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mardi 20 mars 2018

Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images -- Patrick Boucheron


Sienne, palais public, sala della Pace : c'est ici. L’œuvre est intangible, inséparable de l'endroit qui l'a vue naître, comme la peau tannée de ce grands cadavre qu'est un édifice ancien. 
(...)
 Les effets du mauvais gouvernement
(mur ouest)
(...)
C'est de cette image que je souhaite parler, mais moins pour en faire l'histoire, ou pour la déchiffrer patiemment à la manière de ces rébus dont raffole l'iconographie, que pour comprendre sa puissance d'actualisation. Je cherche à saisir cette stupéfiante force de persuasion qui vous happe et vous saisit, "à coup sûr" dira au XVe siècle le prédicateur Bernardin de Sienne, et déborde le contexte brûlant de sa réalisation pour filer droit vers aujourd'hui. Parmi les nombreuses raisons qui a rendent si profondément actuelle, qu'il me soit permis de n'en retenir qu'une seule. Les murs du Palazzo pubblico de Sienne s'embrument d'une menace, qui pèse sur le régime communal. Les citoyens siennois sont fiers de leur république, mais celle-ci est en danger. Rôde le spectre de la seigneurie, que le peintre figure - pour se faire peur, ou au contraire pour se rassurer ? - comme un monstre cornu sorti des entrailles de l'enfer, ou plutôt revenu d'un passé que l'on croyait révolu. Qui ne voit, aujourd'hui, que la démocratie est subvertie et qu'il ne sert à rien - sinon à se tranquilliser - de décrire cette menace comme un retour des idéologies meurtrières. Or cette sourde subversion de l'esprit public, qui ronge nos certitudes, comment la nommer ? Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l'ennemi innommable, le péril inqualifiable, l'adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom.
(...)
Les effets du bon gouvernement
(mur est)
(source)
(...)
Comment conjurer cette peur là ? La force politique des images consiste précisément à ne rien dérober au regard.
La Paix voit cela. Depuis son estrade, si belle dans sa robe immaculée, elle voit tout cela. Les deux côtés, la paix et la guerre, mais aussi le fait qu'il n'y a pas seulement deux côtés, que toujours la guerre fait de l'ombre à la paix. Elle a triomphé des méchants, s'étend nonchalante sur ses trophées, et tout semble achevé. Ce n'est pourtant pas ainsi que peint Lorenzetti. Il ne figure pas le grand partage que fige la fin de l'histoire, réplique laïcisée du jugement dernier. Il dessine le bivium de Pétrarque, ce moment intense où les chemins bifurquent, quand les hommes doivent décider où porter le regard, tandis que devant eux s'étalent en grand spectacle les lignes de fuite des effets de leurs choix. Certains sont prévisibles, et il appartient au peintre des Neuf de nous en prévenir, car il n'y a de politique que dans la pensée raisonnable et consciente d'une alternative. Mais d'autres ne le sont pas. L'histoire continue, ce qui signifie qu'il y aura toujours des décisions politiques à prendre, mais qu'inévitablement elles demeureront incertaines. Cela aussi, on doit nous ne avertir, en le plaçant sous les yeux de ceux qui veulent bien se donner la peine de regarder. La Paix voit tout cela.
Voilà pourquoi un peu de la tristitia qui délite lentement le habits des danseurs a éclaboussé son doux visage, comme les bienfaits de la lune sur l'amoureuse baudelairienne. Je la croyais rêveuse, simplement rêveuse. Dans un article bref et lumineux, Pierangelo Schiera m'opposa l'évidence (*). Cette femme à la tête penchée, trop lourde pour ne pouvoir être soutenue par un poing alangui, a tous les attributs, définis depuis l'Antiquité, de la pose mélancolique. Elle est la mélancolie du pouvoir, dès lors que dans sa solitude si peuplée, elle comprend qu'il n'y a de beaux combats en politique que ceux qu'on ne gagnera jamais tout à fait. Elle a triomphé, oui, mais elle sait désormais que le triomphe est impossible. On peut très bien décider de ne pas voir cela - disons qu'on ne décide pas vraiment, mais que vraiment on ne voit pas. Elle est là, sous nos yeux, elle a vu et elle sait, mais l'on préfère détourner le regard. Seulement voilà : dès lors qu'on l'a vue une fois, jamais plus on ne pourra l'oublier. Comme l'Angelus Novus peint par Paul Klee, qui obséda tant Walter Benjamin. Il regarde le passé, "le tas de ruines devant lui monte jusqu'au ciel". Mais il ne restera pas là à prendre soin des morts car une tempête le pousse vers cet avenir auquel il tourne le dos. "Ce que nous appelons progrès, c'est cette tempête."
(...) 
Allégorie du bon gouvernement
(mur nord)
(source)
(...)
Mais on doit bien se convaincre d'une chose : si l'on va à Sienne, si l'on traverse la place du campo pour entrer dans le palais public, si l'on monte les escaliers et que l'on traverse les salles qui mènent désormais à celle qu'on appelait la sala della Pace, on y verra une peinture qui ne date ni du moment où Lorenzetti l'a peinte, ni de ceux où Vanni ou d'autres l'ont retouchée, ni même du temps où Bernardin de Sienne en a parlé, mais qui, de l'instant même où le regard qu'on pose sur elle nous fait contemporains, devient notre bel aujourd'hui.


(*) Pierangelo Schierra, "Il Buonguverno "melancolico" di Ambrogio Lorenzetti e la "costituzionale faziosità" della città", Scienza e Politica, 34, 2006, p.93-108



in Patrick Boucheron, Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images, Points Seuil, 2013



C'est à une révolution du regard que nous invite Patrick Boucheron ; toujours, j'avais regardé ces trois murs de façon circulaire, ouest-nord-est dans une lecture "à la Fukuyama" de l'avènement inéluctable du bon gouvernement et de ses effets. 
En proposant de regarder ces murs du point de vue de la figure de la Paix, de tourner le dos au mur nord (et de s'appuyer sur lui, peut-être) pour inclure dans l’œuvre la fenêtre du mur sud et voir ainsi l'évidence, comment le paysage sur lequel ouvre cette fenêtre relie entre elles "en réalité" les collines des murs est et ouest, il introduit une interprétation inquiète de l’œuvre, une instabilité, une tension du pays réel entre les deux allégories des effets du bon et du mauvais gouvernement. 
Il suffisait de se retourner et d'ouvrir une fenêtre pour voir "ce que voit la Paix", pour rendre pleinement justice à Lorenzetti.

Patrick Boucheron démontre avec ce livre qu'il y a un couple art de peindre, art de regarder, en parallèle au couple art d'écrire, art de lire de Leo Strauss.

jeudi 17 août 2017

Douze femmes à Prague -- Eva Kantůrková


Pour éviter de galvauder le mot de résistance, on peut rechercher ce livre d'une signataire de la Charte 77 (dont on a semble-t-il fêté le 40ème anniversaire avec une discrétion lourde d'arrière-pensées) qui interrogeait à Prague douze autres femmes engagées dans la résistance à la normalisation ; ces entretiens eurent lieu fin 1979 et début 1980.


Le livre fut traduit et publié par Maspéro dès 1981 (édition soignée, avec une notice biographique des principaux acteurs de la Charte 77 ; à cette aune, l'absence toujours un peu gênante des signes diacritiques n'est qu'une vétille), avec l'ajout de brefs entretiens en janvier 1981 avec deux des participantes qui avaient entre temps émigré. 

J'en extrait cet échange avec Zdena Tominová :

J'ai été porte-parole de la Charte 77 de février 1979 jusqu'au début 1980, d'abord en compagnie de Vaclav Benda et de Jiri Dienstbier, puis, après leur arrestation et leur emprisonnement, avec le professeur Jiri Hajek et Ladislav Hejdanek. A compter de 1977, Julius (mon mari) a mené durant trois ans pleins ses entretiens philosophiques hebdomadaires avec des jeunes dans notre appartement (puis dans l'appartement d'Ivan Dejm après une période de six mois pendant laquelle notre appartement fut gardé par des policiers en uniforme vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Nous avons surtout "bénéficié" de l'intérêt accru de la Sécurité d’État à partir de mi-79, dans toute la richesse de la palette dont elle dispose : des "entretiens" jusqu'au terrorisme flagrant, en passant par des arrestations prétendument légales, des chicaneries, des violences, la surveillance et l'accompagnement policier obligatoire et même une tentative d'usage abusif d'internement psychiatrique. A l'époque, il ne me serait même pas venu à l'idée d'envisager de partir : des membres du VONS (ndlc : Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies, voir ici) étaient en prison, ils attendaient de passer en jugement, ils étaient condamnés, ils interjetaient appel ... j'avais à faire du matin au soir ; il ne s'agissait pas de moi, mais du sort de mes courageux amis et d'une certaine façon aussi de celui de la Charte 77 ... Ce n'est qu'au printemps 80, alors que je n'étais plus porte-parole de la Charte 77 - Rudolf Battek avait pris ma place en février, mais depuis l'été dernier il est en détention préventive sur la base d'une accusation montée de toutes pièces -, que j'éprouvai une fatigue extrême, de nombreux doutes quant à ma participation ultérieure au mouvement en faveur des droits de l'homme, une certaine dépression devant la faiblesse de mes propres forces ... et une stérilité en tant qu'écrivain.

et ceci qui clôt le livre :

Oui, je voudrais encore ajouter un mot à l'attention des lecteurs français : sans oublier pour autant qu'en Tchécoslovaquie Vaclav Benda, Jiri Diensbier, Vaclav Havel, Petr Uhl, Rudolf Battek, Petr Cibulka et d'autre citoyens sont emprisonnés uniquement à cause de leur attitude civique et de leurs opinions politiques, qu'un millier de signataires de la Charte 77 continuent leur combat incessant, fatiguant et risqué pour les droits civiques et humains dans une société socialiste, accordez votre appui au peuple polonais. Je crois que la Pologne vit aujourd'hui la tentative de rénovation d'une société socialiste la plus importante qui ait jamais existé ... ou peut-être même la première révolution non sanglante née dans la tête des ouvriers et des paysans, sans avant-garde de bureaucrates et d'orateurs professionnels ...



De Eva Kantůrková, on ne peut trop recommander aussi la lecture de Les amies de la maison triste, paru en 1984, en tchèque (aux éditions Index, en Allemagne) puis en anglais (aux éditions The Overlook Press, 1987) et en français (aux éditions l'Age d'Homme, 1991), livre si injustement oublié, qu'on a pu, à juste titre, comparer à Une journée d'Ivan Denissovitch.
 

lundi 29 décembre 2014

La persécution et l'art d'écrire -- Leo Strauss (1899 - 1973)


Voila bien un livre qui tient de l’inaccessible ; une sorte Himalaya ...
Pourtant, avant même de l'ouvrir, on connaît sa réputation, on sait en quelque sorte ce que l'on va lire, en fait, on le lit juste pour vérifier l'exactitude de sa notice wikipedia.

Et puis ... hé bien, et puis rien ; passé les deux courts chapitres introductifs, d'une lecture si facile qu'elle est pliée en à peine une heure, on débouche dans l'aridité des hauts plateaux ; du moins, je débouche dans cette aridité ! Le guide des égarés de Maïmonide, je ne l'ai "lu" qu'en "morceaux choisis", bref pas lu, encore moins relu et carrément pas médité, alors, le troisième chapitre qui lui est consacré me passe à 3000 pieds au-dessus de l'intellect : les notes et références s'accumulent en vain, de toute façon, je n'ai pas les quelques mille pages du traité sous la main.
Le quatrième chapitre me présente un paysage encore plus désespérant : avant d'aborder La persécution et l'art d'écrire, je ne connaissais Juda Halevi que de nom et pas du tout son Kuzari ... inutile de s'attarder, tout ce concentré d'érudition me donne le joli rôle du proverbial cochon (devant les perles) !
 
Ouf, cinquième chapitre, là, je ne suis plus tout à fait largué ou du moins, il y a de l'espoir : le Traité Théologico-Politique, je l'ai lu ; pas sans mal, mais en entier et avec attention, du moins le croyais-je (pour l’Éthique, non, même avec beaucoup de persévérance, je n'ai pas dépassé le milieu du livre II ...). Las ... le concentré d'érudition de Leo Strauss est tout simplement trop dosé, inassimilable : mon vieil exemplaire du TTP n'en peut plus d'aller et venir sous l'avalanche des références, je me perds entre Spinoza (avoir lu n'est pas avoir compris ; ce n'est même pas se souvenir, malheureusement, et le TTP n'est pas exactement le genre de livre qu'on peut aborder par le milieu ...) et Strauss (qui, lui, a lu, relu et médité ... et ne se prive pas de le faire savoir, sans la moindre forfanterie au demeurant, en se contentant de dérouler tranquillement sa pelote, son énorme pelote, comme si son lecteur allait le suivre sans grande difficulté et rembobiner tout cela proprement alors qu'il, le lecteur, enfin, moi, en tout cas, n'amasse qu'un prodigieux sac de nœuds).



(Ce ne sont pas tant les notes et renvois à l’œuvre analysée qui posent problème que le fait qu'il faille les suivre pour espérer hisser sa lecture vers le niveau que lui suppose Strauss. Le Sabbataï Tsevi de Gershom Sholem est lui aussi irrigué par un fleuve souterrain de notes mais il est évident que Scholem les place là pour une catégorie particulière de lecteurs et qu'il est possible de lire tout le Sabbataï Tsevi sans passer par les sous-terrains ni trahir l'intention de l'auteur !
Évidemment, cela ne signifie pas qu'on ne peut pas lire l'ensemble du livre sans passer par les notes et comprendre où Leo Strauss veut en venir, du moins apparemment ; tout le problème tient dans le "apparemment" !)

Furibard, vexé et vaguement honteux, on expédie le volume sur les sommets de la bibliothèque, là où règnent les araignées (cela va bien avec Spinoza !), et on se rassure en ouvrant le dernier Marc Lévy : oui, apparemment, on sait encore lire mais là, ce n'est pas l’Himalaya, c'est le vide sidéral.

Alors, on se souvient que même les plus hauts sommets ont leurs modestes contreforts et qu'à défaut de conquérir les cimes, mieux vaut les contempler d'en bas "en vrai" que de se contenter des images du calendrier des Postes ! 
On redescend Leo de son exil au royaume des araignées pour relire la présentation de son traducteur, Olivier Sedeyn : grâce à lui, on peut assembler une "maquette" de La persécution et l'art d'écrire, à savoir,  La philosophie de Platon d'Al-Fârâbi d'une part et Le Platon d'Al-Fârâbi de Leo Strauss d'autre part ; mis bout à bout, pas même 100 pages et un arrière-plan, les Dialogues de Platon, nettement moins "unheimlich", du moins pour ce qui me concerne, que les arcanes de la Torah. 
Enfin, on peut lire Leo Strauss (en réduction, certes), aller et venir dans la recension d'Al-Fârâbi, retourner à Strauss en faisant un détour par Platon ; quel plaisir de relire Le Politique !, et surtout quel plaisir de se voir offrir une autre piste de lecture possible pour agencer ensemble Timée, La République, Les Lois et Le Politique que le peu satisfaisant "Platon a du changer d'avis en cours de route" voire, encore pire, "Platon ne se souvient plus de ce qu'il a écrit avant" .
 
Les écarts, et les silences !, que l'on suit dans Al-Fârâbi sous la direction de Strauss, on commence à entrevoir qu'en effet, au lieu de participer d'une "simple" imperfection de l’œuvre, ils pourraient bien manifester une extrême qualité d'écriture destinée à révéler à ceux qui en sont dignes (les lecteurs en possession de cet "art de lire" qui répond à l' "art d'écrire") ce qui ne peut être écrit ouvertement, que cela soit trop dangereux ou trop imprudent (toute vérité n'est pas bonne à dire ... ou à entendre !).

Au passage, on se souvient que la matière du Platon d'Al-Fârâbi recoupe en grande partie le premier chapitre de La persécution et l'art d'écrire ... maudit Leo Strauss, il nous avait aussi donné les plans de la "maquette" : encore fallait-il savoir lire !

De Leo Strauss, on peut aussi lire Sur une nouvelle interprétation de la philosophie politique de Platon, toujours traduit par Olivier Sedeyn, toujours chez Allia, un petit livre où Leo Strauss donne un aperçu de cet art de lire appliqué à Platon tout en démolissant avec allégresse et férocité le livre d'un collègue ; le jeu de massacre est tout à fait réjouissant mais c'est évidemment un aspect secondaire de ce court livre.





Leo Strauss,
La persécution et l'art d'écrire (Gallimard)
Le Platon d'Al-Fârâbi (Allia)
Sur une nouvelle interprétation de la philosophie politique de Platon (Allia ; également disponible sur le site du traducteur, ici)
tous traduits et présentés par Olivier Sedeyn

Al-Fârâbi,
La philosophie de Platon (Allia)
traduit par Olivier Sedeyn et Nassim Lévy



Un petit commentaire supplémentaire : en dépit de sa difficulté - conséquence du défi que Strauss lance à ses lecteurs, une sorte de "m'aura-t-on compris ?" ... accompagné du mode d'emploi !, ce cinquième chapitre consacré au TTP est un de mes trois guides dans mes randonnées (il serait plus juste de parler de treks malaisés) dans les paysages désertiques et enchantés, sorte de "White Sands" philosophique, de Spinoza, avec Spinoza - Philosophie pratique de Gilles Deleuze (Éditions de Minuit) et Spinoza de Guiseppe Rensi (Allia). 

White Sands (source)


A noter que Deleuze appelle aussi à la vigilance à la lecture de Spinoza :  

C'est un procédé fréquent qui consiste à cacher les thèses les plus audacieuses ou les moins orthodoxes dans des appendices ou dans des notes (témoin encore le dictionnaire de Bayle). Spinoza renouvelle le procédé par sa méthode systématique des scolies, qui renvoient les uns aux autres et se rattachent eux-mêmes aux préfaces et appendices, formant une seconde Éthique souterraine.

(Chapitre II, note 21)


mardi 25 novembre 2014

La débâcle -- César Fauxbras (1899 - 1968)


On ne peut mieux introduire ce livre que ne le fait son auteur dans son avant-propos :


La matière de ce reportage a été recueillie entre le 29 mai et le 6 juillet 1940.
Fait prisonnier le 29 mai à Ledringhem, près de Dunkerque, le reporter, qui ne veut avoir joué que le rôle d'un magnétophone, se mit à coucher dans un cahier les propos de ses compagnons. Avant la capture, il n'y avait rien à écouter, car le citoyen mobilisé gardait bouche cousue. Même dans la déroute, il craignait trop les mouchards et les tribunaux militaires pour oser se soulager par des lamentations et des imprécations. Dès qu'il eut été pris, et libéré de sa terreur, il vida son sac/
Cinq semaines plus tard, le 6 juillet, on savait que l’armistice n'était pas la paix, et qu'on ne rentrerait pas chez soi pour l'automne. L'homme du 10 mai tenait d'autres discours. Les Allemands, jusque-là des Fritz, des Fridolins, rarement des Boches, ne furent plus que des vaches de Boches. Quand il eut entendu dire : "Si c'était à recommencer ...", le reporter écrivit : FIN DU 10 MAI, et changea de cahier. Il avait noté tout ce qui lui était venu aux oreilles et qui lui avait paru apporter une explication au fait que le 13 mai, après une campagne de quatre jours, l'armée française n'existait plus. Voici ce sondage d'opinion, l'opinion du soldat réserviste parti pour Dantzig le 3 septembre 1939. Peut-être l'heure du magnétophone est-elle venue, après un quart de siècle, et chacun, du général au caporal et du ministre à l'historien, ayant commenté l'événement.

CESAR FAUXBRAS, 1965




La Débâcle 5, 2011



Quelques extraits sur notre aviation, pour la rigolade (piochés au long du livre, qui est strictement chronologique) :


C'est un riche idée qu'ils ont eue, les Fridolins, de nous enfermer dans une filature. J'aime mieux coucher sur du jute qu'à la belle étoile. Mais si nous avions une aviation, je ne serais pas tranquille. Vois-tu que nos aviateurs viennent bombarder la filature ? Vu de haut, un Français prisonnier ressemble exactement à un Allemand vainqueur ... Dieu merci, la preuve est faite que nous n'avons pas d'aviation.

Pour un avion capable de voler, la France possédait six généraux d'aviation. Les avions étant occupés à transporter en lieu sûr les généraux d'aviation, il ne pouvait pas y en avoir sur le front. Telle est la clé du mystère.

Les candides qui ont acclamé Daladier après Munich, ce sont les mêmes qui avaient acclamé Lindbergh à son atterrissage au Bourget en 27. Ils admiraient l'aviation et les aviateurs, et ils sont indignés maintenant de recevoir des bombes sur la gueule !...

Je vais vous raconter une bataille de la guerre de 40 comme on la racontera plus tard dans les livres d'Histoire. Ce ne sera pas long. Les Fritz attaquent, notre artillerie leur tire dessus, les bombardiers-piqueurs viennent arroser notre artillerie, les artilleurs se débinent, les biffins ne voyant plus tomber les obus disent qu'on est trahis et suivent le mouvement des artilleurs, les troupes en réserve suivent les biffins, tout le monde se mélange, on balance les fourniments qui gênent le cross-country, et l'armée française arrive à Clermont-Ferrand, sauf les malchanceux coincés dans la poche et qui vont se livrer à des études stratégiques en Autriche, Stalag XVII A, au bors du beau Danube bleu.
- Tu oublies un fait d'importance, tu oublies de préciser que pendant que les bombardiers d'Adolf arrosaient notre artillerie, notre aviation de chasse surveillait les Champs-Élysées, les aviateurs dans les bistrots de luxe, avec tous leurs galons dorés et leur petit sabre si marrant.
- Tu exagères. Ils n'étaient pas tous aux Champs-Élysées. Avant le 10 mai, pendant ma détente, j'ai vu un avion français, moi, du côté d'Arcachon.
- Un avion militaire ?
- Peut-être bien.


Matricielle 1.4, 2011-2013




Et ceci, un peu moins pour la rigolade :



Il n'y a pas plus abruti que le Boche !... Oui, je dis : le Boche !... Voyons, à quoi doit-il sa victoire ? A nous !... Hitler et sa gradaille prétendront que les divisions blindées, les bombardiers en piqué et autres produits de l'intelligence germanique nous ont réduits à l'impuissance, tout valeureux que nous sommes. Oui, soyez sûrs qu'ils nous reconnaîtront de la valeur militaire, car à vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Je prétends, moi, que nous aurions tenu sous les bombes, que nous aurions arrêté les chars, si nous l'avions bien voulu. Avouons-le, entre nous, elles ne faisaient pas de grands ravages, ces terribles bombes !... On se serait vite habitués à ce genre de sport. Quoi, avez-vous une idée de ce que c'était, un bombardement, à Verdun ? Je prétends que si nous l'avions voulu, les astuces stratégiques et tactiques du guignol autrichien ne seraient pas venues à bout de notre entêtement. Et si les Boches avaient cru leurs armes irrésistibles, ils nous auraient attaqués en septembre, après la Pologne. Au lieu de ça, en septembre, ils nous ont demandé la paix !... Pourquoi ont-ils attendu huit mois ? Parce qu'ils comptaient sur la connerie de nos maîtres pour retourner ceux d'entre nous que tentait une pension de trois mille francs par an, payable à leur veuve. En huit mois, nos maîtres, leurs flics et leurs juges ont réussi à persuader le troufion à dix sous que trois mille francs de pension de veuve, ce n'est pas lourd. Est-ce que j'exagère ? Regardez ce morceau de journal : il est du 21 mars. Le premier jour du printemps 1940, le jour où la France a perdu cette guerre, battue non par Hitler et ses chars, mais par un morceau de papier. Vous vous souvenez, de cet article : il a fait assez de bruit ! Je lis : Une lettre décachetée par la censure vaut cinq ans de prison à l'envoyeur. Nous faisions une guerre antifasciste, nous défendions la liberté, et des bourriques ouvraient nos lettres, et un tribunal de planqués foutait cinq ans de taule au copain qui s'était exprimé librement dans une lettre à sa femme. J'y insiste : à sa femme. Dans une lettre intime, dans une lettre que seule sa femme devait lire, et non pas dans un tract, ou dans une salle de bistro. Nous n'avions pas le droit de penser, nous étions déjà des cadavres ! Et ils s'imaginaient que des cadavres chasseraient les nazis ? Plus fort : ces cons-là mettaient ça dans leurs journaux, quand l'armée française n'avait rien à foutre qu'à lire le journal du matin au soir ! Pour nous insuffler plus d'ardeur patriotique, probablement !... Épilogue, grâce à nous, Hitler a vaincu en trois jours la première armée du monde. Un pareil service N'aurait-il pas mérité récompense ? Vous savez comme nous sommes récompensés !... Encore huit jours de ce régime, tisane et pain moisi, et nous rendrons l'âme. Vous avez lu leurs affiches, ils pelotent les civils, et nous, ils nous affament !... Comme si nous ne venions pas de prouver que nous ne sommes pas autre chose que des civils inoffensifs, malgré notre défroque. des abruitis, les Boches, je vous le répète. Des cons qui valent les nôtres, de cons. Mais je vous le prédis : ils la payeront, leur connerie. La connerie se paye toujours !

- Eh bien, l'as-tu entendu s'exciter ce petit gars du 10e Génie ? T'as vu les copains s'ils en bavaient de s'entendre préciser ce qu'ils pensaient tous sans oser le dire ? Et on aurait voulu faire marcher à la trique une armée où des sapeurs de deuxième classe savaient causer comme des académiciens ?

- On ne dira pas que celui-là il a foutu le camp par trouille, parce que si un Fritz l'avait entendu les traiter de Boches et Hitler de guignol, il aurait eu du vilain pour sa pomme.




(in César Fauxbras, La Débâcle, Allia, 2011)




jeudi 13 novembre 2014

"À peine"

Selon une antique légende, reportée dans la tradition cabaliste, l'au-delà se distinguerait bien peu du monde d'ici-bas et il n'est nullement besoin de tout détruire pour donner naissance à un monde nouveau. Il suffirait de très légers déplacements. Ainsi pour opérer cette révolution discrète, il faudrait à peine déplacer cette tasse, à peine cette pierre, à peine cette feuille. Toute jeune fille au miroir sait bien de quoi nous parlons. Il lui faut se tourner un peu de côté, et sourire de biais pour se révéler dans sa beauté recouvrée. L'artiste n'a pour autre fonction que de réaliser ces gestes infimes et ces déplacements. Après tout, il a suffi que Cézanne ou Morandi déplacent à peine ces tasses, Dürer et Bellini, à peine ces pierres, et Poussin, à peine cette feuille, pour nous révéler des mondes. Il reste que l'expression dit aussi bien la légèreté inaperçue du geste que sa difficulté et son poids.


Unraveling Morandi (installation)



Voilà ... c'est juste une toute petite note de bas de page de l'introduction que Martin Rueff donne à la traduction (par Maxime Rovère et Martin Rueff) du livre de David Graeber, Des fins du capitalisme (Possibilités I) chez Payot et cela donne une bonne mesure de l'intelligence de ce volume.

dimanche 29 juillet 2012

Le monde de Arñna


We made our houses graves
And our graves are home to us
Our houses burned down
And our graves were looted
We climbed to the summits
We went deep into the earth
We were drenched in water
They came and got us
They burned and destroyed us
They plundered us
And we,
For the sake of our mothers,
Our women,
And for the sake of our dead,
And we,
In the name of our honor
And our freedom,
We the people of this land,
Who sought mass suicide,
We left a fire behind us,
Never to die out ...
 

traduit par Azra Erhat (1915-1982), à partir d'une inscription trouvée lors des fouilles du site d'Arñna (Xanthos)

Source : Lycia, Ten Books, un guide de voyage ; pour des sources plus anciennes, Hérodote, Histoires (I, 176).
 

vendredi 9 mars 2012

La révolution derrière la porte -- Iouri Annenkov (1889-1974)


Iouri Annenkov
Illustration pour Douze, le poème de Blok (1918)
(les huit illustrations, ici)


Le brouillard s'assombrit. Prononcées dans la brume, les paroles s'effritent et retombent aux pieds de celui qui les dit. Dans la mémoire jaillissent, sans lien apparent, des visages, des chiffres, des images, des événements. Ces souvenirs, le cerveau humain les recèle dans ses incroyables archives, en désordre, pêle-mêle, les tirant au hasard pour les rejeter ensuite, comme autant de feuilles arrachées d'un calendrier. Chaque instant du présent s'entrelace avec une vision fortuite du passé. Ainsi se tisse la vie.

Il marchent dans la ville morte. Ils philosophent, discutent, s'affrontent, gesticulent. Ils marchent dans la ville morte. Une ville qui, de fait, n'existe pas. Car seul le brouillard en garde la mémoire. L'espace et le temps sont abstraits. La terre et le ciel se fondent en une mélasse sale, d'un jaune noirâtre. Ils marchent sur une petite plate-forme pavée qui se déplace avec eux. Une plate-forme cernée par l'abstraction. Elle capture chacun de leurs pas, et il est impossible d'en descendre pour s'enfoncer dans l'abstrait. Cela n'est donné qu'aux passants qu'ils croisent ; ceux-ci grimpent soudain sur la plate-forme, pour l'abandonner aussitôt et se noyer dans le brouillard, derrière le rideau. Les réverbères ne s'allument pas. Difficile d'affirmer, à présent, que la plate-forme pavée rampe sur le ventre du pont Troïtski. N'est-elle pas déjà passée sur l'île Vassilievski ? De temps à autre jaillit la flamme de soufre des allumettes achetées en commun. Des événements formidables par leur ampleur, leur profondeur, leur intensité dramatique, leurs conséquences, semblent se produire là, tout près, presque dans la pièce voisine, juste derrière la cloison ; derrière le rideau de pluie qui détourne l'attention, la forçant à se concentrer sur autre chose : le parapluie, les caoutchoucs ... Des romans ignorés, presque imperceptibles aux yeux myopes (et les hommes sont myopes, en majorité), dispersés, épars, feuilles volantes. Des romans qui s'émiettent page après page, battus et rebattus comme des jeux de cartes. Les feuillets du calendrier sont la plus captivante des lectures.

(extrait de La révolution à la porte, Iouri Annenkov, traduit par Anne Coldefy-Faucard aux éditions Lieu Commun, 1987. Publié en 1934 à Berlin aux éditions Petropolis, en russe, sous le pseudonyme de Temiriazev)





Un des chefs-d’œuvre de la littérature russe des années trente, à placer à côtés de Zamiatine, de Platonov, de Pilniak ... ou du Nabokov "russe". Avec en plus cette incroyable attention aux couleurs et aux formes qui trahit l'autre face du talent de l'auteur.

Les niveaux de lecture s'entrecroisent à travers cette suite de tableaux cadrés très serré, qui laissent hors champ toute l'Histoire pour mieux en faire ressentir l'irrésistible pression (le récit se déroule à Pétersbourg / Léningrad, la ville morte chérie, de 1900 à 1925).
L'extrait ci-dessus est en quelque sorte "programmatique", avec ses niveaux allant de l'expérience sensible du brouillard pétersbourgeois à l'expérience métaphysique de la vie comme "plate-forme cernée par l'astraction", en passant par la définition même du récit qu'on est en train de lire ("Des événements formidables par leur ampleur, leur profondeur, leur intensité dramatique, leurs conséquences, semblent se produire là, tout près, presque dans la pièce voisine, juste derrière la cloison ; derrière le rideau de pluie qui détourne l'attention, la forçant à se concentrer sur autre chose : le parapluie, les caoutchoucs ... ").
Et aussi un tableau sensible de la scène intellectuelle petersbourgeoise qui peut servir d'introduction au livre de Chalamov Les années vingt et celui de Jakobson La génération qui a gaspillé ses poètes.


Pas si difficile à trouver, quoique ce livre n'ait, je crois, pas été réédité depuis 1987.



24/03/2012

"(...) qui laissent hors champ toute l'Histoire" ai-je écrit au-dessus. Disons plutôt que le traitement est très loin des litanies auxquelles les "romans sur la révolution d'Octobre" nous ont habitués. Mais on y trouvera, par exemple, en quelques pages un résumé aussi précis que haletant des principaux mouvements de la guerre qui opposa la jeune Russie soviétique à la coalition européenne, dont la France, hé oui (*), entre 1918 et 1920. Un épisode qui semble un rien sorti des mémoires hexagonales si j'en crois mes conversations et dont on ne semble pas mesurer ici l'importance qu'il a eu sur l'histoire russe ! Imagine-t-on comprendre l'histoire de la révolution française sans la guerre contre la coalition européenne et Valmy ? Et des Valmy, il y en eut de 1918 à 1920 ...

(*) Annenkov consacre même quelques paragraphes drôlatiques à la quasi-mutinerie des marins tricolores en Mer Noire, paragraphes qu'il clôt par une note sombre, rappelant que la Royale plia bagages laissant sur les quais d'Odessa nombre de candidats à l'émigration ; la misère du monde, vous savez, ce n'est pas d'aujourd'hui !

mardi 3 janvier 2012

A Medieval Mirror - Speculum Humanae Salvationis 1324–1500 -- Adrian Wilson, Joyce Lancaster Wilson


Encore un trésor en ligne issu de la collection des e-books publics de l'Université de Californie !
  



a. The Adoration of the Magi.
b. The Magi See the Star.
c. Three Soldiers Bring Water to David.
d. The Queen of Sheba Brings Gifts to Solomon.
Speculum humanæ salvationis , Chapter IX.
Hessische Landes- und Hochschulbibliothek Darmstadt,
Hs 2505, fols. 18 verso and 19 recto

lundi 1 août 2011

La mort du grand Pan



Le labyrinthe de Pan
Guillermo del Toro, 2006



Quant à la mort des êtres de cette sorte, voici ce que j'ai entendu dire à un homme qui n'était ni un sot ni un hâbleur. Le rhéteur Emilien, dont certains d'entre vous ont suivi les leçons, avait pour père Epitherses, mon compatriote et mon professeur de lettres. Il me raconta qu'un jour, se rendant en Italie par mer, il s'était embarqué sur un navire qui emmenait des marchandises et de nombreux passagers. Le soir, comme on se trouvait déjà près des îles Echinades, le vent soudain tomba et le navire fut porté par les flots dans les parages de Paxos. La plupart des gens à bord étaient éveillés et beaucoup continuaient à boire après le repas. Soudain, une voix se fit entendre qui, de l'île de Paxos, appelait en criant Thamous. On s'étonna. Ce Thamous était un pilote égyptien et peu de passagers le connaissaient par son nom. Il s'entendit nommer ainsi deux fois sans rien dire, puis, la troisième fois, il répondit à celui qui l'appelait, et celui-ci, alors, enflant la voix, lui dit : « Quand tu seras à la hauteur de Palodes, annonce que le grand Pan est mort. »

« En entendant cela, continuait Epitherses, tous furent glacés d'effroi. Comme ils se consultaient entre eux pour savoir s'il valait mieux obéir à cet ordre ou ne pas en tenir compte et le négliger, Thamous décida que, si le vent soufflait, il passerait le long du rivage sans rien dire, mais que, s'il n'y avait pas de vent et si le calme régnait à l'endroit indiqué, il répéterait ce qu'il avait entendu. Or, lorsqu'on arriva à la hauteur de Palodes, il n'y avait pas un souffle d'air, pas une vague. Alors Thamous, placé à la poupe et tourné vers la terre, dit, suivant les paroles entendues : « Le grand Pan est mort. » A peine avait-il fini qu'un grand sanglot s'éleva, poussé non par une, mais par beaucoup de personnes, et mêlé de cris de surprise. »

« Comme cette scène avait eu un grand nombre de témoins, le bruit s'en répandit bientôt à Rome, et Thamous fut mandé par Tibère César. Tibère ajouta foi à son récit, au point de s'informer et de faire des recherches au sujet de ce Pan. Les philologues de son entourage, qui étaient nombreux, portèrent leurs conjectures sur le fils d'Hermès et de Pénélope. »

El Philippe vit son récit confirmé par plusieurs des assistants, qui l'avaient entendu raconter à Emilien dans sa vieillesse.

 
Plutarque, La disparition des oracles, 17
(traduction Flacelière).




Quatre bons articles sur ce sujet !

Salomon Reinach, La mort du grand Pan


Sans oublier, pour contredire Plutarque, Bruno Schultz !

samedi 21 mai 2011

Maurice Blanchot - Passion politique -- Jean-Luc Nancy


De secret à sulfureux, tout aura été dit sur Maurice Blanchot (1907-2003), surtout dans les années 1990 ; une marée de commentaires qui venaient échouer sur le silence de l'intéressé.



Blanchot et Lévinas



"Peut-on invoquer ses faibles forces ? Je ne le crois pas. Les forces sont de toutes manières trop faibles. Et la force n'est pas souhaitable."


Ainsi se termine la lettre que publie Jean-Luc Nancy, lettre dans laquelle Blanchot revient sur son itinéraire d'avant-guerre. Dans son introduction, Nancy situe les circonstances de cette lettre, indique, de façon très précieuse, un certain nombre de façons dont il faudrait ne pas la lire et reprend brièvement le dialogue engagé par Blanchot (dont La communauté inavouable répondait à la La communauté désœuvrée). Un éclairage complémentaire est apporté par une lettre de Dionys Mascolo également publiée dans le même petit volume.


On retrouve en filigrane cette crise du politique inaugurée par la première guerre mondiale (voir aussi Jan Patočka à ce sujet) qui s'approfondit toujours aujourd'hui :


"Nous n'en avons pas fini parce que nous ne savons pas comment nous accorder à cette modernité que nous ne cessons d'éprouver comme exposée aux plus grands risques. Un de ces risques se trouve dans une façon de substituer l'indéfini d'une aventure aveugle - en quelque sorte heureuse de s'aveugler - à l'infini de l'extrême tel qu'on doit rigoureusement le penser : cela qu'on regarde sans le voir, qu'on envisage sans le dévisager. Mais pour en venir à penser cet infini, à le faire entretien, comme il l'a voulu, Blanchot devait apprendre à se débarrasser d'un rapport où le moderne était affronté à une tradition supposée intacte, hautaine et déposée dans des figures comme la nation, le pays, la spiritualité et une représentation très vague de ce qui sans être fasciste serait pourtant résolument démocratique. Mais si la démocratie n'est que l'habillage à peine politique - gestionnaire - de la modernité comme attente perpétuelle et aveugle d'un lendemain dont on n'attend que l'indéfini même ( plus de fins toujours multipliées, plus de valeurs toujours plus marchandes, bref : technique et capital) alors la démocratie s'avère incapable de l' "extrême"." 
(Jean-Luc Nancy)



(aux éditions Galilée, 2011 ; de Blanchot, L'entretien infini chez Gallimard et La communauté inavouable chez Minuit)

mercredi 18 mai 2011

Excluding inferior workers -- Thomas C. Leonard


Le livre n'est même pas encore à paraître mais les éléments déjà publiés par Thomas C. Leonard laissent présager un grand livre d'histoire de la pensée économique.






Le sujet est celui des penseurs de la réforme américains à la fin du XIXème, début du XXème siècle ("progressive era"), précisément la période de la "première mondialisation" et de leurs solutions aux maux apportés par le "laissez-faire" anglo-saxon (ces économistes avaient souvent une formation germanique) : un mélange détonnant de foi scientiste et religieuse, de contrôle social, de contrôle de l'immigration, d'eugénisme et de progressisme dans lequel il n'est pas difficile de retrouver des parallèles inquiétants avec des prises de position actuelles.

Parmi ces éléments : 

Inutile de se cacher derrière son petit doigt : une fois débarrassé de sa phraséologie "datée", ce courant de pensée brasse des thèmes qui (aux euphémisations près) nous sont familiers et il n'est pas difficile de voir comment des causes analogues sont en train de produire parmi certains opposants au laissez-faire néo-libéral des représentations que ces respectables économistes "progressistes" auraient trouvées assez familières.


lundi 14 février 2011

Praga magica -- Angelo Ripellino

 
Ce n'est pas un guide de la ville de Prague !, claironnent les critiques avisés. Dont acte ; c'est bien plus, une évocation en mosaïque de tout ce que reflètent les pierres de Prague, de tout ce que dérobent les brumes de la Vltava, véritable voyage initiatique dont Kafka, Rilke, Nezval, Seifert, Holan (que Ripellino a traduits) et Apollinaire (Le Passant de Prague !, voir aussi ici) scandent les stations.






Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.


Ce n'est pas un guide de la ville de Prague ? Peut-être que si, finalement ; si chaque ville a droit au guide qu'elle mérite, Prague a reçu sa part : ce livre est comme un vitrail figurant l'histoire de l'Europe, un vitrail dont Prague serait le soleil.

(traduit par Jacques Michaut-Paternò dans la collection Terre Humaine)

mercredi 29 décembre 2010

Comprendre le monde - Introduction à l'analyse des systèmes-monde -- Immanuel Wallerstein


Un petit livre qui remplit bien la mission que se donne son auteur dans le sous-titre : il s'agit bien d'une introduction très pédagogique, quoique l'ordre des chapitres (en tout cas du premier) soit un peu déroutant, et rédigé dans une langue exempte de tout jargon. Un glossaire et une bibliographie brièvement commentée complètent le tout.

Ce qui est jeu ici, c'est un peu la succession de Braudel : saisir le développement des sociétés dans le temps long, sur de grandes échelles spatiales et dans l'ensemble de leur composantes. Ambition démesurée ? C'est du contraire que Wallerstein, à rebours de la fureur contemporaine de la spécialisation, tente de persuader son lecteur et sa présentation fait mouche : ce petit livre ne constitue pas une analyse détaillée de l'économie-monde actuelle mais il convainc de l'intérêt de cette approche.

Ce qui ressort, outre l'intérêt pour les grandes échelles de temps et d'espace (mais d'une certaine façon, l'histoire de Braudel et la géographie aussi travaillent sur ces échelles), c'est la mise en relief de quelques lignes de force qui sont connues isolément mais rarement mises en relation car issues de domaines "distincts", de "spécialités" différentes :
  • l'analyse centre-périphérie et la relecture sous cet angle de la mécanique des cycles de Kondratieff. Noter en passant qu'il est toujours agréable de voir écrit tranquillement que les processus centraux d'une économie capitaliste ont une structure monopolistique (dans la phase ascendante du cycle) et que la concurrence (libre, non faussée etc) est réservée aux processus de production périphériques ; si cela vous semble choquant, comptez donc (sur vos doigts !) les constructeurs aéronautiques, les semenciers transgéniques etc
  • le jeu difficile des mouvements antisystémiques, partagés entre les revendications des statuts "minoritaires" et les solidarités liées directement à l'exploitation capitaliste (la convergence impossible des luttes féministes et des luttes syndicales dans la première moitié du XXème siècle, par exemple)
  • l'émergence du citoyen après 1789 et le rétrécissement en deux siècles de la pensée politique autour du noyau libéral (perte d'influence ou ralliement des versants conservateurs et radicaux), incapacité des mouvements "antisystémiques" à transformer le monde
  • l'émergence concomitante des "sciences sociales" comme outil de la "géoculture" dominante
  • l'épuisement des ressources disponibles (ressources naturelles, semi-prolétariat) et le désordre des écosystèmes rendant inévitables la ré-internalisation parles entreprises de coûts qu'elles externalisaient souvent de façon implicite.
On pourra noter que ces éléments sont déjà, pris isolément, des éléments explosifs largement discutés. C'est la tentative de les saisir simultanément dans leurs interactions à partir de la "révolution mondiale de 1968" qui est fascinante : aucun de ces facteurs pris séparément ne signe vraiment la fin de l'économie-monde : ainsi, Gorz avait déjà noté il y a bien longtemps que les problèmes de rareté des ressources et de perturbation des écosystèmes pouvaient trouver une solution technofasciste ; ce qu'ajoute Wallerstein, c'est que cette solution ne trouvera pas sa voie, ce qui n'est en rien plus rassurant pour l'avenir, les problèmes de rareté et de perturbation des écosystèmes n'en disparaissant pas pour autant.

Pris simultanément, ces facteurs dessinent une espèce d'impasse, ce que les joueurs d'échecs connaissent sous le nom de zugzwang : il n'y a rien à jouer, tout coup provoque un dommage fatal, on voudrait "passer son tour" : rien ne va plus à court terme, les solutions à moyen terme échouent car elles voudraient s'appuyer sur des espaces libres que l'imbrication des facteurs ci-dessus ont fait disparaître, les solutions à long terme sont inaudibles.
L'ensemble sombre dans l'anomie, il se crée un régime d'indifférence maximale caractéristique des bifurcations (la bifurcation est précisément le point où plusieurs régimes possibles de dynamique "co-existent" en ce sens qu'ils ne se sont pas encore assez développés pour se révéler incompatibles), les fluctuations deviennent énormes (du fait de cette co-existence de plusieurs dynamiques) et un rien peut décider de la dynamique qui l'emportera.

C'est ce que rappelait Gilles Châtelet, c'est en ces points d'indifférence maximale qu'il faut effectuer individuellement les choix les plus irréversibles.
Encore faut-il avoir une idée des dynamiques possibles entre lesquelles faire un choix : ici encore, Wallerstein propose une vision simple de la bifurcation, entre société hiérarchisée (fût-ce au sens du mérite, et c'est là où Wallerstein pointe le doigt sur ce qui fait effectivement mal) où les privilèges seront fonctions du rang dans la hiérarchie et société égalitaire.

"C'est de là que nous partons."



(aux éditions La Découverte/Poche, traduit par Camille Horsey, avec la collaboration de François Gèze)

jeudi 1 avril 2010

Sabbataï Tsévi - Le messie mystique (1626-1676) -- Gershom Scholem




Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.

Ainsi se termine le livre de Gershom Scholem consacré à l'étonnante figure de Sabbataï Tsévi, "messie mystique" dont la prédication puis l'apostasie mit en ébullition l'ensemble du monde juif de la fin du XVIIème siècle.


En dépit de ses quelques 900 pages et de sa louable ambition didactique, il est prudent de réviser quelques fondamentaux du judaïsme avant de se lancer ; ainsi, le sens des dates majeures du calendrier est considéré comme connu et mieux vaut avoir en tête (ou à portée de main) ce que signifient Pourim, Souccot ou Tevet, Tamouz (inutile toutefois de se perdre dans les détails ! Wikipedia suffira ...) pour suivre certains passages et saisir en quoi certaines "innovations" liturgiques de Sabbataï paraissaient si choquantes !

Une fois muni de ce viatique, on peut s'embarquer dans le livre, le reste des éléments nécessaires à sa compréhension sont fournis au fur et à mesure de façon très pédagogique, en particulier la section relative à la présentation des caractéristiques principales de la cabale lourianique.

Les pages ci-dessous, situées vers le milieu du livre, au point de bascule qui sépare la montée générale du mouvement messianique de son reflux turbulent après l'apostasie, précisent le point de vue de Scholem sur le succès du mouvement, à savoir la combinaison
- d'une attente messianique "populaire" (potentiellement à caractère socialement révolutionnaire), exacerbée dans l'univers ashkénaze par les pogroms de 1648-1658 en Pologne liés à la révolte ukrainienne à la tête de laquelle se trouvaient des cosaques de Bogdan Chmielnicki (qui est considéré comme un héros national de l'Ukraine et possède sa statue à Kiev ; Scholem ne rentre pas dans l'histoire de ces pogroms qui constituent en quelque sorte la fin d'un "âge d'or" du judaïsme en Pologne) ;
- d'une interprétation savante de l'expulsion d'Espagne (décret d'Alhambra, 31 mars 1492) par la cabale lourianique qui préparait l'acceptation des éléments doctrinaux les plus révolutionnaires par une large frange des savants.

Scholem situe la clé du succès de ce mouvement dans cette combinaison des deux mouvements révolutionnaires, populaire et savant, social et doctrinal.





Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.


Le livre n'est pas un aride exposé théorique ; c'est aussi une passionnante galerie de portraits des principaux protagonistes, Sabbataï, le "messie malgré lui", souffrant de trouble bipolaire, tantôt "illuminé", tantôt "occulté", Nathan, le prophète qui confirme à Sabbataï sa messianité et élabore l'ensemble de la doctrine savante, les différents fidèles et les adversaires, dont Sasportas, autre figure impressionnante. Il révèle une communauté répartie sur toute l'Europe, étroitement connectée par des réseaux serrés de correspondances dont le livre (et les notes de bas de page ... que j'avoue n'avoir pas toutes lues !) démêle l'interminable écheveau.

Le livre fait aussi apparaître certains parallélismes entre sabbataïsme et christianisme : la question du paradoxe d'un messie apparemment vaincu (apostat ou crucifié, la première variante étant nettement plus difficile à expliquer car s'étendant dans la durée), l'attente déçue de la descente toujours remise à plus tard du royaume, les rôles de Paul et Nathan dans la constitution du coprs doctrinal, le recours final à la Grande Occultation (Sabbataï aussi est supposé avoir été élevé dans les sphères trois jours après sa mort), le repliement sectaire des fidèles (la secte Dünmeh (Dönme), sorte de marranisme à l'intérieur du monde musulman, portera l'héritage du sabbataïsme) ...

Comme le souligne Scholem, il n'est pas nécessaire d'invoquer une "contamination" chrétienne pour expliquer ces parallélismes ; la dynamique d'un mouvement messianique ne laisse pas tant de formes possibles pour son développement. Les botanistes connaissent bien cela, sous le nom d' "évolution convergente" : si certaines euphorbes et certains cactus se ressemblent tant, c'est parce que ces deux espèces fort différentes ont trouvé des solutions analogues pour prospérer dans des milieux de même nature. Et puis, les traditions préfèrent toujours revendiquer leur pureté ... même en matière d'hérésie !

Certains travaux de Scholem sur les liens éventuels entre la gnose et la cabale ont donné lieu à un ré-examen par Moshe Idel en particulier (voir La Cabale : nouvelles perspectives aux éditions du Cerf). Dans ce livre, cela n'apparaît guère ; au contraire, Scholem souligne le caractère anormalement dualiste de certaines interprétations de Nathan par rapport à la tradition.


Curieusement, c'est aussi à une relecture des évangiles que ce livre invite ; l'épisode de la descente du christ aux enfers pour "prêcher aux esprits en prison" (selon la première épître de Pierre) évoque la descente du messie au sein de la qelipa afin d'en délivrer les "étincelles" qui y sont emprisonnées. Et on retrouve le parallèle jusque dans les controverses qui s'en suivirent dans le christianisme sur le sort des âmes des incroyants d'avant la prédication chrétienne : seraient-elles ou non sauvées ? Sans relever ce parallèle possible, Scholem souligne la même controverse chez les croyants à propos de l'interprétation de l'apostasie de Sabbataï comme "plongée dans la qelipa" : s'agissait-il de saper la Gentilité de l'intérieur en la privant des étincelles à qui elle devait sa survie par l'énergie qu'elle leur dérobait ou s'agissait-il de préparer la rédemption de tous, Gentils compris ?


On trouvera des recensions bien plus complètes et éclairées de ce monument ici

Voir également ici pour une étude sur l'œuvre de Gershom Scholem :

"Coming in Israel in the 1920's when Zionism was still a revolutionary cultural project Scholem knew he was in the midst of a secular revolution whose origins, according to him, extended back to the distant esoteric past. His role was not simply to unearth but also to interpret, not only publish but to educate a generation. He was arguably the most important Jewish Studies scholar in the twentieth century and surely one of its most important and influential voices. !

The hundreds of texts and personalities he brought to light from late antiquity to modernity and the forcefulness and complexity of his grand theses about Kabbala and Jewish history has fed more than three generations of scholars and will surely nurture many more. More recently, he is being discovered in European circles as an important figure in Weimar Jewish culture. Serious studies in German are presently being published by young scholars who know little about Kabbala and do not have much interest in Zionism but view Scholem as an important intellectual and philosophical mind compared with such figures as Benjamin, Strauss, Adorno, Horkheimer, and Arendt. His intellectual reach was, in fact, extraordinary, and thus this new interest should be celebrated."