Et résumé (sauvage) en français, cela donne cela : les contenus "conspirationnistes" (au sens large, les media vous trompent etc) génèrent significativement plus d'engagement qu'un contenu "standard" (même une vidéo de chaton, c'est dire) : rappelez-vous la dernière fois que vous avez regardé une vidéo sur la base nazie sur la Lune, par exemple, c'était tellement grotesque que cela vous a forcément donné envie d'aller en voir une autre sur la terre creuse (et les nazis qui y prospèrent, évidemment), histoire de continuer à vous esbaudir de ce que l'on peut trouver dans les égouts du web, et puis une autre, sur les aliens etc ; bon, c'était pour rigoler, me direz-vous ; certes, mais vous n'êtes pas les seuls et l'algorithme de You Tube ne rigole pas, lui, il en déduit que quand il propose ce type de contenu, il obtient de bons résultats ... et du coup, il les propose, systématiquement, et dans l'ensemble des utilisateurs, cela tombe aussi sur des gens qui finissent impressionnés par la quantité de gens qui habitent dans la terre creuse et que si on dit qu'il y en a tant, c'est bien la preuve qu'il y en a forcément quelques uns ...
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jeudi 18 juillet 2019
vendredi 19 avril 2019
jeudi 21 juin 2018
Agent-mediated social choice -- Umberto Grandi
Si chaque citoyen ne peut suivre en permanence le flot grandissant de décisions de plus en plus importantes, la démocratie directe reste un leurre.
Ralentir le flot de ces décisions, à supposer que cela soit souhaitable (ne rien décider devant une menace n'en retarde pas la survenue des conséquences !), n'est pas forcément une option viable car le travail de priorisation à lui seul pourrait se révéler infaisable ; en fait il est au moins aussi complexe de décider quel choix prime sur tel autre que de décider entre les alternatives d'un choix particulier.
Partant de ce type de considérations, l'auteur propose d'attribuer à chaque citoyen un avatar chargé de voter à sa place, en continu s'il le faut, l'avatar est infatigable, et selon des techniques de vote particulièrement abstruses et répétitives mais favorisant le consensus (vote itératif par exemple), l'avatar ne s'ennuie jamais.
L'article est court et fait le tour des prérequis associés à ce type de "citoyen-augmenté".
La référence est ici.
jeudi 13 juillet 2017
Le continu et autres écrits -- Hermann Weyl (1885 - 1955)
En guise de conclusion j'essaie de rassembler en quelques thèses générales l'expérience que les mathématiques ont acquise en approfondissant l'infini au cours de l'histoire.
1) Dana la vie spirituelle de l'homme se séparent distinctement l'un de l'autre un domaine de l'agir, de la formation, de la construction, d'une part, domaine auquel s'appliquent l'artiste créateur, le savant, le technicien, l'homme d'état, et qui en science est placé sous la norme de l'objectivité - d'une autre part un domaine de la réflexion, qui s'accomplit dans des intuitions et que, pour le distinguer, on pourrait considérer comme le véritable apanage du philosophe. Le risque de l'activité créatrice, quand elle n'est pas surveillée par la réflexion, est qu'elle dévie du sens, se fourvoie, cristallise en routine - le risque de la réflexion, de dégénérer en un "parler sur" qui paralyse la puissance créatrice. Ce que nous avons fait ici, c'est de la réflexion. La mathématique hilbertienne, comme la physique, ressortit à l'esprit constructif, la métamathématique avec son intuition de la non-contradiction, ressortit à la réflexion.
2) La tâche de la connaissance ne peut certainement pas être remplie par la vision intuitive là où, comme en science de la nature, on touche à une sphère objective impénétrable dès l'origine à la raison. Mais déjà en mathématique pure, nous ne pouvons pas voir la validité d'une formule sur son caractère descriptif ; sa validité ne se révèle qu'en itérant et en combinant un nombre quelconque de fois l'application de règles pratiques d'inférence. En cette acception on peut parler d'une cécité originelle de la raison : nous ne possédons pas la vérité, ouvrir tout grands les yeux ne suffit pas, la vérité veut être gagnée par l'agir.
3) L'infini est accessible à l'esprit et à l'intuition sous forme d'un champ de possibilités ouvert dans l'infini ; à la manière de la suite des nombres qui continue toujours plus loin ; mais
4) L'infini achevé ou actuel en tant que domaine fermé d'existence absolue, ne peut pas lui être donné.
5) Toutefois l'esprit, par son exigence de totalité et la croyance métaphysique en la réalité, est pressamment contraint de représenter par une construction symbolique l'infini en tant qu'être fermé.
Je prends philosophiquement très au sérieux ce savoir d'expérience tiré du spectacle de l'évolution des mathématiques. Si on me permettait un langage théologique je dirais que les trois derniers points signifient que nous refusons la thèse de la finitude simple de l'homme, aussi bien dans sa version athéistique de la finitude radicale, que dans sa version théiste où elle sert de base au scénario dramatique du repentir, de la révélation et de la grâce ; car l'esprit est liberté dans la sujétion de l'être-là, il est ouvert à l'infini. Dieu en tant qu'infini achevé ne peut lui être donné ni présentement ni dans l'avenir ; il ne peut pas faire irruption en l'homme par la révélation, ni l'homme par la vision mystique percer jusqu’à Dieu. Nous ne pouvons que représenter l'infini actuel symboliquement. Toute création de formes où se manifeste la créativité reçoit de cette relation consécration et dignité. En mathématiques et en physique seulement, autant que je puis voir, la construction symbolico-théorique a acquis une solidité telle qu'elle s'impose à quiconque dont l'intelligence s'ouvre à ces sciences.
(in Hermann Weyl, Le continu et autres écrits, Vrin, 1994)
Quelle heureuse surprise de trouver ce livre enfoui au milieu de romans policiers à l'étal d'un bouquiniste (2€) ...
Hermann Weyl ! Tout ce que j'ai compris de relativité générale, je le dois à Temps, Espace, Matière, Leçons sur la théorie de la relativité générale, paru en 1918 à Zurich (mais dans l'édition française de 1958).
lundi 1 juin 2015
"La Science est politiquement neutre, même lorsque quelqu'un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima." -- Roger Godement
Cette phrase est extraite de la quatrième de couverture de Science Technologie Armement , disponible en ligne.
Voir aussi ici, sur le site de Roger Godement, pour d'autres textes de la même veine.
Est-ce moi, ou ne voit-on plus guère ce genre d'attitude ?
vendredi 23 janvier 2015
Une autre variante d'effondrement
Qu'est ce que nous entendons maintenant par la "fiction des mondes hors-science", ou "fiction hors-science" ? Par le terme de "monde hors-science", nous ne parlons pas de mondes simplement dépourvus de science, c'est-à-dire de mondes ou, de fait, les sciences expérimentales n'existeraient pas - par exemple des mondes dans lesquels les hommes n'auraient pas, ou pas encore, développé un rapport scientifique au réel. Par monde hors-science, nous entendons des mondes où la science expérimentale est en droit impossible, et non de fait inconnue. La fiction hors-science définit donc ce régime particulier de l'imaginaire dans lequel il s'agit de concevoir des mondes structurés - ou plutôt déstructurés - de telle sorte que la science expérimentale ne peut y déployer ses théories ni constituer ses objets. la question directrice de la fiction hors-science est : que devrait être un monde, pour qu'il soit en droit inaccessible à un savoir scientifique, pour qu'il ne puisse être érigé en objet d'une science de la nature ?
(... à peu près toute cette conférence, en fait ...)
Il semble donc bien que la fiction hors-science puisse devenir un genre à part entière, puisqu'elle dispose de divers procédés susceptibles d'étayer une narration malgré le désordre ambiant du monde configuré, et surtout possède un prototype réel conforme aux exigences que nous avons édictées. Mais ce genre ne pourrait-il pas dépasser l'intérêt - honorable mais limité - du roman de jeunesse et d'aventures ? Il me semble qu'on pourrait aller plus loin : partir d'une science-fiction traditionnelle, la décomposer par un basculement du monde vers le hors-science, et poursuivre cette entreprise de dégradation vers un monde de moins en moins habitable, rendant le récit lui-même progressivement impossible , jusqu'à isoler certaines vies resserrées sur leur propre flux, au milieu de trouées. La vie fait l'expérience mentale d'elle-même sans la science et dans cet écart toujours plus accusé découvre peut-être quelque chose d'inédit concernant l'une ou l'autre. Variation eidétique poussée jusqu'à l'étouffement, expérience de soi dans un monde non expérimentable. Une intensité précaire plongerait à l'infini dans sa pure solitude, sans environnement autre que d'éboulis pour y explorer la vérité d'une existence sans monde.
(in Quentin Meillassoux, Métaphysique et fiction des mondes hors science, Aux forges de Vulcain, 2013)
C'est au problème "Humien" de l'induction à partir des observations que traite Meillasssoux dans ce petit livre ; pour Hume, seule l'habitude nous permet de tirer des conclusions sur des comportements futurs. La question est centrale pour la démarche scientifique.
Sans tomber dans les abîmes d'un monde physique où l'induction échoue "de droit" (c'est-à-dire où l'habitude est sans cesse surprise, voire cesse simplement d'exister), on peut penser à un cas plus simple, celui du monde des relations sociales où les représentations mentales construites sur l'habitude deviennent de moins en moins efficaces au gré des évolutions de plus en plus rapides : "une existence sans monde", c'est un impressionnant abîme philosophique, "une existence sans monde social", nous y tendons ...
C'est au problème "Humien" de l'induction à partir des observations que traite Meillasssoux dans ce petit livre ; pour Hume, seule l'habitude nous permet de tirer des conclusions sur des comportements futurs. La question est centrale pour la démarche scientifique.
Sans tomber dans les abîmes d'un monde physique où l'induction échoue "de droit" (c'est-à-dire où l'habitude est sans cesse surprise, voire cesse simplement d'exister), on peut penser à un cas plus simple, celui du monde des relations sociales où les représentations mentales construites sur l'habitude deviennent de moins en moins efficaces au gré des évolutions de plus en plus rapides : "une existence sans monde", c'est un impressionnant abîme philosophique, "une existence sans monde social", nous y tendons ...
mercredi 19 novembre 2014
Somaland -- Eric Chauvier
Participer à une enquête d'utilité publique (1), ne serait-ce que pour un malheureux (dans tous les sens du terme (2)) remembrement laisse une curieuse impression : on se prend surtout à espérer que sur des sujets plus graves, les choses sont menées avec plus de sérieux.
(1) En tant qu' "intervenant" comme le rapportent les comptes-rendus : il y a en effet ceux qui ont des noms et les autres. Les "intervenants" "s'interrogent" (on est correct dans les comptes-rendus mais on sent parfois que c'est le mot "éructent" que les rédacteurs ont à l'esprit), les "bien nommés", eux, "répondent", "précisent", "nuancent" etc ; la mise en scène du savoir se déversant sur l'ignorance est le cadre obligé de tels comptes-rendus.
(1) En tant qu' "intervenant" comme le rapportent les comptes-rendus : il y a en effet ceux qui ont des noms et les autres. Les "intervenants" "s'interrogent" (on est correct dans les comptes-rendus mais on sent parfois que c'est le mot "éructent" que les rédacteurs ont à l'esprit), les "bien nommés", eux, "répondent", "précisent", "nuancent" etc ; la mise en scène du savoir se déversant sur l'ignorance est le cadre obligé de tels comptes-rendus.
(2) Après tout, que quelques kilomètres de nouveaux talus soient "couverts" d'éthiques rameaux espacés d'un bon mètre et dont la moitié sont déjà morts, que ces nouveaux talus, sans doute rétifs aux injonctions administratives, aient transformé leur côté amont en profond marécage ... jusqu'à ce que les agriculteurs, soudain conscients qu'il n'y a plus de bois à couper sur les anciens talus mis à bas et que le maïs n'est pas une plante lacustre, les défoncent pour améliorer un écoulement que ces talus se devaient effectivement d'empêcher, il n'y a pas mort d'homme.
Et puis, à la lecture des arguments des élus défenseurs du barrage de Sivens (ici, par exemple), un doute s'installe, une impression de déjà-entendu : "tout a été fait dans les règles, tout est légal, démocratie, justice, état de droit etc" ... certes, l'argument de la légalité de l'ensemble d'une procédure n'est pas négligeable mais, si tout a été fait avec la même absence de sérieux, la même tranquille assurance à s'asseoir sur les avis "consultatifs" quand ils sont négatifs, la légalité ne sert plus que de cache-sexe.
On se dit quand même qu'on a sans doute été témoin d'un cas isolé, et puis on tombe sur Somaland. Vous trouverez deux comptes-rendus de cet excellent petit livre ici et là.
Au compte-rendu d'enquête qui expose l'opacité des procédures de gestion des risques et leurs zones d'ombres volontairement construites, Eric Chauvier superpose un dispositif supplémentaire qui intensifie le caractère de "réalité fictionnelle" : les noms de personnes, de lieux, d'entreprises, sont fictifs ce qui n'est pas si courant dans un compte-rendu d'enquête qui précise que les conversations sont enregistrées, en précise le détail des intonations et note même le langage corporel (sans oublier les polices et couleurs de l'indispensable Powerpoint) ; on en vient à douter même des noms des produits chimiques (le silène, par exemple, qui est une vaste famille et non un produit spécifique) et la folle hypothèse de zombification préméditée des populations défavorisées contamine le lecteur qui ne sait plus s'il lit une fiction avec de vrais morceaux de réalité dedans (lesquels ?) ou un compte-rendu étrangement anonymisé (est-ce un jeu de piste ?).
Au compte-rendu d'enquête qui expose l'opacité des procédures de gestion des risques et leurs zones d'ombres volontairement construites, Eric Chauvier superpose un dispositif supplémentaire qui intensifie le caractère de "réalité fictionnelle" : les noms de personnes, de lieux, d'entreprises, sont fictifs ce qui n'est pas si courant dans un compte-rendu d'enquête qui précise que les conversations sont enregistrées, en précise le détail des intonations et note même le langage corporel (sans oublier les polices et couleurs de l'indispensable Powerpoint) ; on en vient à douter même des noms des produits chimiques (le silène, par exemple, qui est une vaste famille et non un produit spécifique) et la folle hypothèse de zombification préméditée des populations défavorisées contamine le lecteur qui ne sait plus s'il lit une fiction avec de vrais morceaux de réalité dedans (lesquels ?) ou un compte-rendu étrangement anonymisé (est-ce un jeu de piste ?).
N'empèche ... tout n'est pas négatif ; depuis la parution du livre (2012), la cartographie semble avoir fait d'impétueux bonds en avant. Fini le crayon de couleur, vive la pixellisation, d'ailleurs l'intervenant "méta-géographe" l'avait prévu, cela a indubitablement amélioré la situation :
(source)
(Eric Chauvier, Somaland, Allia, 2012)
vendredi 14 novembre 2014
Récoltes et semailles -- Alexandre Grothendiek (1928 - 2014)
Un extrait de Récoltes et Semailles, pour une belle définition du "style" mathématique de Grothendieck :
Quand je parlais de "mondes nouveaux" à découvrir, sur un ton un peu altier peut-être, c’est de rien autre que de cela que je parlais : voir et recevoir ce qui paraît infime, et le porter et le nourrir neuf mois ou neuf ans, le temps qu’il faut, dans la solitude s’il le faut, pour voir se développer et s’épanouir une chose vigoureuse et vivante, faite elle-même pour engendrer et pour concevoir.
Si cette propension, qu’on pourrait appeler "maternelle", est aujourd’hui objet de dérision, c’est au "bénéfice" d’attitudes ressenties comme "viriles", qui ne tolèrent qu’un type d’approche possible de la mathématique : celle "du muscle", à l’exclusion de "la tripe". Les "vraies maths", encore appelées les "hard maths" (ou "maths dures"), par opposition aux (peu ragoutantes) "soft maths" (ou "maths molles", pour ne pas dire ramollies, bouark !), c’est les démonstrations en dix ou cinquante pages serrées, de théorèmes-au-concours (de difficulté proverbiale, ou c’est pas du jeu !), en faisant feu de tout bois - de toutes les théories et notions "bien connues" et de tous les faits disponibles à droite et à gauche. Quand au "bois", il n’a qu’à être là, il est là pour ça ! Et pour ce qui est de ceux qui patiemment ont défriché qui ont semé, planté, fumé, élagué, tout au long des saisons et des années, pour faire pousser et se déployer ces spacieuses futaies aux troncs élancés, tellement à leur place (là où c’était la brousse touffue et impénétrable) qu’on croirait qu’elles sont là depuis la création du monde (comme décor de fonds sans doute, et comme réserve de "tout bois". . . ) - ces gens-là, qui ne sont bons qu’à pondre des articles-fleuve (quand ce n’est des livres-fleuve ou des séries-fleuve de livres-fleuve, s’ils trouvent éditeurs assez fous pour les imprimer), et illisibles encore par dessus le marché, ce sont des attardés des "maths molles" pour ne pas dire "flasques" - mais on a beau être virils on n’en est pas moins polis. . .
La lecture de Récoltes et Semailles, en particulier des notes qui en constituent une large part est une expérience étrange, déroutante souvent, dérangeante parfois ; pénible, finalement : un exercice d'introspection de cette acuité peut-il avoir un lecteur ? Que penser de ce mélange si intime qu'il en est infiniment troublant d'élévation, de souffrance voire (parfois, furtivement, dans un mouvement vite repris) de rancœur. On plonge au cœur d'une douleur, sans vraiment la comprendre tout en l'entendant tenter de s'éprouver au plus profond.
Apparemment, la plupart des lecteurs de ce texte-fleuve se contentent de glaner les informations biographiques de la première partie mais c'est se tromper sur la nature de ce texte que de le limiter au registre de l'auto-biographie ; c'est bien d'une auto-analyse (exercice d'introspection si on veut éviter toute connotation psychanalytique) qu'il s'agit, qui plus est inachevée, du moins pour sa trace écrite : c'est au milieu d'un chantier, "excavation sauvage de moi par moi-même", qu'on chemine dans les notes et c'est ce qui rend ce texte unique et fascinant.
(En fait, je soupçonne la majorité de ceux qui citent Récoltes et Semailles de n'en avoir jamais lu plus d'une dizaine de pages ... sinon, comment expliquer qu'ils se contentent d'en citer quelques lignes sans signaler le caractère absolument unique de ce texte ?)
Sur le "style" de Grothendieck, on peut aussi lire cet article de Gilles Châtelet de 1997 et sa lettre de refus du prix Crafoord en 1988.
Apparemment, la plupart des lecteurs de ce texte-fleuve se contentent de glaner les informations biographiques de la première partie mais c'est se tromper sur la nature de ce texte que de le limiter au registre de l'auto-biographie ; c'est bien d'une auto-analyse (exercice d'introspection si on veut éviter toute connotation psychanalytique) qu'il s'agit, qui plus est inachevée, du moins pour sa trace écrite : c'est au milieu d'un chantier, "excavation sauvage de moi par moi-même", qu'on chemine dans les notes et c'est ce qui rend ce texte unique et fascinant.
(En fait, je soupçonne la majorité de ceux qui citent Récoltes et Semailles de n'en avoir jamais lu plus d'une dizaine de pages ... sinon, comment expliquer qu'ils se contentent d'en citer quelques lignes sans signaler le caractère absolument unique de ce texte ?)
Sur le "style" de Grothendieck, on peut aussi lire cet article de Gilles Châtelet de 1997 et sa lettre de refus du prix Crafoord en 1988.
L'enchantement du virtuel -- Gilles Châtelet (1944 - 1999)
Alors ce que je voudrais dire c’est qu’avant on disait il y a quelque chose qui se produit, il y a une force (6). Et Leibnitz n’aimait pas cette conception de la force même si Newton l’employait. Cela a effectivement un côté occulte : il se passe des choses parce qu’il y a de la force. Si les théories fascistes s’appuient sur des théories de force, ce n’est pas un hasard. Pour le fascisme, la virtualité c’est le scandale, ce n’est pas « tangible » ; le fascisme ne comprend rien à la virtualité (7), donc pour lui l’événement est nié ; or il y a une impatience d’événement dans le fascisme, il faut qu’il se passe quelque chose à tout prix, c’est la théorie de la volonté. Donc il faut qu’il y ait une force qui soit incrustée quelque part. Paradoxalement on peut dire (ça restera entre nous) que la conception de la force de Newton implique une sorte de volontarisme d’implantation dans la matière. Il n’y a pas une compréhension de la matière par une tendresse virtuelle mais comme une implantation occulte. Et c’est très clairement dit par Leibnitz et Hegel (et ils avaient raison !). C’est très intelligent ce qu’ils racontent là-dessus et la critique que fera Einstein sur la conception de Newton est calquée sur ce que disent ces deux métaphysiciens. Puisqu’effectivement on a l’impression qu’on a, une fois de plus, écarté physique et mathématique entre deux transcendances hostiles et puis qu’on a implanté cette chose qui s’appelle la force et que ça marche très bien. Pour les classes, les « taupes » et la pratique habituelle, ça marche très bien, la force est bien commode. Seulement quand on regarde la mécanique, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. En fait les grands théorèmes mécaniques ne parlent jamais de la force mais ils parlent de vitesse virtuelle. Lagrange qui s’inspirait directement de Leibnitz, a très bien compris que le secret de la matière, ce n’était ni dans la « force », ni dans la « réalité », bref dans les « forces réelles » (on ne les connaît jamais), mais par contre on peut toujours énoncer ce qu’on appelle le principe des vitesses virtuelles : et à ce moment-là le miracle c’est qu’une chose pleure de bruit et de fureur (la force c’est bien cela, c’est bien la fureur prisonnière des choses déchaînées), se transforme : le principe des vitesses virtuelles permet au contraire de thématiser la physique mathématique ou la mécanique sous forme d’un équilibre entre les travaux d’inertie et les travaux des forces extérieures. L’enchantement du virtuel est un enchantement qui contourne la magie. La force, c’était comme si les objets possédaient encore de par eux-mêmes toute une puissance occulte, un être qui se manifestait, alors que le virtuel évite ça. Effectivement, si on essaye de penser d’une façon purement métaphysique, quand on disloque Aristote, quand il n’y a pas de théologie, on retourne à la magie, les objets sont mûs par quelque chose de terrifiant. Ainsi s’explique l’hostilité à Galilée. Car si l’univers n’est pas mathématisable, il ne peut être que magique ou théologique. Il n’y a pas tellement de choix. On ne dit jamais cela, mais c’est ce qui est important. Là quelque chose a basculé, qui est gigantesque.
6. Cf. La critique hégelienne comme « pure manifestation »
7. Par définition du fascisme comme prestation volontariste.
L'ensemble de l'article est en ligne dans Chimères. Peut-être faut-il être un peu au fait de l'histoire de la mécanique pour être saisir la portée de cette image de la force comme trace de la séparation (séparation "de force" ?) entre mathématique et physique ; peut-être pas ... toujours est-il que c'est ce texte qui m'a fait lire Leibnitz (et qui m'a fait redécouvrir que c'est chez lui que l'on trouve déjà l'origine de la différentiation fractionnaire).
mercredi 12 novembre 2014
vendredi 1 juin 2012
Silence ...
Laguna Verde, Paso de San Francisco,
à la frontière du Chili et de l'Argentine
(...) c’est peut-être justement parce qu’il n’y a personne dans notre tête
pour nous faire faire ce que nous voulons – ni même pour nous faire
vouloir vouloir – que nous créons le mythe selon lequel nous sommes à
l’intérieur de nous-même.
(in Marvin Minsky, La Société de l’esprit, InterÉditions, 1988)
vendredi 9 décembre 2011
Nos sincères félicitations ...
"L’équipe du professeur Ron Fouchier, dont la qualité est attestée par une impressionnante liste de publications, a créé, à partir du déjà très célèbre H5N1, un virus plus mortel que tous ceux qui existent dans la nature. Car, si la mortalité chez les personnes infectées par la grippe aviaire est d’environ 50 %, le virus à l’état naturel n’est pas transmissible entre êtres humains, ce qui limite les risques d’épidémie. Les scientifiques de l’équipe de Ron Fouchier ont manipulé le génome de ce virus afin de le rendre transmissible entre êtres humains, faisant ainsi tomber la dernière protection de la population humaine."
Excellente occasion pour une petite citation extraite de La barbarie de Michel Henry (Grasset, 1987 ; PUF 2000) :
Le développement économique, avec ses lois en apparence autonomes, sa finalité abstraite, ses contradictions incomprises, ses effets imprévisibles, était vécu par les hommes, depuis qu'il constitue un monde spécifique, comme un destin étranger, leur distribuant alternativement prospérité et misère, et le plus souvent celle-ci. Encore ce destin tenait-il sa substance de leur propre vie, de leur travail, de leur espoir et de leur souffrance, même si, de façon incompréhensible, il retournait contre eux leur propre effort, pour les écraser et les asservir. Avec la technique, le caractère autonome du développement a cessé d'être une apparence, c'est un mouvement qui n'a aucun rapport avec la vie, qui ne lui demande rien et qui ne lui apporte rien, rien qui lui ressemble en tout cas, qui soit conforme à son essence et à ses vœux. Ce qu'il lui apporte, ce qu'il lui impose, c'est justement l'autre de la vie, ce sont des procédures et des mécanismes enfouis au cœur de la nature, que la science extirpe de son sein, qu'elle arrache à la Finalité obscure où ils sont enveloppés, pour les livrer à eux-mêmes, à leur abstraction et à leur isolement : c'est alors qu'ils se déchaînent, nouant entre eux des connexions artificielles, s'épaulant l'un l'autre, s'ajoutant l'un à l'autre, selon un ordre hasardeux qui n'est plus celui de la Nature ni celui de la Vie, qui n'est plus un ordre mais un procès sauvage où toute possibilité nouvelle née d'une rencontre fortuite devient la seule raison d'un développement qui n'en a plus aucune. Libre de tout lien, séparée de toute totalité cohérente et finalisée, la technique fonce en avant, droit devant elle, comme une fusée interplanétaire, sans savoir d'où elle vient, où elle va, ni pourquoi. Dans son extériorité radicale à la vie, à la vie qui se sent et s'éprouve elle-même et puise en elle, dans ce qu'elle éprouve, la loi de son action et de son développement, elle est devenue une transcendance absolue, sans raison et sans lumière, sans visage et sans regard, une "transcendance noire (1)".
(1) Gilbert Hottois, le Signe et la Technique, Aubier, Paris, 1984, p. 152
Excellente occasion pour une petite citation extraite de La barbarie de Michel Henry (Grasset, 1987 ; PUF 2000) :
Le développement économique, avec ses lois en apparence autonomes, sa finalité abstraite, ses contradictions incomprises, ses effets imprévisibles, était vécu par les hommes, depuis qu'il constitue un monde spécifique, comme un destin étranger, leur distribuant alternativement prospérité et misère, et le plus souvent celle-ci. Encore ce destin tenait-il sa substance de leur propre vie, de leur travail, de leur espoir et de leur souffrance, même si, de façon incompréhensible, il retournait contre eux leur propre effort, pour les écraser et les asservir. Avec la technique, le caractère autonome du développement a cessé d'être une apparence, c'est un mouvement qui n'a aucun rapport avec la vie, qui ne lui demande rien et qui ne lui apporte rien, rien qui lui ressemble en tout cas, qui soit conforme à son essence et à ses vœux. Ce qu'il lui apporte, ce qu'il lui impose, c'est justement l'autre de la vie, ce sont des procédures et des mécanismes enfouis au cœur de la nature, que la science extirpe de son sein, qu'elle arrache à la Finalité obscure où ils sont enveloppés, pour les livrer à eux-mêmes, à leur abstraction et à leur isolement : c'est alors qu'ils se déchaînent, nouant entre eux des connexions artificielles, s'épaulant l'un l'autre, s'ajoutant l'un à l'autre, selon un ordre hasardeux qui n'est plus celui de la Nature ni celui de la Vie, qui n'est plus un ordre mais un procès sauvage où toute possibilité nouvelle née d'une rencontre fortuite devient la seule raison d'un développement qui n'en a plus aucune. Libre de tout lien, séparée de toute totalité cohérente et finalisée, la technique fonce en avant, droit devant elle, comme une fusée interplanétaire, sans savoir d'où elle vient, où elle va, ni pourquoi. Dans son extériorité radicale à la vie, à la vie qui se sent et s'éprouve elle-même et puise en elle, dans ce qu'elle éprouve, la loi de son action et de son développement, elle est devenue une transcendance absolue, sans raison et sans lumière, sans visage et sans regard, une "transcendance noire (1)".
(1) Gilbert Hottois, le Signe et la Technique, Aubier, Paris, 1984, p. 152
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