" autre chose qu'un récit : un poème où, dans le tissu même du chant, le drame de quelques individus se trouve indissociable de l'épopée historique du socialisme confondue avec l'humble épopée du travail de la terre.


6 décembre 1967






l'affiche hongroise de 10000 soleils





in Jean-Louis Bory, La nuit complice, 10/18, 1972, le deuxième recueil (après Des yeux pour voir) des critiques parues dans Le Nouvel Observateur.

La miséricorde des cœurs -- Szilárd Borbély (1963 - 2014)


Publié en 2013, ce livre met à nu la brutale conversion au collectivisme de la société rurale hongroise, brutalité qui vient se superposer sans y apporter remède aux profondes fractures que cette société connaissait déjà, entre seigneurs et paysans / serfs, entre juifs, tziganes et hongrois ...
Il vient de sortir en traduction française chez Bourgois ; vous en trouverez une recension ici et des extraits (en traduction anglaise) .

En marge de ce livre, on peut rappeler Le vinaigre et le fiel, mémoires d'une paysanne hongroise des années trente, Margit Gari, recueillies par Edith Fél, dans la collection Terre Humaine, et puis ce curieux film, sur le même thème que le roman de Borbély, un film de 1965, prix de la mise en scène à Cannes et sorti en France en 1967, sans soulever de grand enthousiasme du côté des autorités hongroises, 10000 soleils de Ferenc Kósa (il sera sans doute difficile de le voir en salle mais il disponible en dvd, ici ; une critique, en anglais, , et puis celle de Jean-Louis Bory, en 1967, ).



image extraite de 10000 soleils
(source, en hongrois)





La miséricorde des cœurs, Szilárd Borbély, traduit par Agnès Jarfas, Christian Bourgois, 2015

mercredi 24 décembre 2014

A girl at my door -- July Jung




La grâce ... cela doit être cela qu'on appelle la grâce : quand ce qui ne pouvait de toute évidence que prendre la forme d'un affreux salmigondis de mélo et de critique sociale à deux balles se met d'un bout à l'autre à vous tenir sous le charme d'une trajectoire tendue, frisant les écueils à vous faire craindre que se rompe le fragile équilibre que la réalisatrice parvient à maintenir depuis la première scène.

mercredi 27 août 2014

Sergueï Paradjanov


Paradjanov, Schroud for a dead thief, Grahic, 1980's 
(source)

en vo sous-titrée en anglais :

Sayat Nova 
Les chevaux de feu 




mercredi 6 août 2014

Fabrika (2004) -- Sergei Loznitsa




le film est visible ici et présenté .

dimanche 25 mars 2012

Cabeza de vaca -- Nicolás Echevarría






Attention, merveille !

Une sorte de parabole du Grand Inquisiteur dans le Mexique du XVIème siècle, avec un Jésus halluciné, conquistador espagnol devenu chaman indien ; tout y est, St Jean-Baptiste, Lazare, la descente de croix (mais le mort est un indien ; substitution évidente finalement, identification du héros à son peuple adoptif oblige), Judas ... 
Loin des chromos de Werner Herzog, la seule référence qui vienne à l'esprit, Alejandro Jodorowski, n'est que partielle : il ne s'agit pas seulement de chamanisme ; la toile de fond est bien celle, infiniment plus subversive, de Dostoïevski.

Tout cela vous paraît étrange ? Courrez voir ce film : il n'a attendu que vingt ans un distributeur en France (le film date de 1991 ...). Hein, il y a aussi American Pie 7 ? Évidemment, dans ce cas ...

Et encore bravo à l'équipe de La Salamandre à Morlaix pour cette programmation !

lundi 27 février 2012

Il était une fois en Anatolie -- Nuri Bilge Ceylan


Photo de tournage (source)




Une longue boucle qui construit très lentement et très finement un retour à son point de départ en mettant en scène en un seul plan l'infime écart entre vérité et justice. Plus qu'une boucle, un ruban de Möbius qui visite chaque situation deux fois dans cet infime écart et se referme comme en apesanteur.

Si cela passe encore près de chez vous, n'hésitez pas !

mercredi 25 janvier 2012

Theodoros Angelopoulos (1935-2012)


Le voyage à Cythère (1983)


« Je n’ai pas voulu raconter une histoire politique. On sait seulement qu’un vieux révolutionnaire rentre au pays après 30 ans d’exil en URSS… Ce vieux, porteur du passé révolutionnaire, n’est plus rien quand il rentre. Voilà l’essentiel. Il revient mourir, creuser sa tombe au village. Il demande à mourir comme un vieux chien. Pour la troisième fois, il est repoussé, rejeté à cause de sa différence. La première fois, c’était en 1922, parce qu’il était grec pour la population turque de l’époque. La deuxième, parce qu’il était révolutionnaire pendant la guerre civile. Et la troisième, parce que, contrairement aux autres paysans du village, il ne veut pas vendre sa terre. Il refuse de participer à la folie de vendre qui a saisi tout le village. Ils finiront par vendre la neige du ciel, disent les textes grecs. C’est donc un homme toujours en exil, en voyage, la valise à la main... »

(propos recueillis par Jean-Louis Mingalon ; source, ici)



 

samedi 19 novembre 2011

Rétrospective Béla Tarr


Au Centre Pompidou, dans le cadre du Festival d'Automne (du 29/11/2011 au 02/01/2012).
 

Sátántangó (1994, 7h30' de projection)


Béla Tarr ? Tu t'emmerdes en silence, longtemps, très longtemps, tu pestes, tu jures qu'on ne t'y reprendra plus et, des mois plus tard, tu t'aperçois que cela va te nourrir l'âme pour le reste de tes jours.
 

dimanche 13 novembre 2011

The ballad of Genesis and Lady Jaye -- Marie Losier


The light that shine twice as bright burns half as long

(relevé sur la couverture de In the shadow of the sun,
musique de Throbbing Gristle pour un film de Derek Jarman)


COUM Transmission, Throbbing Gristle, Psychic(k) TV, Thee Majesty ... si cela ne vous dit pas grand chose, il est probable que rien ne vous incline a priori à aller voir The ballad of Genesis and Lady Jaye (Marie Losier, avec une bande-son de Bryin Dall), s'il passe encore près de chez vous. 

N'hésitez pourtant pas : un portrait de Genesis P. Orridge aurait pu tourner à l'hagiographie pénible, au grand guignol ou à l'exhibition(isme) d'un monstre de foire tant le personnage semble défier toute notion de normalité.

Question d'angle, c'est à tout le contraire qu'on est convié, ce documentaire est un "tombeau", au sens littéraire du terme, le tombeau de Lady Jaye Breyer (1969-2007), compagne de Genesis, membre de la dernière incarnation de Psychic TV. Évocation sensible et affectueuse d'un couple fusionnel, au-delà du cliché convenu, traversée de rappels sur la trajectoire de Neil Andrew Megson, des humiliations de la public school aux rencontres avec William Burroughs et Brion Gysin, de quelques trop brèves réflexions sur le cut-up et ce qu'il enseigne de la "réalité" ou plutôt de son inexistence.

A la sortie de la séance, un spectateur relevait le tournage essentiellement en super 8 (ou quelque chose d'équivalent) créant un contraste avec le modernisme de la démarche de Genesis ; bien vu pour le super 8 mais pas pour le reste, me semble-t-il. Question de génération, peut-être, mais il est au contraire parfaitement naturel d'avoir choisi (Marie Losier aurait pu filmer en numérique, "comme tout le monde") cet attirail oublié.


En hommage aux fabuleux bidouillages électromécaniques et électroniques de Throbbing Gristle, d'une part : 

AW: The gear that you were using, was it expensive, or was it cheap?
GPO: It was free [laughs]. The bass guitar that we used was left behind by somebody in our basement. [It] didn’t have strings, didn’t have pickups…so we bought two humbucker pickups and stuck ‘em in; we didn’t realize they were meant for lead guitars. Chris [Carter] built his own synthesizer out of modules that he saw in electrician magazines. Sleazy just used some Walkmen and Sony tape decks. And Cosey [Fanni Tutti] bought her guitar at Woolworth’s for 15 pounds. We made our own speaker cabinets. It was as cheap as it could be.
AW: There’s something cool about having that direct a relationship with the shit you’re making sounds out of. It’s not something where you have to learn some other person’s vision, like scroll through menus and acquiesce…
GPO: …we made our own effects pedals, the Gristle-izer, as well.
AW: What was the Gristle-izer?
GPO: It was some circuits that Chris found in a magazine that they said would be good for distortion, and built one each for us, the whole TG sound is those.
AW: Do you have that kind of gear still?
GPO: My Gristle-izer was burned to death in L.A. in ’95, sadly…Sleazy’s just stopped working and couldn’t be repaired, cause now they don’t make the same parts. He tried to make a new one and it just didn’t sound the same. So they’re all gone, from wear and tear, we don’t have ‘em anymore.
 (le reste de cet entretien-fleuve, ici ; excellent !)

Pour resituer Genesis dans sa génération (au hasard, Boyd Rice, Monte Cazazza, Z'ev), d'autre part, celle qui fermera les années 70 et qui avec au moins trente ans d'avance inscrira l'ensemble de sa démarche dans une lutte au corps à corps contre la Machine : la musique industrielle de ces années n'est pas la célébration robotique de la machine toute-puissante ou la célébration de l'hyper-maîtrise technicienne qui n'est que son double inversé; au contraire, elle repose sur le détournement, le "braconnage" (*) aux frontières de la technique, elle est subversion du machinique, "invention du quotidien" (*), elle est aussi affirmation par le corps, par l'inscription sur le corps souvent, d'une totale confiance dans le pouvoir émancipateur pour les autres de sa propre autonomie. Sous cet angle, la trajectoire complexe de Genesis est d'une absolue rectitude et il suffit de relire aujourd'hui le Industrial Culture Handbook (ReSearch, 1983) pour s'en convaincre :

I'd like to be able to present whatever we do so that somebody with no training can get into it as easily as somebody with training. Quite often it is the people without training who get into it quicker. And often it is the people with training who are most antagonistic. And to do it without simplifying it, without taking any of its power away, so that you're not being patronizing--you're merely trying to take away the mystique and the vested interest in trying to sound like you've got to be special to understand this. It doesn't have to be a bastardized version to be understood by a lot of people. I'd like to try and find a form that treats everybody as being intelligent, at least potentially ... You assume initially that people want a bit more content, some project which has a lot more depth to it, and that the fact that everyone says "Oh, everyone just wants trivia and superficiality" isn't true. People are actually pleased to be given a bit more credit for a bit more intelligence. I think it's far better to make something on the assumption that people will work to understand it ...


(*) termes empruntés à Michel de Certeau, L'invention du quotidien, édition établie et présentée par Luce Giard, Gallimard, 1990



A Lady Jaye aussi, on pourrait dédier La mort rose ; simplement, à l'époque, ce fut Because I could not stop for Death (Emily Dickinson) :



Because I could not stop for Death-
He kindly stopped for me-
The Carriage held but just Ourselves-
And Immortality.

We slowly drove-He knew no haste
And I had put away
My labor and my leisure too,
For His Civility-

We passed the School, where Children strove
At Recess-in the Ring-
We passed the Fields of Gazing Grain-
We passed the Setting Sun-

Or rather-He passed Us-
The Dews drew quivering and chill-
For only Gossamer, my Gown-
My Tippet-only Tulle-

We paused before a House that seemed
A Swelling of the Ground-
The Roof was scarcely visible-
The Cornice-in the Ground-

Since then-'tis Centuries-and yet
Feels shorter than the Day
I first surmised the Horses' Heads
Were toward Eternity-




Puisque je ne pouvais m'arrêter pour la Mort —
Ce Gentleman eut la bonté de s'arrêter pour moi —
Dans la Voiture il n'y avait que Nous —
Et l'Immortalité.

Nous roulions lentement — Il n'était pas pressé
Et j'avais mis de côté
Mon labeur ainsi que mon loisir,
En réponse à Sa Civilité —

Nous passâmes l'École, où les Enfants s'efforçaient
De faire la Ronde — à la Récréation —
Nous passâmes les Champs d'Épis qui nous dévisageaient —
Nous passâmes le Soleil Couchant —

Ou plutôt — c'est Lui qui Nous dépassa —
Les Rosées tombèrent frissonnantes et Froides —
Car ma Robe n'était que de Gaze —
Mon Étole — de Tulle —

Nous fîmes halte devant une Maison qui semblait
Un Gonflement du Sol —
Le Toit était à peine visible —
La Corniche — Enterrée —

Depuis — ça fait des Siècles — et pourtant
Cela paraît plus court que le Jour
Où je me suis doutée que la Tête des Chevaux
Était tournée vers l'Éternité —

in Emily Dickinson, Poésies complètes,
édition bilingue,
traduction de Françoise Delphy,
Flammarion



C'est peut-être en partie cela vieillir ; éprouver (et non simplement concevoir, avec Auguste Comte) qu'il y a plus de morts que de vivants et ce sont les morts qui dirigent les vivants.

jeudi 21 juillet 2011

"They live, We sleep"





Le slogan qui donne son titre au film They live de John Carpenter (sorti en 1988 ; Invasion Los Angeles, en français) ; un classique à revoir en ces temps où quelques trouées pourraient bien finir par apparaître dans l'horizon qui enferme notre hallucination collective.

Sans oublier Bodysnatchers (Don Siegel, 1956, grotesquement titré L'invasion des profanateurs de sépultures, en français), plus sombre encore, en dépit du happy end ridicule et bâclé qui le défigure, ou peut-être au contraire à cause de ce happy end qui rompt à ce point la narration qu'on a finalement le sentiment que c'est le film lui même qui vient de subir le sort des personnages !