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jeudi 7 novembre 2019

La vérité sur le "procès de singe" !

The Dark History of Liberal Reform

 


Une recension du livre de TC Leonard Illiberal Reformers: Race, Eugenics and American Economics in the Progressive Era (Princeton University Press, 2016), lecture indispensable en ces temps où la "réforme" tient lieu de boussole et le "progressisme" de ... fétiche.
 
Pas encore traduit à ma connaissance, mais pourquoi donc le traduire quand le génie français a su accoucher du sublime opus d'Amiel et Emelien ?

lundi 19 août 2019

aux apôtres de la Stabilité ...

... en Russie, en Chine, ailleurs ... une installation de Tima Radya, à Ekaterinbourg :

Tima Radya, Stability, 2012

D'autres projets fascinants sur son site, celui-là en particulier.

lundi 29 juillet 2019

Proclus (412-485), à propos de Greta Thunberg


Il y a deux sortes de persuasion : l'une est la persuasion de croyance qui convient à ceux qui ont une opinion droite. L'ortho doxia est dans l'orbite de la science ; mais elle n'atteint pas le degré d'exactitude de la proposition proprement scientifique, l'autre convient à ceux qui savent.. Ceux qui sont savants on reçu pour première tâche de distinguer les moments opportuns, les personnages, les sujets et de donner à tous le genre de discours qui leur convient, aux uns les discours scientifiques aux autres les discours opinatifs. En effet, chaque homme est convaincu par des arguments différents, et l'un ne peut pas s'élever jusqu'à la science et se contenter d'opinions droites tandis que l'autre saisit aussi les modes les plus exacts de la connaissance. Ainsi donc c'"es le même qui persuade l'un ou plusieurs, seulement il persuade les uns d'une façon et les autres d'une autre. En revanche la puissance de persuasion demeure la même, et l'ouvrière de ces deux sortes de persuasions c'est la science car elle use de ces deux sortes comme il faut. C'est donc à juste titre que les théologiens aussi associent avec le dieu dispensateur de la science, Peitho.



(ndlc : Peitho est la déesse grecque de la persuasion.)



L'affaire est donc entendue ; encore faut-il supposer que nos députés LR puissent se hisser au niveau des opinions droites ... encore faut-il hardiment passer outre le conseil de Baudelaire :

Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre.Des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des cœcums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. – Fissures, lézardes. Humidité provenant d’un réservoir situé près du ciel. – Comment avertir les gens, les nations – ? Avertissons à l’oreille les plus intelligents.

(ndlc : c'est moi qui souligne ... ; ndlc2 : certaineses sources notent "promenant" que j'ai corrigé en "provenant" qui me semble plus probable)




La citation ci-dessus est extraite de Sur le premier Alcibiade de Platon, commentaire par Proclus du dialogue qu'on appelle plutôt aujourd'hui l'Alcibiade majeur, dialogue qui constitua pendant presque dix siècles l'introduction à l’œuvre de Platon. 
Elle est donnée par Benny Lévy dans Le meurtre du Pasteur - Critique de la vision politique du monde (Grasset / Verdier 2012) ; Benny Lévy dont les éditions Verdier ont publié le cours sur l'Alcibiade, justement, sous-titré Introduction à la lecture de Platon et celui sur le Phédon, sous-titré Philosopher en présence de la mort, deux lectures de Platon, hétérodoxes peut-être mais dont l'immense mérite est de forcer à lire le texte, au sens le plus strict, sans s'en tenir aux commentaires accumulés par les siècles. A noter que certains passages très "allusifs" de ces cours (la notion de trace pour l'Alcibiade, par exemple, ou ce "autant manifester contre la mort", commentaire ironique à l'activité militante de ses étudiants) s'éclairent à la lecture de Le meurtre du Pasteur ou de Le logos et la Lettre.

mardi 11 juin 2019

D'un "processus de guérison passant d'une enfance à l'autre" ...





 Atelier de l'école de Summerhill
(oui, celle du fameux livre ; laquelle école fut fondée en 1921)



J'ai l'impression que nous, les adultes, vivons dans un monde dépris de liberté. La liberté est une loi en mouvement, qui progresse, évolue et se transforme avec l'âme humaine. Nos lois ne sont plus les nôtres. Elles sont restées en arrière pendant que la vie avançait. On les a retenues par avarice, par désir de posséder, par égoïsme, mais surtout par peur. On ne voulait pas les emporter dans les vagues des tempêtes et des naufrages ; elles devaient rester bien en sécurité. Et en les laissant ainsi en sûreté sur le rivage, elles se sont figées. Et c'est bien là notre malheur : nos lois sont pétrifiées. Des lois qui ne nous ont pas toujours accompagnées, des lois étrangères, sans affinité avec nous. Aucun des mille mouvements nouveaux de notre cœur ne se retrouvent en elles ; notre vie n'existe pas pour elles ; et la chaleur de tous les cœurs ne suffit pas à provoquer ne serait-ce qu'un soupçon de vert sur leurs surfaces froides. Nous appelons à grands cris la loi nouvelle. Une loi qui resterait auprès de nous, jour et nuit, reconnue et fécondée comme une femme. Mais il n'y a personne pour nous donner une telle loi ; c'est trop demander.
Mais personne n'a-t-il songé que la loi nouvelle, que nous sommes incapables de créer, peut commencer chaque jour avec ceux qui représentent un nouveau commencement ? Ne sont-ils pas de nouveau le Tout, à la fois monde et création, est-ce que ne grandissent pas en eux toutes les forces nécessaires, pour peu que nous leur en donnions la place ? Si nous n'entravons pas de façon importune avec le droit du plus fort le chemin de ces enfants en leur imposant du tout fait adapté à notre vie, s'ils ne trouvent rien et se retrouvent obligés de tout faire ? Si nous nous gardons d'élargir en d'approfondir en eux la vieille faille entre devoir et joie (école et vie), loi et liberté : n'est-il pas possible que le monde grandisse en eux, intact ? Certes pas dès la prochaine génération, ni la suivante ni celle d'après encore, mais lentement, processus de guérison passant d'une enfance à l'autre ?



Extrait de Samskola, in Rainer Maria Rilke, Poupées, traduit et présenté par Pierre Deshusses, Rivages Poche (2013)

Samskola est un texte de 1905. L'école "différente" dont il y est question fut fondée en 1901 et existe toujours aujourd'hui (voir ici).

 

jeudi 21 juin 2018

Agent-mediated social choice -- Umberto Grandi


Si chaque citoyen ne peut suivre en permanence le flot grandissant de décisions de plus en plus importantes, la démocratie directe reste un leurre. 

Ralentir le flot de ces décisions, à supposer que cela soit souhaitable (ne rien décider devant une menace n'en retarde pas la survenue des conséquences !), n'est pas forcément une option viable car le  travail de priorisation à lui seul pourrait se révéler infaisable ; en fait il est au moins aussi complexe de décider quel choix prime sur tel autre que de décider entre les alternatives d'un choix particulier.

Partant de ce type de considérations, l'auteur propose d'attribuer à chaque citoyen un avatar chargé de voter à sa place, en continu s'il le faut, l'avatar est infatigable, et selon des techniques de vote particulièrement abstruses et répétitives mais favorisant le consensus (vote itératif par exemple), l'avatar ne s'ennuie jamais.

L'article est court et fait le tour des prérequis associés à ce type de "citoyen-augmenté".

La référence est ici.

mardi 12 juin 2018

Un nouveau monde


Julie : Les gens vont s'entraider ... pour reconstruire ... je veux dire ... les survivants
Harry : Julie, je crois bien que ce sera le tour des insectes

Extrait des dialogues de Miracle Mile, le film, à voir pour ce qu'il est, et pas seulement pour la bande originale de Tangerine Dream.

Etrangement, nous y sommes ; l'apocalypse est passée sans que nous nous en apercevions vraiment (vous savez, "not with a bang but a whimper"). Notre absence complète d'empathie, de souci de l'autre nous vaudra bientôt d'être cités en exemple dans les termitières du "nouveau monde".


lundi 16 avril 2018

Où atterrir ? Comment s'orienter en politique (2) -- Bruno Latour


Si la politique s'est vidée de sa substance, c'est parce qu'elle combine la plainte inarticulée des laissés-pour-compte avec une représentation au sommet tellement agrégée que les deux semblent en effet sans commune mesure. C'est ce que l'on appelle le déficit de représentation.

Or quel est l'animé capable de décrire un peu précisément de quoi il dépend ? La mondialisation-moins a rendu cette opération quasiment impossible -- et c'était son but principal : ne plus donner de prise aux protestations, en rendant impossible à suivre le système de production.

D'où l'importance de proposer une période initiale de dé-agrégation pour affiner d'abord la représentation des paysages où se situent les luttes géo-sociales -- avant de les recomposer. Comment ? Mais, comme toujours, par la base, par l'enquête.

Pour cela, il faut accepter de définir les terrains de vie comme ce dont un terrestre dépend pour sa survie et en se demandant quels sont les autres terrestres qui se trouvent dans sa dépendance

Il est peu probable que ce territoire recoupe une unité spatiale classique, juridique, administrative ou géographique. Au contraire, les configurations vont traverser toutes les échelles d'espace et de temps.

Définir un terrain de vie, pour un terrestre, c'est lister ce dont il a besoin pour sa subsistance, et par conséquent ce qu'il est prêt à défendre, au besoin par sa propre vie. Cela vaut pour un loup comme pour une bactérie, pour une entreprise comme pour une forêt, pour une divinité comme pour une famille. Ce qu'il faut documenter, ce sont les propriétés d'un terrestre -- dans tous les sens du mot propriété -- par qui il est possédé et ce dont il dépend. Au point, s'il en était privé, de disparaître.

La difficulté, évidemment, c'est de dresser une telle liste. C'est là où la contradiction entre porcès de production et procès d'engendrement est la plus extrême.

Dans le système de production la liste est facile à dresser : des humains et des ressources. Dans le système d'engendrement, la liste est beaucoup plus difficile à enregistrer puisque les agents, les animés, les agissants qi la composent ont chacun leur propre parcours et intérêt.

Un territoire, en effet, ne se limite pas à un seul type d'agent. C'est l'ensemble des animés -- éloignés ou proches -- dont on a repéré, par enquête, par expérience, par habitude, par culture, que leur présence était indispensable à la survie d'un terrestre.

Il s'agit d'étendre les définitions de classe en les prolongeant par la recherche de tout ce qui permet de subsister. A quoi tenez-vous le plus ? Avec qui pouvez-vous vivre ? Qui dépend de vous pour sa subsistance ? Contre qui allez-vous devoir lutter ? Comment hiérarchiser l'importance de tous ces agents ?

C'est quand on pose ce genre de question que l'on s'aperçoit de notre ignorance. Chaque fois que l'on commence ce genre d'enquête, on est surpris de l'abstraction des réponses? Et pourtant les questions d'engendrement se retrouvent partout, aussi bien dans celles de genre, de race, d'éducation, de nourriture, d'emploi, d'innovations techniques, de religion ou de loisirs. Mais voilà, la mondialisation-moins a fait perdre de vue, au sens littéral, les tenants et les aboutissants de nos assujettissements. D'où la tentation de se plaindre en général et l'impression de ne plus avoir de levier pour modifier sa situation. 

On dira qu'une telle description des terrains de vie est impossible et qu'une telle géographie politique n'a pas de sens et n'a jamais eu lieu.

Il existe pourtant un épisode de l'histoire de France qui pourrait donner une idée de l'entreprise : l'écriture des cahiers de doléances, de janvier à mai 1789, avant que le tournant révolutionnaire ne transforme la description des plaintes en une question de changement de régime -- monarchique ou républicain. Avant justement que ne s'agrègent toutes les descriptions pour produire la figure classique de la Politique comme question totale. Figure que l'on retrouve aujourd'hui dans l'immense et paralysante question de remplacer le Capitalisme par quelque autre régime.

En quelques mois, à la demande d'un roi aux abois en situation de déroute financière et de tension climatique, tous les villages, toutes les villes, toutes les corporations, sans oublier les trois états, parviennent à décrire assez précisément leur milieu de vie, et cela règlement après règlement, lopin de terre par lopin de terre, privilège après privilège, impôt après impôt.

Évidemment la description était plus facile à une époque où l'on pouvait repérer plus aisément qu'aujourd'hui les privilégiés que l'on côtoyait tous les jours ; où l'on pouvait parcourir d'un seul regard le territoire qui assurait sa subsistance -- au sens terriblement précis de ce qui évitait la disette.

Mais, quand même, quel exploit ! On nous demande toujours de vibrer aux récits de la prise de la Bastille ou de Valmy, alors que l'originalité de cette inscription, de cette géo-graphie des doléances, est au moins aussi grande. En quelques mois, remué par la crise générale, stimulé par des modèles imprimés, un peuple que l'on disait sans capacité a été capable de se représenter les conflits de territoires qu'il appelait à réformer. Exister comme peuple et pouvoir décrire ses terrains de vie, c'est une seule et même chose -- et c'est justement de cela que la mondialisation-moins nous a privés. C'est faute de territoire que le peuple, comme on dit, finit par manquer.

On trouve dans cet épisode un modèle de reprise, par la base, de la description des terrains de vie d'autant plus impressionnant qu'il n'a, semble-t-il, jamais été recommencé.

Est-il possible que la politique ne se soit jamais rechargée, en France, de ses enjeux matériels, à ce niveau de détail depuis l'époque prérévolutionnaire ? Serions-nous moins capables que nos prédécesseurs de définir nos intérêts, nos revendications, nos doléances ?

Et si c'était la raison pour laquelle la politique semble vidée de toute substance, ne serions-nous pas tout à fait capables de recommencer ? Malgré les trous que la mondialisation a partout creusés, rendant si difficile le repérage de nos attachements, on a peine à croire que l'on ne puisse pâs aujourd'hui faire aussi bien.

S'il est vrai que la disparition de l'attracteur Global a totalement désorienté tous les projets de vie des terrestres -- et cela n'est pas limité aux humains -- alors il devrait être prioritaire de recommencer le travail de description pour tous les animés. En tout cas l'expérience vaut d'être conduite.

Ce qui est frappant dans la situation actuelle, c'est à quel point les peuples qui manquent se sentent égarés et perdus, faute d'une telle représentation d'eux-mêmes et de leurs intérêts, et se comportent tous de la même façon, ceux qui bougent comme ceux qui ne bougent pas, ceux qui émigrent comme ceux qui restent sur place, ceux qui se disent "de souche" comme ceux qui se sentent étrangers : comme s'ils n'avaient pas de sol durable et habitable sous leurs pieds, et qu'il fallait qu'ils se réfugient quelque part.

La question est de savoir si l'émergence et la description de l'attracteur Terrestre peuvent redonner sens et direction à l'action politique -- en prévenant la catastrophe qui serait la fuite éperdue vers le Local aussi bien que le démantèlement de ce qu'on a appelé l'ordre mondial. Pour qu'il y ait un ordre mondial, il faudrait d'abord qu'il y ait un monde rendu à peu près partageable par cet effort d'inventaire.


in Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, La Découverte, 2017


En Marche, en chantant avec Alain Souchon !


Que font ces jeunes, assis par terre,
Habillés comme des traîne-misère.
On dirait qu'ils n'aiment pas le travail.
Ça nous prépare une belle pagaille.
Mais comprenez-moi : c'est inquiétant.
Nous vivons des temps décadents.
Mais comprenez-moi : le respect se perd
Dans les usines de mon grand-père.



C'est cette chanson d'Alain Souchon qui me revient en mémoire à la lecture des fils de commentaires aux articles sur NDDL sur le site du Monde ; comme quoi la volaille macronienne n'a rien à envier à la volaille giscardienne (allez, on modifiera à la marge le dernier vers ; proposons "Dans la start-up de mon p'tit frère").

"parasites, RSA, mal lavés, assistés, nozimpôts, étad'droâ, étad'droâ ..."


Déprimant de stupidité répétitive, comme si l'ordre républicain ou l'état de droit étaient menacés par la plus petite expérimentation sociale, comme si ordre républicain et état de droit se devaient de faire de l'immobilisme leur unique vertu ... on croirait entendre Mikhaïl Souslov et ... "en même temps" ... on pressent que cette hargne imbécile cache quelque chose de plus profond, une peur qui taraude  la surface de la conscience, une souffrance aveugle et sourde : et si ces minables branleurs d'assistés réussissaient (même un peu), et si ces squatteurs bons-à-rien, ces pouilleux de punk à chien parvenaient à stabiliser un autre modèle (petit, local, minuscule, microscopique mais présent), qu'est-ce qu'on va devenir, nous, avec nos "maisons de maçon" (à crédit), nos diesel rutilants (à crédit) et tout le Saint Frusquin (à crédit) qui rend nos vies si tristement quotidiennes ? De quoi on aura l'air, hein ?


 (source)


Non, cette perspective est insupportable : qu'ils en ch... comme nous, autant que nous ! Qu'ils s'abrutissent comme nous, autant que nous ! Non mais ... étad'droâ, étad'droâ ...

mercredi 11 avril 2018

Où atterrir ? Comment s'orienter en politique -- Bruno Latour


Il est assez facile de désigner ceux qu'il serait acceptable de nommer comme les nouveaux adversaires : tous ceux qui continuent de diriger leur attention vers les attracteurs 1, 2 et surtout 4. Il s'agit de trois utopies, au sens étymologique du mot, des lieux sans topos, sans terre et sans sol : le Local, le Global et le Hors-Sol. Mais ces adversaires sont aussi les seuls alliés potentiels. C'est donc eux qu'il faut convaincre et retourner.

La priorité, c'est de savoir comment s'adresser à ceux qui, avec raison, se sentant abandonnés par la trahison historique des classes dirigeantes, demandent à cor et à cri qu'on leur offre la sécurité d'un espace protégé. Dans la logique (bien fragile) du schéma, il s'agit de dériver vers le Terrestre les énergies qui allaient vers l'attracteur Local.

C'est le déracinement qui est illégitime, pas l'appartenance. Appartenir à un sol, vouloir y rester, maintenir le soin d'une terre, s'y attacher, n'est devenu "réac", nous l'avons vu, que par contraste avec le fuite en avant imposée par la modernisation. Si l'on cesse de fuir, à quoi ressemble le désir d'attachement ?

La négociation -- la fraternisation ? -- entre les tenants du Local et du Terrestre doit porter sur l'importance, la légitimité, la nécessité même d'une appartenance à un sol, mais, et c'est là toute la difficulté, sans aussitôt la confondre avec ce que le Local lui a ajouté : l'homogénéité ethnique, la patrimonialisation, l’historicisme, la nostalgie, l'inauthentique authenticité.

Au contraire, il n'y a rien de plus innovateur, rien de plus présent, subtil, technique, artificiel (au bon sens du mot), rien de moins rustique et campagnard, rien de plus créateur, rien de plus contemporain que de négocier l'atterrissage sur un sol.

Il ne faut pas confondre le retour à la Terre avec le "retour à la terre" de triste mémoire. C'est tout l'enjeu de ce qu'on appelle les Zones à Défendre : la repolitisation de l'appartenance à un sol.

Cette distinction entre le Local et le sol nouvellement formé est d'autant plus importante qu'il faut bien créer de toutes pièces les lieux où les différents types de migrants vont venir habiter. Alors que le Local est fait pour se différencier en se fermant, le Terrestre est fait pour se différencier en s'ouvrant.

Et c'est là qu'intervient l'autre branche de la négociation, celle qui s'adresse à ceux qui brûlent les étapes vers le Global. De même qu'il faut parvenir à canaliser le besoin de protection pour le faire tourner vers le Terrestre, de même il faut montrer à ceux qui se précipitent vers la globalisation-moins, à quel point elle diffère de l'accès au Globe et au monde.

C'est que le Terrestre tient à la terre et au sol mais il est aussi mondial, en ce sens qu'il ne cadre avec aucune frontière, qu'il déborde toutes les identités.

C'est en ce sens qu'il résout ce problème de place noté plus haut : il n'y a pas de Terre correspondant à l'horizon infini du Global, mais, en même temps le Local est beaucoup trop étroit, trop riquiqui, pour y tenir la multiplicité des êtres du monde terrestre. C'est pourquoi le zoom qui prétendait aligner le Local et le Global comme des vues successives le long d'un même parcours n'a jamais eu aucun sens.

Quelles que soient les alliances à nouer, il est sûr que nous en serons incapables tant que nous continuerons à parler d'attitudes, d'affects, de passions et de positions politiques, alors que le monde réel sr lequel la politique s'est toujours repérée, a lui complètement changé.

Autrement dit, nous avons pris du retard dans le rééquipement de nos affects politiques.
(...)
Il ne sert à rien de se dissimuler les difficultés : le combat va être dur.


in Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, La Découverte, 2017




Le rapport Meadows ("Halte à la croissance", 1972) n'était pas passé inaperçu de tous : si la marche forcée vers modernisation a détruit les appartenances ancestrales (faisant du Local une utopie et des habitants "de souche" des déracinés eux-aussi, des migrants immobiles tandis que le sol se dérobe sous leurs pieds), si la finitude de la planète reporte à jamais les fruits de la mondialisation au-delà de l'horizon (il n'y a pas de terre assez grande pour accueillir la promesse du Global), autant en tirer les conséquences, "il n'y en aura pas pour tout le monde" ; ainsi commence la trahison des élites au milieu des années 70, trahison qui s'en va culminer avec l'élection de Donald Trump qui réussit le tour de force de faire exister politiquement le mirage de ces deux utopies convergeant en une seule.
A rebours de cet attracteur Hors-Sol, Bruno Latour propose un retour à la Terre, pas à la "planète bleue" flottant au dans l'univers infini mais à cette "Zone Critique" de seulement quelques kilomètres d'épaisseur qui nous abrite sur la planète, à cette zone que nous habitons (*), nous, bien sûr, mais aussi tous les autres terrestres, dans des relations d'interdépendance (Bruno Latour parle de processus d'engendrement) que la vision galiléenne  (+)nous masque pour en faire les simples ressources (inépuisables) d'un processus de production. 
Ce petit livre est infiniment précieux.

(*) A propos de l'acte d'habiter, P. Ricoeur écrivait (dans sa préface à La condition de l'homme moderne) « c’est cet acte qui en dernier ressort trace la ligne qui sépare la consommation et l’usage ».
(+) Ceux qui sont à l'aise avec Husserl (Krisis) ou Patocka (Nature vs monde naturel) seront en terrain connu mais l'extension (nécessaire) que Bruno Latour entreprend avec la notion de terrain de vie et la prise en compte des inter-relations entre "tous les êtres" pourra les surprendre.

Leviathan au bocage


  E. Macron, 2018
(source)

Il ne faut pas confondre le retour à la Terre avec le "retour à la terre" de triste mémoire. C'est tout l'enjeu de ce qu'on appelle les Zones à Défendre : la repolitisation de l'appartenance à un sol.

in Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, La Découverte, 2017


 A. Zvyagintsev, 2014

Alors voilà ... Lev' -- on peut l'appeler Lev', c'est un copain, il est toujours là, derrière vous sinon devant, un peu collant tout de même -- n'est pas content : on s'est moqué ouvertement de lui, et dans un tribunal encore, là où d'ordinaire il prend ses aises pour se laisser flatter. 
Lev' est vexé ; déjà qu'il avait dû renoncer à son bel aéroport tout neuf à cause de quelques cul-terreux (néo- et pas), voilà qu'il doit renoncer à son beau coup de filet antiterroriste qu'il livrait pourtant pré-emballé avec tant de soin.
Bon, bien sûr, Lev' fera appel, c'est un réflexe, mais, en attendant, il s'en va passer sa rage dans le bocage ; comprenez, le désencerclement, cela le détend.
Et même là, on continue à se moquer de lui : dans un saisissant pastiche de poulailler macronien, les pinsons lui chantent "Ord'républicain, Ord'républicain ..." pendant que les crapauds répètent "Etad'droâ, Etad'droâ ...", alors Lev' fait du bruit, démolit deux ou trois trucs qui sont à sa portée mais, patauger dans les rizières, cela ne lui rappelle rien de bon et, de guerre lasse, Lev' décrète triomphalement qu'il a fait tout ce qu'il y avait à faire, à l'unité près (*).
Lev' n'a pas le moral ; même la perspective d'une petite intervention à Tolbiac ne le requinque pas. 


(*) La méthode est universellement réutilisable et directement importée de la bonne gouvernance d'entreprise : on désigne un objectif ambitieux et irréaliste, on définit un plan d'action sur trois ans, on met en œuvre à marche forcée pendant trois ans ; au bout de trois ans, on plante un drapeau là où l'on se trouve et on célèbre le plein succès, peu importe où le drapeau se trouve ... et on recommence, avec un nouvel objectif qui consiste souvent à ramener le drapeau là où il était auparavant mais "en mieux" !
Pour un exemple d'application, voir la récente bordée de missiles : un plein succès !

 

mardi 20 mars 2018

Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images -- Patrick Boucheron


Sienne, palais public, sala della Pace : c'est ici. L’œuvre est intangible, inséparable de l'endroit qui l'a vue naître, comme la peau tannée de ce grands cadavre qu'est un édifice ancien. 
(...)
 Les effets du mauvais gouvernement
(mur ouest)
(...)
C'est de cette image que je souhaite parler, mais moins pour en faire l'histoire, ou pour la déchiffrer patiemment à la manière de ces rébus dont raffole l'iconographie, que pour comprendre sa puissance d'actualisation. Je cherche à saisir cette stupéfiante force de persuasion qui vous happe et vous saisit, "à coup sûr" dira au XVe siècle le prédicateur Bernardin de Sienne, et déborde le contexte brûlant de sa réalisation pour filer droit vers aujourd'hui. Parmi les nombreuses raisons qui a rendent si profondément actuelle, qu'il me soit permis de n'en retenir qu'une seule. Les murs du Palazzo pubblico de Sienne s'embrument d'une menace, qui pèse sur le régime communal. Les citoyens siennois sont fiers de leur république, mais celle-ci est en danger. Rôde le spectre de la seigneurie, que le peintre figure - pour se faire peur, ou au contraire pour se rassurer ? - comme un monstre cornu sorti des entrailles de l'enfer, ou plutôt revenu d'un passé que l'on croyait révolu. Qui ne voit, aujourd'hui, que la démocratie est subvertie et qu'il ne sert à rien - sinon à se tranquilliser - de décrire cette menace comme un retour des idéologies meurtrières. Or cette sourde subversion de l'esprit public, qui ronge nos certitudes, comment la nommer ? Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l'ennemi innommable, le péril inqualifiable, l'adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom.
(...)
Les effets du bon gouvernement
(mur est)
(source)
(...)
Comment conjurer cette peur là ? La force politique des images consiste précisément à ne rien dérober au regard.
La Paix voit cela. Depuis son estrade, si belle dans sa robe immaculée, elle voit tout cela. Les deux côtés, la paix et la guerre, mais aussi le fait qu'il n'y a pas seulement deux côtés, que toujours la guerre fait de l'ombre à la paix. Elle a triomphé des méchants, s'étend nonchalante sur ses trophées, et tout semble achevé. Ce n'est pourtant pas ainsi que peint Lorenzetti. Il ne figure pas le grand partage que fige la fin de l'histoire, réplique laïcisée du jugement dernier. Il dessine le bivium de Pétrarque, ce moment intense où les chemins bifurquent, quand les hommes doivent décider où porter le regard, tandis que devant eux s'étalent en grand spectacle les lignes de fuite des effets de leurs choix. Certains sont prévisibles, et il appartient au peintre des Neuf de nous en prévenir, car il n'y a de politique que dans la pensée raisonnable et consciente d'une alternative. Mais d'autres ne le sont pas. L'histoire continue, ce qui signifie qu'il y aura toujours des décisions politiques à prendre, mais qu'inévitablement elles demeureront incertaines. Cela aussi, on doit nous ne avertir, en le plaçant sous les yeux de ceux qui veulent bien se donner la peine de regarder. La Paix voit tout cela.
Voilà pourquoi un peu de la tristitia qui délite lentement le habits des danseurs a éclaboussé son doux visage, comme les bienfaits de la lune sur l'amoureuse baudelairienne. Je la croyais rêveuse, simplement rêveuse. Dans un article bref et lumineux, Pierangelo Schiera m'opposa l'évidence (*). Cette femme à la tête penchée, trop lourde pour ne pouvoir être soutenue par un poing alangui, a tous les attributs, définis depuis l'Antiquité, de la pose mélancolique. Elle est la mélancolie du pouvoir, dès lors que dans sa solitude si peuplée, elle comprend qu'il n'y a de beaux combats en politique que ceux qu'on ne gagnera jamais tout à fait. Elle a triomphé, oui, mais elle sait désormais que le triomphe est impossible. On peut très bien décider de ne pas voir cela - disons qu'on ne décide pas vraiment, mais que vraiment on ne voit pas. Elle est là, sous nos yeux, elle a vu et elle sait, mais l'on préfère détourner le regard. Seulement voilà : dès lors qu'on l'a vue une fois, jamais plus on ne pourra l'oublier. Comme l'Angelus Novus peint par Paul Klee, qui obséda tant Walter Benjamin. Il regarde le passé, "le tas de ruines devant lui monte jusqu'au ciel". Mais il ne restera pas là à prendre soin des morts car une tempête le pousse vers cet avenir auquel il tourne le dos. "Ce que nous appelons progrès, c'est cette tempête."
(...) 
Allégorie du bon gouvernement
(mur nord)
(source)
(...)
Mais on doit bien se convaincre d'une chose : si l'on va à Sienne, si l'on traverse la place du campo pour entrer dans le palais public, si l'on monte les escaliers et que l'on traverse les salles qui mènent désormais à celle qu'on appelait la sala della Pace, on y verra une peinture qui ne date ni du moment où Lorenzetti l'a peinte, ni de ceux où Vanni ou d'autres l'ont retouchée, ni même du temps où Bernardin de Sienne en a parlé, mais qui, de l'instant même où le regard qu'on pose sur elle nous fait contemporains, devient notre bel aujourd'hui.


(*) Pierangelo Schierra, "Il Buonguverno "melancolico" di Ambrogio Lorenzetti e la "costituzionale faziosità" della città", Scienza e Politica, 34, 2006, p.93-108



in Patrick Boucheron, Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images, Points Seuil, 2013



C'est à une révolution du regard que nous invite Patrick Boucheron ; toujours, j'avais regardé ces trois murs de façon circulaire, ouest-nord-est dans une lecture "à la Fukuyama" de l'avènement inéluctable du bon gouvernement et de ses effets. 
En proposant de regarder ces murs du point de vue de la figure de la Paix, de tourner le dos au mur nord (et de s'appuyer sur lui, peut-être) pour inclure dans l’œuvre la fenêtre du mur sud et voir ainsi l'évidence, comment le paysage sur lequel ouvre cette fenêtre relie entre elles "en réalité" les collines des murs est et ouest, il introduit une interprétation inquiète de l’œuvre, une instabilité, une tension du pays réel entre les deux allégories des effets du bon et du mauvais gouvernement. 
Il suffisait de se retourner et d'ouvrir une fenêtre pour voir "ce que voit la Paix", pour rendre pleinement justice à Lorenzetti.

Patrick Boucheron démontre avec ce livre qu'il y a un couple art de peindre, art de regarder, en parallèle au couple art d'écrire, art de lire de Leo Strauss.

mardi 22 août 2017

Fables of Faubus -- Charles Mingus

A force d'en écouter des versions strictement instrumentales, on en oublie que ce morceau avait des paroles (à écouter sur l'album Mingus Ah Um, 1959) :

Oh, Lord, don't let 'em shoot us!
Oh, Lord, don't let 'em stab us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who's ridiculous, Dannie
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won't permit integrated schools
Then he's a fool!

Boo! Nazi Fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan)

Name me a handful that's ridiculous, Dannie Richmond
Faubus, Rockefeller, Eisenhower
Why are they so sick and ridiculous?
Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate
H-E-L-L-O, Hello






Tant qu'on y est, rappelons que la statue du Général Lee à Charlottesville dont le retrait a provoqué les tragiques manifestations que l'on sait fut érigée en 1924, moins en commémoration de la Guerre de Sécession , donc, elle était finie depuis presque 60 ans,  qu'en réaffirmation de la volonté ségrégationniste, volonté qui, soit dit en passant, débordait alors bien au-delà des seuls états confédérés. 
C'est tout simplement un monument aux lois ségrégationnistes qu'il s'agit de déboulonner et, d'ailleurs, les suprémacistes de tout poil ne s'y sont pas trompé et n'ont pas cherché, eux, à camoufler les raisons de leur défense de la statue derrière "l'Histoire" et le respect qui lui serait due !

jeudi 17 août 2017

Douze femmes à Prague -- Eva Kantůrková


Pour éviter de galvauder le mot de résistance, on peut rechercher ce livre d'une signataire de la Charte 77 (dont on a semble-t-il fêté le 40ème anniversaire avec une discrétion lourde d'arrière-pensées) qui interrogeait à Prague douze autres femmes engagées dans la résistance à la normalisation ; ces entretiens eurent lieu fin 1979 et début 1980.


Le livre fut traduit et publié par Maspéro dès 1981 (édition soignée, avec une notice biographique des principaux acteurs de la Charte 77 ; à cette aune, l'absence toujours un peu gênante des signes diacritiques n'est qu'une vétille), avec l'ajout de brefs entretiens en janvier 1981 avec deux des participantes qui avaient entre temps émigré. 

J'en extrait cet échange avec Zdena Tominová :

J'ai été porte-parole de la Charte 77 de février 1979 jusqu'au début 1980, d'abord en compagnie de Vaclav Benda et de Jiri Dienstbier, puis, après leur arrestation et leur emprisonnement, avec le professeur Jiri Hajek et Ladislav Hejdanek. A compter de 1977, Julius (mon mari) a mené durant trois ans pleins ses entretiens philosophiques hebdomadaires avec des jeunes dans notre appartement (puis dans l'appartement d'Ivan Dejm après une période de six mois pendant laquelle notre appartement fut gardé par des policiers en uniforme vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Nous avons surtout "bénéficié" de l'intérêt accru de la Sécurité d’État à partir de mi-79, dans toute la richesse de la palette dont elle dispose : des "entretiens" jusqu'au terrorisme flagrant, en passant par des arrestations prétendument légales, des chicaneries, des violences, la surveillance et l'accompagnement policier obligatoire et même une tentative d'usage abusif d'internement psychiatrique. A l'époque, il ne me serait même pas venu à l'idée d'envisager de partir : des membres du VONS (ndlc : Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies, voir ici) étaient en prison, ils attendaient de passer en jugement, ils étaient condamnés, ils interjetaient appel ... j'avais à faire du matin au soir ; il ne s'agissait pas de moi, mais du sort de mes courageux amis et d'une certaine façon aussi de celui de la Charte 77 ... Ce n'est qu'au printemps 80, alors que je n'étais plus porte-parole de la Charte 77 - Rudolf Battek avait pris ma place en février, mais depuis l'été dernier il est en détention préventive sur la base d'une accusation montée de toutes pièces -, que j'éprouvai une fatigue extrême, de nombreux doutes quant à ma participation ultérieure au mouvement en faveur des droits de l'homme, une certaine dépression devant la faiblesse de mes propres forces ... et une stérilité en tant qu'écrivain.

et ceci qui clôt le livre :

Oui, je voudrais encore ajouter un mot à l'attention des lecteurs français : sans oublier pour autant qu'en Tchécoslovaquie Vaclav Benda, Jiri Diensbier, Vaclav Havel, Petr Uhl, Rudolf Battek, Petr Cibulka et d'autre citoyens sont emprisonnés uniquement à cause de leur attitude civique et de leurs opinions politiques, qu'un millier de signataires de la Charte 77 continuent leur combat incessant, fatiguant et risqué pour les droits civiques et humains dans une société socialiste, accordez votre appui au peuple polonais. Je crois que la Pologne vit aujourd'hui la tentative de rénovation d'une société socialiste la plus importante qui ait jamais existé ... ou peut-être même la première révolution non sanglante née dans la tête des ouvriers et des paysans, sans avant-garde de bureaucrates et d'orateurs professionnels ...



De Eva Kantůrková, on ne peut trop recommander aussi la lecture de Les amies de la maison triste, paru en 1984, en tchèque (aux éditions Index, en Allemagne) puis en anglais (aux éditions The Overlook Press, 1987) et en français (aux éditions l'Age d'Homme, 1991), livre si injustement oublié, qu'on a pu, à juste titre, comparer à Une journée d'Ivan Denissovitch.
 

mercredi 16 août 2017

Fuck work -- James Livingston


(une affiche de 1943)

 Cela fait du bien de le voir écrit tout simplement :

Most jobs aren’t created by private, corporate investment, so raising taxes on corporate income won’t affect employment.

Le reste est à lire ici.

jeudi 10 août 2017

Une stupidité comme le monde n'en a encore jamais connu


La première phrase du 18 Brumaire de L. Bonaparte est dans toutes les mémoires :

Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle. 
 

S'il revenait, Marx pourrait ajouter Trump pour Truman ...

"They may expect a rain of ruin from the air, the likes of which has never been seen on this earth ..." (Harry Truman, 6 août 1945) ; voilà pour la tragédie :


Yosuke Yamahata
Un dessin du photographe qui a fixé pour l'Histoire les ravages à Nagasaki, dessin qui pourrait figurer à côté de la série Nous ne sommes pas les derniers de Zoran Music.
Les photos de Yamahata sont célèbres, terribles, trop célèbres, trop terribles ; elles ne devraient être vues qu'en un lieu de recueillement et non affichées à la diable sur un blog.


Et pour la farce, "And if North Korean threats continue, they will be met with fire, fury, and frankly power the likes of which this world has never seen before." (Donald Trump, 8 août 2017)

Toutes les farces ne sont pas drôles ; ici, c'est un clown qui a le doigt sur le bouton.

mardi 25 juillet 2017

New year -- Joanna Klink


We woke to the darkness before our eyes,
unable to take the measure of the loss.
Who are they. What are we. What have we
abandoned to arrive with such violence at this hour.
In answer we drew back, covered our ears
with our hands to the heedless victory, or vowed,
as I did, into the changed air, never to consent.
But it was already too late, too late for the unfarmed fields,
the men by the station, the park swings, the parking lots,
the ground water, the doves—too late for dusk
falling in summer, chains of glass lakes
mingled into dawn, the corals, the neighbors,
the first drizzle on an empty street, cafeterias and stockyards,
young men asking twice a day for
work. Too late for hope. Too far along
to meet a country, a people, its annihilating need.

Because the year is new and the great change
already underway, we concede a thousandfold
and feel, harder than the land itself,
a complicity for everything we did not see
or comprehend: cynicism borne of raw despair,
long-cultivated hatreds, the promises of leaders
traveling like cool silence through the dark.
My life is here, in this small room, and like you
I am waiting to know—but there is no time
to wait for what has happened.
What does the future ask of me,
those who won’t have enough to eat by evening,
those whose disease will now take hold—
and the decades that carry past me once I’ve died,
generations of children, the suffering that is never solved,
the heat over the earth, its marshes,
its crowded towers, its unbreathable night air.
I would open my hand from the wrist,
step outside, not lose nerve.
Here is the day, still to be lived.
We do not fully know what we do.
But the trains depart the stations, traffic lurches
and stalls, a highway crew has paused.
Desert sun softens the first color of the rock.
Who governs now governs by grievance and old scores,
but we compass our worth,
prepare to do the work not our own,
and feel, past the scorn in his eyes, the burden
in the torso of a stranger, draw close to the sick,
the weak, the women without jobs, the twelve-year-old
facing spite half-tangled into sleep, the panic
tightening inside everyone who has been told to go,
I will help you although I do not know you,
and strive not to look away, be unwilling to profit,
an ache inside that endless effort,
a slowed-down summons not from those
whose rage is lit by greed—we do not consent—
but the ones who wake without prospect,
those who don’t speak, cannot recover,
like the old woman at the counter, the helpless father
who, like you, gets no more than his one life.



Parodia magnifica


Publié via Poem-a-day, le 21 février 2017 ; très représentatif du changement de ton de Joanna Klink, dans la ligne de Excerpts of a secret prophecy.
New year ... une nuit d'introspection, quelque part entre l'élection de Donald Trump (19 Décembre 2016) et sa prise de fonction (20 Janvier 2017).


jeudi 13 juillet 2017

La planète malade -- Guy Debord


La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel. Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène - et vers quelle date - la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est à dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme.

Tandis que des imbéciles passéistes dissertent encore sur, et contre, une critique esthétique de tout cela, et croient se montrer lucides et modernes en affectant d’épouser leur siècle, en proclamant que l’autoroute ou Sarcelles ont leur beauté que l’on devrait préférer à l’inconfort des « pittoresques » quartiers anciens, ou en faisant gravement remarquer que l’ensemble de la population mange mieux, en dépit des nostalgiques de la bonne cuisine, déjà le problème de la dégradation de la totalité de l’environnement naturel et humain a complètement cessé de se poser sur le plan de la prétendue qualité ancienne, esthétique ou autre, pour devenir radicalement le problème même de la possibilité matérielle d’existence du monde qui poursuit un tel mouvement. L’impossibilité est en fait déjà parfaitement démontrée par toute la connaissance scientifique séparée, qui ne discute plus que de l’échéance ; et des palliatifs qui pourraient, si on les appliquait fermement, la reculer légèrement. Une telle science ne peut qu’accompagner vers la destruction le monde qui l’a produite et qui la tient ; mais elle est forcée de le faire avec les yeux ouverts. Elle montre ainsi, à un degré caricatural, l’inutilité de la connaissance sans emploi.



Ainsi commence ce bref texte de 1971 ; si cela ne vous donne pas envie d'aller le lire en entier (ici, par exemple), en voici la conclusion :



Quand il pleut, quand il y a de faux nuages sur Paris, n’oubliez jamais que c’est la faute du gouvernement. La production industrielle aliénée fait la pluie. La révolution fait le beau temps.

mercredi 21 juin 2017

Enfin un peu de cohérence ...


... louons donc le Souverain qui par son vote a aligné une Assemblée "et de droite, et de droite" pour équilibrer un gouvernement "ni de gauche, ni de gauche" !

Quant à Jean-Luc Mélenchon, il est enfonçé avec ses huit "hologrammes" : regardez cette Assemblée, c'est le cerveau d'amour de notre Président qui chatoie, rompez aléatoirement cette Assemblée en deux parties, avec une probabilité élevée, c'est encore Son cerveau d'amour qui chatoie des deux côtés, et ceci récursivement sur plusieurs niveaux de rupture ; il s'agit donc bien d'un véritable hologramme, et non d'un vulgaire jeu de miroirs !

Et Mélenchon le sait bien, qui s'amuse à recycler en sous-main les euphémismes soviétiques (on s'amuse comme on peut) : ainsi que Poutine l'avait rappelé, à propos d'une visite de Trump à Moscou, les "camarades à la conscience sociale réduite / faible / limitée", c'était le terme convenu pour les prostituées (qui bien sûr n'existaient pas, ce qui compliquait singulièrement leur désignation) ; Villani savait-il dans quoi il s'engageait en parlant de "cours particuliers" ?


mardi 13 juin 2017

Incognito -- Petru Dumitriu (1924 - 2002)



"Tétrasotêr à système capillaire décroissant"





Arthur Zodie me fit venir à son bureau. Il m'y reçut renversé en arrière, le menton calé sur deux bourrelets de graisse, et riant d'un air jovial, amical, légèrement délirant. Il m'interpella avec la même fausse jovialité, demi-brutale, demi-cynique, courante chez les militants, et qu'Erasme avait eue à mon égard :
- Eh bien, camarade ? Ça va ? Comment te sens-tu en liberté ? Sais-tu qu'il se trouve des types pour soutenir qu'il n'y a pas de liberté ? Mais tu le ressens, que tu es plus libre à présent ? Sensiblement plus libre ! Tu as trouvé du travail ? Non ? Je tâcherai de t'engager ici, et entre temps on va se cotiser entre amis, on va réunir deux ou trois cents lei par mois qui arrondiront le salaire de ta femme. Même si je ne réussis pas à te trouver une place ici, j'arriverai bien à te caser quelque part. La deuxième solution serait peut-être même préférable, car si on te faisait des embêtements et qu'on te mette à la porte, tu m'aurais toujours comme dernier refuge.
Il sonna et dit à sa secrétaire, avec la même volupté de l'autorité qu'il mettait à se renverser sur s chaise derrière sa table de travail :
- Camarade, je suis en conférence avec ce camarade, je voudrais ne pas être dérangé.
Ensuite, seul avec moi, il se tourna pour me contempler avec le même air d'appétit et d'attente voluptueuse, qu'il aurait eu pour un beau gros saucisson bien épicé :
- Eh bien, raconte-moi à présent tes souvenirs de la Maison des Morts.
- Ils ne sont pas plus morts que ceux de l'extérieur. Ils sont vivants.
- Allons donc, allons donc ! Nous sommes tous morts, mais à des degrés différents. Il y en a de moins morts que les autres, mais ils le sont déjà bien assez.
Il articulait grassement, en scandant ses syllabes ; il prenait autant de plaisir à s'entendre parler qu'à jouer son rôle de directeur. Je le lui dis, et que je trouvais inquiétant son plaisir d'être bonze.
- Il me faut ça, dit-il sérieusement. Je suis obligé de prendre mon état au sérieux, car sinon, que me resterait-il à faire ? Et encore, je suis un simple curé, je ne suis pas moine dans le Cloître Central. J'officie huit heures par jour, plus les messes basses - et noires - au syndicat, et les sacrifices de cellule. C'est la liturgie du quadruple Messie dialectique, du Tétrasotêr à système capillaire décroissant, et dont les deux dernières hypostases gisent empaillées dans ce mausolée couleur de sang caillé - caillé, pas vivant ! Nous sommes tous caillés ! Il paraît que le prochain Boddhisattva est chauve et glabre, comme un œuf.
- Tu devrais être plus sérieux, lui dis-je avec reproche.
- Mais tu es donc fou ? Je me promène sur une corde à cent étages au-dessus de la rue, et tu me recommandes de regarder en bas ? j'ai besoin d'une certaine euphorie. C'est pourquoi je joue au directeur, et passionnément. Que veux-tu que je fasse ? A quoi pourrais-je m'accrocher ? Nous vivons comme ce fou sur une échelle, qui peignait le mur de l'asile, et auquel un autre fou - un esprit scientifique - vient dire : "Accroche-toi ferme à la brosse, car j'ai besoin de l'échelle, je l'emporte." Je continue à peindre le mur, mais je suis suspendu à la brosse. Tu comprends, mon autonomie est petite. Ma sûreté ontologique est très réduite. Selon une technique qui remonte à Protagoras, tu ne connais pas ce camarade, ne t'en fais pas, - et qui a été largement perfectionnée par les modernes -, j'essaie de me retenir par les cheveux pour ne pas tomber dans l'abîme. C'est une technique des plus scientifiques, désanthropomorphisée, démystificatrice, et dont l'efficacité apparaît partout, à voir la sérénité, l'équilibre et l'harmonie généraux, le bonheur et l'espoir qui règnent universellement. Tu me diras : "Accroche-toi à l'Evangile, ou au Coran, ou au Capital plus L'Etat et la Révolution."
- Pas du tout, lui répondis-je et j'ajoutai que notre erreur était, depuis des temps immémoriaux, d'attendre une révélation de l'extérieur, l'affirmation d'un sens qui nous apparaisse comme un fait extérieur, alors que le sens n'est pas un fait, mais une manière de voir et d'agir. Il ne fallait pas imiter ceux qui courraient aux trousses de Jésus et l'attristaient en lui demandant de faire un miracle, pour qu'ils croient. Il ne fallait même pas croire, parce que c'était renoncer à notre raison. Mais il fallait prier et aimer - deux mots qui désignent la même chose, quand la prière est vraie.
- Ce mot aimer va te faire songer à des interprétations pansexualistes dont les critiques se sont servis pour miner les religions, comme si la présence d'un substratum sexuel était honteuse et suffisait à rabaisser n'importe quelle activité ...
- Pardon, pardon, je n'allais pas te faire cette objection ! s'exclama-t-il. Le pansexualisme, c'est comme la dialectique idéaliste ou matérialiste, ça s'adapte à n'importe quoi et ça ne prouve rien. Je pourrais te bâtir sur place une psychanalyse de l'arithmétique, 1 est un symbole phallique, X et = sont copulatoires, 3 est fessier, zéro ou huit, je n'ose pas t'en parler, l'addition et la multiplication sont de l'érotisme déchainé, la soustraction est le reflet traumatique du complexe de castration. Rien de plus libidineux que la table de multiplication, elle dépasse les bornes de la sexualité normale à cause des nombres relativement grands qui y figurent. L'algèbre, la géométrie, la trigonométrie sont d'un symbolisme érotique évident. Mais deux et deux en font-ils moins quatre ? Et, en appliquant le même raisonnement, la sainteté, pour être de l'érotisme sublimé, en est-elle moins de la sainteté ? Rêver d'un homme sans tensions intérieures, et d'une société elle aussi sans tensions intérieures, c'est cela que je trouve stupide. On peut toujours dissoudre les structures de la conscience, ou du subsconscient, ou celles de la société de classe : la conscience, avec ses étages inférieurs, et la société, avec son économie te son administration, en produiront immédiatement de nouvelles. Car le mode même d'existence de la conscience humaine individuelle comme de celle du groupe humain, est configuratif et tensionnel ! Le rêve du psychanalyste comme celui du socialiste sont des rêves d'immobilité, d'arrêt, de calme plat. Tu te rends compte de ce que serait un homme qui n'aurait plus de tensions intérieures ? Et de ce que srait l'histoire d'une humanité fraternelle, une et égalisée , Ce sont des rêves de mort. Ce sont des buts qu'il ne faut pas atteindre, qu'il ne nous est pas permis d'atteindre ! Nous serions perdus. Notre salut réside dans l'activité, dans la tension constante, dans la solution des tensions pour les dépasser et connaître d'autres tensions insoupçonnées, comme notre tâche est, dans le social, la réforme qui mène à de nouvelles crises et à de nouvelles réformes. Toutes les crises sont faites pour être dépassées, et toutes les solutions de crise passées engendrent leurs crises propres, inattendues. Tout ça, c'est clair. Ce qui est moins clair, c'est dans quelle direction générale agir, dans quelle direction générale résoudre la crise de l'individu et de la société humaine actuelle, et aussi les crises qui viendront après !
Je lui dis quelle était la direction qu'il m'avait été donné de percevoir. Nous en parlâmes pendant longtemps. Sur le tard, la secrétaire entra pour demander si elle pouvait rentrer chez elle. Puis la nuit tomba et Arthur alluma sa lampe de bureau. Elle n'éclairait que son visage et, derrière lui, au mur, les portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline. Quand je crus lui avoir dit ce qu'il nous restait à faire, Arthur se mit debout et se promena un moment dans la pièce.
- C'est ce que disait, dans une inscription sur un carnet de 1914, mon philosophe préféré, commença Arthur. Le sens de la vie, c'est-à-dire le sens du monde, nous pouvons l'appeler Dieu ... Dieu serait le destin ou, ce qui est la même chose, le monde, indépendamment de notre volonté ... La prière est une pensée sur le sens de la vie ... Pour vivre heureux, il faut être en concordance avec le monde. C'est même ce qu'"être heureux" veut dire ... Et mon second favori appelle Dieu la Toi absolu, le Toi éternel de chaque homme. Car le critère de la réalité du monde, c'est l'imperméabilité à notre volonté, et seul celui qui a essayé d'être maître de l'histoire, comme nous l'avons fait, pauvres idiots, qui gémissons maintenant sous son ironique châtiment, celui-là seul pourra comprendre ça. Et aussi celui-là qui se sera cru maître de la nature, et qui se verra soudain menacé par la nature sociale et par la nature humaine tout court en tant qu'imprévisible, ironique et dangereux visage de Dieu, - celui-là aussi en sait assez pour avoir découvert le Toi éternel. Mais c'est le paradoxe du moi et du Toi qu'il faut dépasser, il faut comprendre qu'ils ne sont pas dissociables et que même le moi, c'est l'Autre, mais l'inverse n'est pas vrai, Dieu esten nous, mais nous ne sommes en Dieu que dans la mesure où nous ne sommes plus nous-mêmes, où nous avons quitté l'illusion du moi ...
Il marchait de long en large, agité, gesticulant de ses bras trop courts, gros et ridicule pour qui n'eût pas su ce qu'il était. Mais il avait été un héros pendant la clandestinité, il ne s'était pas laissé pourrir par le pouvoir, il était resté vivant, et maintenant il allait entreprendre la plus grande aventure de sa vie, une aventure où peu de gens osaient se risquer. Il s'assit devant moi et me dit vivement, heureux, sur un ton brutal mais affectueux :
- C'était donc à ce Dieu-là que les Athéniens avaient consacré ce temple ... mais tu ne sais pas ça, tu es trop inculte ...
- Si, j'ai appris ça à l'école, je me rappelle même l'inscription sur le fronton du temple, mais pas en grec : deo incognito.
- Ignoto, espèce de cancre, ignoto ! Oui, le plus inconnu, le plus évident. Parle-moi de lui encore, parle-moi de lui.
- Tu en sais autant que moi. Je ne te dirai rien de plus. Agis toi-même. Je ne te reparlerai plus jamais de lui. Ce n'est pas un sujet de conversation, c'est un sujet de décision, un but d'action, et le sens d'une vie, ou plutôt du plus grand nombre de vies possible.
- Je comprends, me dit-il. Mais au moins tu me permettras, quand mon cœur en sera trop plein, de t'en parler par allusions, en énigmes, en déc..., in bobote ?
- Oui, rien qu'in bobote, d'accord.
Il frappa dans ses mains grassouillettes aux doigts boudinés, il souffla bruyamment, puis il se remit debout pour se promener de nouveau à travers la pièce en répétant :
- Oui, c'est ça, oui, c'est bien ça. Merci, mon Dieu, merci.
Il s'arrêta brusquement devant moi et se mit à rire :
- Ainsi donc, c'est toi ? Justement toi ? Toi qui ... mais non, c'est bien ainsi, il fallait que ça soit ainsi ...
- Pas moi, dis-je. Toi-même. Surtout à partir de maintenant.
- Mais oui, bien sûr, s'écria-t-il, les yeux étincelants derrière ses lunettes; Et les autres aussi, n'est-ce pas ? Aussi nombreux que possible ! Tous !
Je ne répondis pas, je me bornai à sourire et à faire "oui" de la tête. Il continua :
- Car on croit à la démocratie, nous ! On aime l'ensemble des hommes et chacun en particulier, sans jamais oublier l'un ou l'autre de ces deux pôles. Je constate, camarade, que la prison a eu sur toi un effet éducatif, elle t'a mûri idéologiquement, elle t'a rendu capable de consacrer toute ton énergie, toute ton existence, au collectif. Ton exemple a eu le même effet éducatif sur moi-même, et on fera partager cette fermeté idéologique à autant de camarades qu'il nous sera possible. 
Je me mis à rire avec lui, avec le plaisir que doit avoir un danseur évoluant dans l'air avec grâce et légèreté : nous avions déjà commencé à parler in bobote. A l'heure qu'il est, combien d'humains ont-ils appris à parler de la sorte , et à voir et à agir comme il faut ? Des dizaines ? Des centaines ? Des milliers ? Ce n'est pas à moi, ni, je crois, à personne de le savoir. Ce n'est pas ce que les autres font qui compte, mais bien ce qu'on fait soi-même.

(in Petru Dumitriu, Incognito, Seuil,1962)