mercredi 6 décembre 2017

Le calice - Ounsi el Hage


Je ne m’arrête point
Je ne m’arrête point
En habit blanc sous la lune
Noyé
Le lendemain
Entre des battements de cœur.
Tu es
Dans la voûte du brouillard
Dans les puits rectangulaires du couvent
Dans les fêtes
Dans le rayonnement des vitrines
Dans les mélodies populaires
Dans les abeilles à la rumeur désespérée
Dans les vins et le départ des bateaux
Tu me restes sans que je ne le sente
Tu me restes et je le sens
Les rides et les fraîcheurs s’apaiseront
La terre tendra la tête
Et d’un mot à un autre
D’un oiseau
À un autre
Elle nous suivra.
De loin j’ai entendu
Et lorsque j’ai tenté de m’approcher
Tu as posé ta main.
De loin, j’ai entendu
Et derrière les forêts
J’ai vu des peuples séculaires.


(traduit de l'arabe par A. K. El Janabi et Mona Huerta)

C'est en ligne, ici, dans cette anthologie de la poésie arabe contemporaine, établie et présentée par A. K. El Janabi : Le poème arabe moderne, Maisonneuve et Larose, 1999 ; un petit trésor dont je ne suis pas sûr qu'il était destiné à être en ligne ; magie des liens profonds, des moteurs de recherche ... et de l'incurie des webmasters !  
Le volume lui-même est à un prix fort raisonnable au demeurant, aux alentours de 10€ ...

TWILIGHT - Charles Reznikoff


No stars
in the blue curve
of the heavens,
no wind.

Far off,
a white horse
in the green gloom
of the meadow.

(in Rythms 2, 1919)







  
CREPUSCULE
Aucune étoile
dans la courbe bleue
des cieux,
aucun vent

Au loin,
un cheval blanc
dans la lueur verte
de la prairie.

(in Charles Reznikoff, Rythmes 1 et 2, Poèmes
bilingue, 
traduit par Eva Antonnikov et Jil Silberstein,
Éditions Héros Limite, 2013)


A verser au dossier M.H.


Tel penseur élève une bâtisse immense, un système, un système universel embrassant toute l'existence et l'histoire du monde, etc., - mais regarde-t-on sa vie privée, on découvre ébaubi ce ridicule énorme, qu'il n'habite pas lui-même ce vaste palais aux hautes voûtes, mais une grange à côté, un chenil, ou tout au plus la loge du concierge ! Et qu'on risque un mot pour lui faire remarquer cette contradiction, il se fâche. Car que lui fait de loger dans l'erreur, pourvu qu'il achève son système... à l'aide de cette erreur. 

(in S. Kierkegaard, Traité du désespoir, Gallimard)

"Dummheit, dummheit ..."

COMME SI QUOI - André Frénaud


Comme si la mort savait conclure.
Comme si la vie pouvait gagner.

Comme si la fierté était la réplique.
Comme si l'amour était en renfort.

Comme si l'échec était une épreuve.
Comme si la chance était un aveu.

Comme si l'aubépine était un présage.
Comme si les dieux nous avaient aimés.





(extrait de Soleil irréductible (1943 - 1959), in André Frénaud, Il n'y a pas de paradis, Poésie/Gallimard)

jeudi 26 octobre 2017

"Not with a bang but a whimper."


Ou plutôt dans un grand éclat de rire précédant un feu d'artifice aussi inattendu qu'annoncé ?
La discrétion du gémissement ne sied pas au XXIème siècle.


Il arriva que le feu prit dans les coulisses d'un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu'il faisait de l'esprit et on applaudit ; il insista ; on rit de plus belle. C'est ainsi, je pense, que périra le monde : dans la joie générale des gens spirituels qui croiront à une farce. 

in S. Kierkegaard, Ou bien ... ou bien, Gallimard

dimanche 24 septembre 2017

Maëlle Labussière à la galerie Réjane Louin (Locquirec, 29)







Paris-Texas, entre le ciel et l'enfer


Harry Dean Straton vient de mourir ; comment ne pas surprendre aussi son reflet et celui de Nastasja Kinski dans la scène finale de Entre le ciel et l'enfer d'Akira Kurosawa ?



mardi 22 août 2017

Fables of Faubus -- Charles Mingus

A force d'en écouter des versions strictement instrumentales, on en oublie que ce morceau avait des paroles (à écouter sur l'album Mingus Ah Um, 1959) :

Oh, Lord, don't let 'em shoot us!
Oh, Lord, don't let 'em stab us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who's ridiculous, Dannie
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won't permit integrated schools
Then he's a fool!

Boo! Nazi Fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan)

Name me a handful that's ridiculous, Dannie Richmond
Faubus, Rockefeller, Eisenhower
Why are they so sick and ridiculous?
Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate
H-E-L-L-O, Hello






Tant qu'on y est, rappelons que la statue du Général Lee à Charlottesville dont le retrait a provoqué les tragiques manifestations que l'on sait fut érigée en 1924, moins en commémoration de la Guerre de Sécession , donc, elle était finie depuis presque 60 ans,  qu'en réaffirmation de la volonté ségrégationniste, volonté qui, soit dit en passant, débordait alors bien au-delà des seuls états confédérés. 
C'est tout simplement un monument aux lois ségrégationnistes qu'il s'agit de déboulonner et, d'ailleurs, les suprémacistes de tout poil ne s'y sont pas trompé et n'ont pas cherché, eux, à camoufler les raisons de leur défense de la statue derrière "l'Histoire" et le respect qui lui serait due !

jeudi 17 août 2017

Charte 77


Juste pour mémoire, en lien avec le post précedent, le joli dessin d'Ivan Steiger :

Odwagę motylku !



Douze femmes à Prague -- Eva Kantůrková


Pour éviter de galvauder le mot de résistance, on peut rechercher ce livre d'une signataire de la Charte 77 (dont on a semble-t-il fêté le 40ème anniversaire avec une discrétion lourde d'arrière-pensées) qui interrogeait à Prague douze autres femmes engagées dans la résistance à la normalisation ; ces entretiens eurent lieu fin 1979 et début 1980.


Le livre fut traduit et publié par Maspéro dès 1981 (édition soignée, avec une notice biographique des principaux acteurs de la Charte 77 ; à cette aune, l'absence toujours un peu gênante des signes diacritiques n'est qu'une vétille), avec l'ajout de brefs entretiens en janvier 1981 avec deux des participantes qui avaient entre temps émigré. 

J'en extrait cet échange avec Zdena Tominová :

J'ai été porte-parole de la Charte 77 de février 1979 jusqu'au début 1980, d'abord en compagnie de Vaclav Benda et de Jiri Dienstbier, puis, après leur arrestation et leur emprisonnement, avec le professeur Jiri Hajek et Ladislav Hejdanek. A compter de 1977, Julius (mon mari) a mené durant trois ans pleins ses entretiens philosophiques hebdomadaires avec des jeunes dans notre appartement (puis dans l'appartement d'Ivan Dejm après une période de six mois pendant laquelle notre appartement fut gardé par des policiers en uniforme vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Nous avons surtout "bénéficié" de l'intérêt accru de la Sécurité d’État à partir de mi-79, dans toute la richesse de la palette dont elle dispose : des "entretiens" jusqu'au terrorisme flagrant, en passant par des arrestations prétendument légales, des chicaneries, des violences, la surveillance et l'accompagnement policier obligatoire et même une tentative d'usage abusif d'internement psychiatrique. A l'époque, il ne me serait même pas venu à l'idée d'envisager de partir : des membres du VONS (ndlc : Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies, voir ici) étaient en prison, ils attendaient de passer en jugement, ils étaient condamnés, ils interjetaient appel ... j'avais à faire du matin au soir ; il ne s'agissait pas de moi, mais du sort de mes courageux amis et d'une certaine façon aussi de celui de la Charte 77 ... Ce n'est qu'au printemps 80, alors que je n'étais plus porte-parole de la Charte 77 - Rudolf Battek avait pris ma place en février, mais depuis l'été dernier il est en détention préventive sur la base d'une accusation montée de toutes pièces -, que j'éprouvai une fatigue extrême, de nombreux doutes quant à ma participation ultérieure au mouvement en faveur des droits de l'homme, une certaine dépression devant la faiblesse de mes propres forces ... et une stérilité en tant qu'écrivain.

et ceci qui clôt le livre :

Oui, je voudrais encore ajouter un mot à l'attention des lecteurs français : sans oublier pour autant qu'en Tchécoslovaquie Vaclav Benda, Jiri Diensbier, Vaclav Havel, Petr Uhl, Rudolf Battek, Petr Cibulka et d'autre citoyens sont emprisonnés uniquement à cause de leur attitude civique et de leurs opinions politiques, qu'un millier de signataires de la Charte 77 continuent leur combat incessant, fatiguant et risqué pour les droits civiques et humains dans une société socialiste, accordez votre appui au peuple polonais. Je crois que la Pologne vit aujourd'hui la tentative de rénovation d'une société socialiste la plus importante qui ait jamais existé ... ou peut-être même la première révolution non sanglante née dans la tête des ouvriers et des paysans, sans avant-garde de bureaucrates et d'orateurs professionnels ...



De Eva Kantůrková, on ne peut trop recommander aussi la lecture de Les amies de la maison triste, paru en 1984, en tchèque (aux éditions Index, en Allemagne) puis en anglais (aux éditions The Overlook Press, 1987) et en français (aux éditions l'Age d'Homme, 1991), livre si injustement oublié, qu'on a pu, à juste titre, comparer à Une journée d'Ivan Denissovitch.
 

mercredi 16 août 2017

L'Odyssée d'un olivier


Tout le monde descend !
 


On monte ...



... on souffle un instant ...



... et on plonge !



Home, sweet home ...



Fuck work -- James Livingston


(une affiche de 1943)

 Cela fait du bien de le voir écrit tout simplement :

Most jobs aren’t created by private, corporate investment, so raising taxes on corporate income won’t affect employment.

Le reste est à lire ici.

Prélude des origines -- Georges Ribemont-Dessaignes



 
De qui es-tu né, poète? Du temps et de l’espace,
Sans commencement ni fin,
Sans père ni mère,
Comme une source au jardin des origines,
Demande-t-on quelle est sa naissance?
Et cette eau qui sourd de la fin première,
O fontaine de la mémoire, fontaine du grand centre
De la terre,
Es-tu née, toi aussi, qui coules sur les cailloux blancs du souvenir,
De ce qui était sans être, avant le savoir
De l’existence?

Te voici volute enroulée comme une couleuvre
Délovée en marée amie du soleil et de la lune
Et bientôt retirée sous la main qui se baigne
Et le pied qui s’aventure
Pour marcher sur les eaux.
De qui je suis né? Du vent peut-être,
Du grand vent sans trêve ni domicile,
Né lui-même des horizons que jamais n’atteignent
Ni la main fardée de flatterie,
Ni le pied du voyageur qui pour les mieux apaiser
Déguise sa marche en danse et sa danse en vol,
Du grand vent à la crinière de cavale,
Aux doigts de feuilles mortes,
Au cri d’oiseau migrateur,
Au sommeil sans repos dans l’ombre des cheminées,
Au regard de fumée,
A l’amour cruel des soleils d’été
Dans les grandes vallées,
Séchant le sang des meurtres et les larmes des deuils
Sur les pierres, sur la sueur et la poussière…

Ou peut-être es-tu né de la nuit ou du feu?
Il est vrai que j’ai vu les troupeaux de la transhumance
Dormir sur une place aux ténèbres de paix,
Tandis qu’aux coins sombres abandonnés par les hommes
Resplendissait l’infime miracle des vers luisants.
Il est vrai que j’ai vu sur les bancs de la solitude,
Sous le lent virement du zodiaque,
Se nouer les mains, se mêler les souffles
Et s’ouvrir des cœurs d’où tombait goutte à goutte
Une plainte déchirante et divine.
Il est vrai que j’ai vu danser le feu à la pointe des herbes,
Courir sur les collines et jouir des mystères en fuite,
Veiller comme l’amour sous le souvenir
Dans l’âtre du silence,
Et j’ai respiré avec ivresse les cendres d’un univers en transe
Tordu dans les délices du suicide et les délires
Jaillis de son souffle, avec la flamme qui le dévore
Et dont il nourrit sa faim de trônes, de contrées et de sang
Jusqu’à ce que, seul, il vomisse ses os, la ponce et le soufre
Et la cendre de sa puissance,
Il est vrai aussi que dans quelque eden de l’insouciance
J’ai vu dans les parfums nocturnes s’allumer les lucioles,
Feux follets de l’absence et du manque,
O rêve nonchalant où rejoindre à doux cris le silence.

Mais peut-être suis-je né de la terre,
Suis-je sorti entre les jambes de la terre,
Comme une herbe, un grillon, une pierre,
Comme un écho jadis oublié dans un puits
Et germant tout à coup quand monte la sève
Et s’exhalant, soupir promis à la rosée,
Virtuelle liane aspirée par les étoiles
Hors de ton sein, poids de mon cœur, ô ma terre.
Mais voici que je me balance entre deux forces
Et danse comme un éphémère
Pour un jour éternel,
Pour l’amour éternel,
Comme un joyeux et léger éphémère
Pour la vie éternelle,
Pour la mort éternelle.
Oh muette soit la question qui se pose!
Frères, je suis, mais je ne suis pas né.




in Georges Ribemont-Dessaignes, Ecce Homo, Poésie/Gallimard 
Le recueil Ecce Homo est paru en 1945.

jeudi 10 août 2017

Déjà jadis -- Georges Ribemont-Dessaignes (1884 - 1974)


Le sous-titre de ce livre paru en 1958 le résume : avec De Dada à l'abstraction, Ribemont-Dessaignes repasse l'histoire de la première moitié du vingtième, comment le Surréalisme, qui ne se voulait pas Art mais Libération, en est venu à combler dans la société bourgeoise le trou que Dada y avait creusé, récit sans complaisance mais évitant toujours de tomber dans les procès ad hominem dont l'avant-guerre ne fut pas avare. Ainsi, son point de vue critique sur André Breton reste toujours très mesuré, à des lieues du ton de Un Cadavre ... dont il fut un des instigateurs et premiers signataires !



Crouch, Shadow sings


Son point de vue sur l'évolution contemporaine (on est en 1958 mais à l'âge de l'enlisement, comment s'étonner qu'on puisse encore lire ce texte comme contemporain ?) n'aurait pas surpris René Daumal, son camarade du Grand Jeu :


Le mouvement abstractivant ne pouvait se poursuivre que dans l'absence de l'alternative beau-laid. Un tachisme élargi (...) doit exercer son action en dehors de toute appréciation esthétique les formes, également délestées de toute appréciation objective et esthétique, doivent jouer entre elles avec assez de vigueur pour faire naître une expression où, nulle idée n'étant en cause, ni aucune figuration d'objet nommable, c'est alors le concret posé sur la toile qui est l'élément moteur. Ceci paraît tout à fait paradoxal, peut-être, mais répond aux exigences du renouvellement en cours, s'il veut sortir du marasme confus et morne dans lequel il menace de s'enliser.
Ce n'est pas sans raison qu'au sujet d'une motivation de l'emploi des taches j'ai parlé de sordidité et de décrépitude : elles sont à la base de la ruine de l'esthétique. De même que la loi de la dégradation de l'ordre universel conduit au parfait désordre, lequel est en somme l'équivalent du silence total de toute volonté d'ordre pouvant coïncider avec l'Art tel qu'il est conçu par toutes les philosophies esthétiques. L'Art ne peut plus se renouveler qu'en étant absence d'ordre. Mais attention ! il faut insister sur le fait que cette absence d'ordre, ce parfait désordre ou ce désordre absolu, comme on voudra, deviennent entre les mains humaines de simples facilité de construction nouvelle. Faire un joli tableau constitué par des taches sans signification est probablement plus facile, car il y a des siècles que l'habitude de construire est prise avec n'importe quoi. Pourquoi pas avec des taches ? Et puis, qu'est-ce que le complet désordre atteint par la loi de dégradation ? c'est l'absence de vie, en tout cas. Absence de vie est aussi absence d'art. Voilà pourquoi de cet amas confus de considérations jetées pêle-mêle dans le combat doit surgir une arrière-pensée, semblable à une arrière-garde qui ne peut pas ne pas intervenir : au point où nous sommes arrivés, il faut saisir le moment où du parfait repos dans le désordre se présente la vie dans son premier mouvement, la vie à l'état naissant.
Peut-être est-ce fort difficile. Et peut-être aussi peut-on avec peine distinguer l'état naissant de l'état mourant. N'oublions pas que pour connaître le parfait repos du désordre suivant la dégradation universelle, il faut suivre cette dégradation universelle pas à pas, degré à degré, c'est-à-dire vivre soi-même dans une atmosphère de ruine, dans la poussière de l'érosion dernière ... Si l'on saisissait au contraire un point situé par-delà le plus bas de ce repos, c'est-à-dire dans un de ces moments cycliques de reprises d'ascension trompeuse (il est bien difficile d'imaginer que le parfait désordre est atteint puisque nous sommes vivants et que la vie est ordre), on courrait le danger de prendre comme matériel quelque chose de déjà existant, déjà vivant, déjà organisé, un morceau d'art. Et on se retrouve dans le travail à la chaîne, avec l'esthétique et tout le saint frusquin ... C'est ainsi que l'art a si souvent pensé à se régénérer grâce à un bain de jouvence, à l'ascétisme, au primitivisme, à la naïveté. On sait ce que cela donne.
Il faut donc aborder la chaîne à l'extrémité de sa voie descendante. Chercher par soi-même le point de désordre absolu, de la mort sans phrase, là où ne subsiste plus pour l'art aucune possibilité d'exister, où il est détruit dans ses moyens comme dans ses sources, puis ... puis, c'est là l'homme qui parle, c'est à l'homme qu'il faut faire confiance, et à son appétit de vie et à sa faim, sa soif, son amour. C'est à chacun de saisir le point de vie naissante où il peut s'exprimer pour le premier balbutiement et de le fixer. On verra que cette fois la signification des formes employées se précisera, qu'elles seront naturellement expressives. Et qu'enfin l'abstraction aura cessé d'être simplement un refroidissement progressif de la chaleur humaine, et que de nouveau l'art sera prêt à prendre un nouveau départ pour le peuplement de vaste contrées désertiques et improductives : en vérité on oubliera qu'il est art. Il ne sera plus qu'expression. Il sera un nouvel univers dans un miroir.



(in Georges Ribemont-Dessaignes, Déjà jadis, De Dada à l'abstraction, UGE 10/18, 1958)

Une stupidité comme le monde n'en a encore jamais connu


La première phrase du 18 Brumaire de L. Bonaparte est dans toutes les mémoires :

Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle. 
 

S'il revenait, Marx pourrait ajouter Trump pour Truman ...

"They may expect a rain of ruin from the air, the likes of which has never been seen on this earth ..." (Harry Truman, 6 août 1945) ; voilà pour la tragédie :


Yosuke Yamahata
Un dessin du photographe qui a fixé pour l'Histoire les ravages à Nagasaki, dessin qui pourrait figurer à côté de la série Nous ne sommes pas les derniers de Zoran Music.
Les photos de Yamahata sont célèbres, terribles, trop célèbres, trop terribles ; elles ne devraient être vues qu'en un lieu de recueillement et non affichées à la diable sur un blog.


Et pour la farce, "And if North Korean threats continue, they will be met with fire, fury, and frankly power the likes of which this world has never seen before." (Donald Trump, 8 août 2017)

Toutes les farces ne sont pas drôles ; ici, c'est un clown qui a le doigt sur le bouton.

mardi 25 juillet 2017

New year -- Joanna Klink


We woke to the darkness before our eyes,
unable to take the measure of the loss.
Who are they. What are we. What have we
abandoned to arrive with such violence at this hour.
In answer we drew back, covered our ears
with our hands to the heedless victory, or vowed,
as I did, into the changed air, never to consent.
But it was already too late, too late for the unfarmed fields,
the men by the station, the park swings, the parking lots,
the ground water, the doves—too late for dusk
falling in summer, chains of glass lakes
mingled into dawn, the corals, the neighbors,
the first drizzle on an empty street, cafeterias and stockyards,
young men asking twice a day for
work. Too late for hope. Too far along
to meet a country, a people, its annihilating need.

Because the year is new and the great change
already underway, we concede a thousandfold
and feel, harder than the land itself,
a complicity for everything we did not see
or comprehend: cynicism borne of raw despair,
long-cultivated hatreds, the promises of leaders
traveling like cool silence through the dark.
My life is here, in this small room, and like you
I am waiting to know—but there is no time
to wait for what has happened.
What does the future ask of me,
those who won’t have enough to eat by evening,
those whose disease will now take hold—
and the decades that carry past me once I’ve died,
generations of children, the suffering that is never solved,
the heat over the earth, its marshes,
its crowded towers, its unbreathable night air.
I would open my hand from the wrist,
step outside, not lose nerve.
Here is the day, still to be lived.
We do not fully know what we do.
But the trains depart the stations, traffic lurches
and stalls, a highway crew has paused.
Desert sun softens the first color of the rock.
Who governs now governs by grievance and old scores,
but we compass our worth,
prepare to do the work not our own,
and feel, past the scorn in his eyes, the burden
in the torso of a stranger, draw close to the sick,
the weak, the women without jobs, the twelve-year-old
facing spite half-tangled into sleep, the panic
tightening inside everyone who has been told to go,
I will help you although I do not know you,
and strive not to look away, be unwilling to profit,
an ache inside that endless effort,
a slowed-down summons not from those
whose rage is lit by greed—we do not consent—
but the ones who wake without prospect,
those who don’t speak, cannot recover,
like the old woman at the counter, the helpless father
who, like you, gets no more than his one life.



Parodia magnifica


Publié via Poem-a-day, le 21 février 2017 ; très représentatif du changement de ton de Joanna Klink, dans la ligne de Excerpts of a secret prophecy.
New year ... une nuit d'introspection, quelque part entre l'élection de Donald Trump (19 Décembre 2016) et sa prise de fonction (20 Janvier 2017).


mercredi 19 juillet 2017

Nothingwood -- Sonia Kronlund


J'y allais un peu à reculons, plutôt rebuté par une promotion vantant le côté "picaresque" d'une joyeuse équipe de "bras cassés" tournant de la série Z sur fond d'attentats et de check-points à barbus.
Mais quelque chose me disait aussi qu'on ne pouvait pas s'arrêter à cela, s'agissant de Sonia Kronlund et de l'Afghanistan, et ce quelque chose avait raison ; loin d'une histoire de bras cassés, c'est une émouvante "insurrection de la vie" dont Sonia Kronlund se fait le témoin.



Salim Shaheen et Sonia Kronlund


Pour évoquer le personnage de Salim Shaheen, on pense à ces mots de Denis Roche :

"JE DANSE PARCE QUE J'AI PEUR ET JE MANIE JUSQU'A L'EPUISEMENT MA CARCASSE D'AVANT EN ARRIERE ET D'ARRIERE EN AVANT, DE MES TALONS A MES ORTEILS ET VICE VERSA."

(in Denis Roche, "Louve basse", Seuil, 1976)

lundi 17 juillet 2017

Hommage à Barnett Newman




(hommage sans prétention ...)

"The echo of a laugh is anything but light."


Une phrase issue d'un blog, du genre de blog qui vous redonne confiance en l'humanité, tout simplement.


Alors, juste en passant, un poème de Eugen Jebeleanu, en traduction anglaise :


Secret Weapon

This thing
so many despise
but everyone wants to make.
This thing
so many people
want to catch
as they dress up in the sirens of cars
which can go 100 miles per hour,
and in pressurized bottles,
and in dresses with patterns or no rhyme or reason,
in dresses no less shiny
than neon on those evenings in summer
when I don’t know who
high above us
is quietly
scything
the crops.
This despised thing
envied by all
because it cannot be seen
but exists,
because it is wolf and bird
and nation of lambs,
high, high, where it rules
the moon
without saying a word.
This thing
so precious
it costs almost nothing,
which reveals itself to only a few,
giving itself to all, wolf, bird, lamb
(without tail! without end!)
belonging to all
(if they can catch it)
which cannot be fashioned
by hands with flint finger bones.
This thing which sings,
which bites if it’s needed, which keeps you warm
wolf
bird
lamb
breath of the Invisible.

(in Eugen Jebeleanu, Secret Weapon : Selected late poems, traduit par Matthew Zapruder et Ralph Ioanid, Coffee House press, 2008)



 breath of the Invisible ...

jeudi 13 juillet 2017

La planète malade -- Guy Debord


La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel. Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène - et vers quelle date - la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est à dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme.

Tandis que des imbéciles passéistes dissertent encore sur, et contre, une critique esthétique de tout cela, et croient se montrer lucides et modernes en affectant d’épouser leur siècle, en proclamant que l’autoroute ou Sarcelles ont leur beauté que l’on devrait préférer à l’inconfort des « pittoresques » quartiers anciens, ou en faisant gravement remarquer que l’ensemble de la population mange mieux, en dépit des nostalgiques de la bonne cuisine, déjà le problème de la dégradation de la totalité de l’environnement naturel et humain a complètement cessé de se poser sur le plan de la prétendue qualité ancienne, esthétique ou autre, pour devenir radicalement le problème même de la possibilité matérielle d’existence du monde qui poursuit un tel mouvement. L’impossibilité est en fait déjà parfaitement démontrée par toute la connaissance scientifique séparée, qui ne discute plus que de l’échéance ; et des palliatifs qui pourraient, si on les appliquait fermement, la reculer légèrement. Une telle science ne peut qu’accompagner vers la destruction le monde qui l’a produite et qui la tient ; mais elle est forcée de le faire avec les yeux ouverts. Elle montre ainsi, à un degré caricatural, l’inutilité de la connaissance sans emploi.



Ainsi commence ce bref texte de 1971 ; si cela ne vous donne pas envie d'aller le lire en entier (ici, par exemple), en voici la conclusion :



Quand il pleut, quand il y a de faux nuages sur Paris, n’oubliez jamais que c’est la faute du gouvernement. La production industrielle aliénée fait la pluie. La révolution fait le beau temps.

Le continu et autres écrits -- Hermann Weyl (1885 - 1955)


En guise de conclusion j'essaie de rassembler en quelques thèses générales l'expérience que les mathématiques ont acquise en approfondissant l'infini au cours de l'histoire.
1) Dana la vie spirituelle de l'homme se séparent distinctement l'un de l'autre un domaine de l'agir, de la formation, de la construction, d'une part, domaine auquel s'appliquent l'artiste créateur, le savant, le technicien, l'homme d'état, et qui en science est placé sous la norme de l'objectivité - d'une autre part un domaine de la réflexion, qui s'accomplit dans des intuitions et que, pour le distinguer, on pourrait considérer comme le véritable apanage du philosophe. Le risque de l'activité créatrice, quand elle n'est pas surveillée par la réflexion, est qu'elle dévie du sens, se fourvoie, cristallise en routine - le risque de la réflexion, de dégénérer en un "parler sur" qui paralyse la puissance créatrice. Ce que nous avons fait ici, c'est de la réflexion. La mathématique hilbertienne, comme la physique, ressortit à l'esprit constructif, la métamathématique avec son intuition de la non-contradiction, ressortit à la réflexion.
2) La tâche de la connaissance ne peut certainement pas être remplie par la vision intuitive là où, comme en science de la nature, on touche à une sphère objective impénétrable dès l'origine à la raison. Mais déjà en mathématique pure, nous ne pouvons pas voir la validité d'une formule sur son caractère descriptif ; sa validité ne se révèle qu'en itérant et en combinant un nombre quelconque de fois l'application de règles pratiques d'inférence. En cette acception on peut parler d'une cécité originelle de la raison : nous ne possédons pas la vérité, ouvrir tout grands les yeux ne suffit pas, la vérité veut être gagnée par l'agir.
3) L'infini est accessible à l'esprit et à l'intuition sous forme d'un champ de possibilités ouvert dans l'infini ; à la manière de la suite des nombres qui continue toujours plus loin ; mais
4) L'infini achevé ou actuel en tant que domaine fermé d'existence absolue, ne peut pas lui être donné.
5) Toutefois l'esprit, par son exigence de totalité et la croyance métaphysique en la réalité, est pressamment contraint de représenter par une construction symbolique l'infini en tant qu'être fermé.
Je prends philosophiquement très au sérieux ce savoir d'expérience tiré du spectacle de l'évolution des mathématiques. Si on me permettait un langage théologique je dirais que les trois derniers points signifient que nous refusons la thèse de la finitude simple de l'homme, aussi bien dans sa version athéistique de la finitude radicale, que dans sa version théiste où elle sert de base au scénario dramatique du repentir, de la révélation et de la grâce ; car l'esprit est liberté dans la sujétion de l'être-là, il est ouvert à l'infini. Dieu en tant qu'infini achevé ne peut lui être donné ni présentement ni dans l'avenir ; il ne peut pas faire irruption en l'homme par la révélation, ni l'homme par la vision mystique percer jusqu’à Dieu. Nous ne pouvons que représenter l'infini actuel symboliquement. Toute création de formes où se manifeste la créativité reçoit de cette relation consécration et dignité. En mathématiques et en physique seulement, autant que je puis voir, la construction symbolico-théorique a acquis une solidité telle qu'elle s'impose à quiconque dont l'intelligence s'ouvre à ces sciences.

(in Hermann Weyl, Le continu et autres écrits, Vrin, 1994)



Quelle heureuse surprise de trouver ce livre enfoui au milieu de romans policiers à l'étal d'un bouquiniste (2€) ... 
Hermann Weyl ! Tout ce que j'ai compris de relativité générale, je le dois à Temps, Espace, Matière, Leçons sur la théorie de la relativité générale, paru en 1918 à Zurich (mais dans l'édition française de 1958). 
 

Une si étroite fenêtre ...


Trouvé dans le Carnet de notes de Mémoires d'Hadrien, cette note issue de la correspondance de Flaubert :



Les dieux n'étant plus, et le Christ n'étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l'homme seul a été.





Homme seul et d'ailleurs relié à tout, ajoute Marguerite Yourcenar.

 

lundi 3 juillet 2017

Rendez-vous au Jugement Dernier -- Petru Dumitriu


Puis nous partîmes. A chaque frontière, un coup de téléphone de Bucarest pouvait nous arrêter. Mais rien n'arriva. Nous traversâmes les capitales de révoltes étouffées dans le sang par les soldats de différents et successifs maîtres étrangers. Budapest, Bratislava, Prague, Berlin. Des champs de ruine, des bâtisses neuves, froides, une terre noircie par le charbon des incendies : Berlin était mort. Au bout de certaines rues on voyait, la nuit, un clignotement multicolore d'enseignes lumineuses : là-bas était quelque chose d’extraordinaire, l'autre monde, ou l'autre moitié du monde. Un homme qui, sommé par les policiers, ne s'était pas arrêté et s'était mis à courir vers les enseignes lumineuses, avait été tué l'autre jour à coups de pistolet. Un autre avait réussi à s'enfuir mais, se rendant compte brusquement qu'il n'allait plus jamais revoir les siens, s'était suicidé dans un terrain vague. Isolde et moi, nous passâmes (je m'étais glissé entre le dossier du siège et le dos d'Isolde pour au moins recevoir les balles avant elle), mais ils ne tirèrent pas ; c'étaient deux jeunes gars roses et bonasses qui se mirent à courir après nous en gesticulant quand ils virent la voiture prendre un virage entre deux ruines et s'éloigner à toute vitesse dans la direction interdite.

(in Petru Dumitriu, Rendez-vous au Jugement Dernier, Seuil, 1961)



Ainsi Petru Dumitriu narre-t-il son passage à l'Ouest en 1960 dans Rendez-vous au Jugement Dernier, roman qu'il publia en France en 1961 et qui fait diptyque avec Incognito (les deux romans ne sont d'ailleurs que partiellement compréhensibles l'un sans l'autre ; à noter que des liasses entières ont été réunies après sa mort dans l'édition de ses œuvres complètes, dont certaines fournissent certainement des éclairages supplémentaires à ces romans, le personnage d'Emil Ionescu, tout particulièrement, mais, malheureusement pour moi, c'est en roumain).

En dépit des apparences, Petru Dumitriu ne traversera jamais vraiment ce no man's land entre l'Est et l'Ouest : à son arrivée à l'Ouest, il sera fraichement reçu, les exilés roumains ne lui pardonneront pas d'avoir été un des plus choyés et le plus talentueux des thuriféraires du régime (non, pas le régime de Ceaucescu, pas encore ... celui de Georghiu-Dej qui mourra au pouvoir en 1965) : Chemins sans poussière (non traduit en français, à ma connaissance, mais disponible en allemand dès 1953, fraternité socialiste oblige, sous le titre Der Kanal (Verlag Volk und Welt)) est un hymne au "grand chantier" du canal Danube-Mer Noire, occultant complètement les travaux forcés des déportés politiques; une occultation que Dumitriu corrigera avec non moins de talent vers la fin de Incognito. Il ne reçut pas non plus sans surprise le monde de l'Ouest : deux romans, L'extrême Occident (1964) et Les initiés (1966) se lisent comme des "rapports d'étonnement" de son intégration toujours différée à cette "autre moitié du monde", intégration à laquelle il renoncera pour se tourner comme ses héros vers un mysticisme chrétien fort peu orthodoxe dont les fondements sont exposés dans Incognito par le personnage de Sébastien Ionesco, auquel fait écho le personnage d'Axel Oevermans (qui fait penser Alexandre Grothendiek par bien des côtés ; Axel, Alex ... les romans de Dumitriu sont certainement "à clé" pour qui le connaît suffisamment ; j'avoue passer à côté sans que le plaisir de la lecture en soufre particulièrement) dans L'extrême Occident : seul celui qui est resté coincé dans le no man's land peut ainsi voir comme symétriques les deux moitiés du monde.

Plus encore que Incognito, à la trame plus vaste, Rendez-vous au Jugement Dernier est le roman de la bureaucratie, de son atmosphère étouffante, de ses menus accrocs qui virent au drame au vu de tous mais sans un bruit ; Dumitriu parvient parfaitement à faire sentir en quoi une bureaucratie est en fait un authentique système chaotique : y coexistent une parfaite solidité, celle de la structure, et une complète volatilité, celles des carrières, ainsi que coexistent, dans un système chaotique, la stabilité de l'attracteur et la volatilité des trajectoires. 
Ce genre d'association d'idées ne m'est jamais venu à la lecture d'autres écrivains (Soljenytsine, Dombrovski, tant d'autres) : la perspective de Dumitriu est singulière ; ce n'est pas celle de l'homme écrasé par la bureaucratie comme entité extérieure mais du bureaucrate asphyxié par la bureaucratie dont il ne peut pas sortir, comme un noyé englouti par la vague.


Sur Petru Dumitriu, on pourra lire la belle notice d'Edgar Reichmann publié dans Le Monde à sa mort. 

mercredi 21 juin 2017

Enfin un peu de cohérence ...


... louons donc le Souverain qui par son vote a aligné une Assemblée "et de droite, et de droite" pour équilibrer un gouvernement "ni de gauche, ni de gauche" !

Quant à Jean-Luc Mélenchon, il est enfonçé avec ses huit "hologrammes" : regardez cette Assemblée, c'est le cerveau d'amour de notre Président qui chatoie, rompez aléatoirement cette Assemblée en deux parties, avec une probabilité élevée, c'est encore Son cerveau d'amour qui chatoie des deux côtés, et ceci récursivement sur plusieurs niveaux de rupture ; il s'agit donc bien d'un véritable hologramme, et non d'un vulgaire jeu de miroirs !

Et Mélenchon le sait bien, qui s'amuse à recycler en sous-main les euphémismes soviétiques (on s'amuse comme on peut) : ainsi que Poutine l'avait rappelé, à propos d'une visite de Trump à Moscou, les "camarades à la conscience sociale réduite / faible / limitée", c'était le terme convenu pour les prostituées (qui bien sûr n'existaient pas, ce qui compliquait singulièrement leur désignation) ; Villani savait-il dans quoi il s'engageait en parlant de "cours particuliers" ?


vendredi 16 juin 2017

Louons l'audacieuse réforme du Code du travail ...


... avec l'aide de Paul Eluard :

Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Le Président Macron récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir pour la vie
Car la vie et les hommes ont élu Le Président Macron
Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes.


C'est trop beau, reprenons nos esprits ; le texte correct est le suivant :

Ode à Staline (1950)

Staline dans le cœur des hommes
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Staline récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir sur la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes
 

Et Staline pour nous est présent pour demain
Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour
La grappe raisonnable tant elle est parfaite

Staline dans le cœur des hommes est un homme
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Staline récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir pour la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes. 



Eluard n'avait évidemment pas l'excuse, comme par exemple Akhmatova, de vivre sous la tyrannie et d'en souffrir) ... ce n'est pas non plus un simple égarement passager, le poème est repris dans Hommages (1950).

jeudi 15 juin 2017

LA BALLADE DU PERE-LA-JUSTICE -- Alexandre Zinoviev (1922 - 2006)


Et Dieu fit venir à Lui
Le Père-la-Justice et lui dit :
"Lève-toi et marche sans trêve,
Crie sans épargner tes lèvres, Va partout où montent des pleurs,
Où le juste est dans le malheur,
Et où le faible est opprimé.
Crie pour que l'esclave ne soit plus enchaîné
Crie que l'Idole est un assassin,
Et si les forces te manquent demain,
Si tu restes seul dans la nuit,
Continue à marcher et crie."
Et ainsi répondit le Père-la-Justice :
"Oui, j'irai, et que je périsse
Si je cesse un instant de crier ;
Je vivrai pour clamer, pour hurler."
Vers les hommes il dirigea ses pas
Pour leur dire que l'enfer était là,
Que le malheur les guettait de partout
Et que l'espoir était maigre pour tous.
Mais à peine à parler commence-t-il,
Qu'il entend : "Tais-toi donc, imbécile !
Nous savons fort bien sans ton aide
Qu'il n'est pas de paradis terrestre.
Tu ferais mieux de nous donner espoir,
De nous dire à quoi il faut-il croire,
Car tous les malheurs et les peines,
C'est notre existence quotidienne."
La Justice revient vers les cieux.
Epuisé, il s'adresse à son Dieu :
"O Seigneur, ils se moquent de moi,
Mes paroles les laissent bien froids."
Tout pensif se fit le Seigneur.
"Ta tâche est un rude labeur.
Si j'avais pu en venir à bout,
J'aurais parlé moi-même après tout.
Une histoire me revient à l'esprit.
A présent elle est vieille. On l'oublie.
Celui-là changeait l'eau en vin,
Enseignant la vie juste à chacun,
Leur rendait l'espoir et la foi,
Promettait la vie dans l'au-delà.
Mais il a, comme toi, bien souffert.
Je ne suis, après tout, que Dieu le Père.
Je n'existe que pour l'âme humaine.
Ah, mon Dieu, comme tous ces problèmes,
J'aimerais les résoudre, mais las !
Je ne connais pas de réponse à cela.
Ces réponses tu peux les chercher :
C'est la Monde qui va les donner."
Et le Père-la-Justice s'en fut.
Il n'eut plus de mission, plus de but.
Il marche, orphelin solitaire,
En songeant à cette terre de misère,
Et chanta, en un chant merveilleux,
Que ce Monde était un monde affreux,
Il chanta, et son chant fut affreux,
Que ce Monde était merveilleux.


in Alexandre Zinoviev, Notes d'un veilleur de nuit, traduit par Wladimir Berelowitch, L'Age d'Homme, 1979


mardi 13 juin 2017

Incognito -- Petru Dumitriu (1924 - 2002)



"Tétrasotêr à système capillaire décroissant"





Arthur Zodie me fit venir à son bureau. Il m'y reçut renversé en arrière, le menton calé sur deux bourrelets de graisse, et riant d'un air jovial, amical, légèrement délirant. Il m'interpella avec la même fausse jovialité, demi-brutale, demi-cynique, courante chez les militants, et qu'Erasme avait eue à mon égard :
- Eh bien, camarade ? Ça va ? Comment te sens-tu en liberté ? Sais-tu qu'il se trouve des types pour soutenir qu'il n'y a pas de liberté ? Mais tu le ressens, que tu es plus libre à présent ? Sensiblement plus libre ! Tu as trouvé du travail ? Non ? Je tâcherai de t'engager ici, et entre temps on va se cotiser entre amis, on va réunir deux ou trois cents lei par mois qui arrondiront le salaire de ta femme. Même si je ne réussis pas à te trouver une place ici, j'arriverai bien à te caser quelque part. La deuxième solution serait peut-être même préférable, car si on te faisait des embêtements et qu'on te mette à la porte, tu m'aurais toujours comme dernier refuge.
Il sonna et dit à sa secrétaire, avec la même volupté de l'autorité qu'il mettait à se renverser sur s chaise derrière sa table de travail :
- Camarade, je suis en conférence avec ce camarade, je voudrais ne pas être dérangé.
Ensuite, seul avec moi, il se tourna pour me contempler avec le même air d'appétit et d'attente voluptueuse, qu'il aurait eu pour un beau gros saucisson bien épicé :
- Eh bien, raconte-moi à présent tes souvenirs de la Maison des Morts.
- Ils ne sont pas plus morts que ceux de l'extérieur. Ils sont vivants.
- Allons donc, allons donc ! Nous sommes tous morts, mais à des degrés différents. Il y en a de moins morts que les autres, mais ils le sont déjà bien assez.
Il articulait grassement, en scandant ses syllabes ; il prenait autant de plaisir à s'entendre parler qu'à jouer son rôle de directeur. Je le lui dis, et que je trouvais inquiétant son plaisir d'être bonze.
- Il me faut ça, dit-il sérieusement. Je suis obligé de prendre mon état au sérieux, car sinon, que me resterait-il à faire ? Et encore, je suis un simple curé, je ne suis pas moine dans le Cloître Central. J'officie huit heures par jour, plus les messes basses - et noires - au syndicat, et les sacrifices de cellule. C'est la liturgie du quadruple Messie dialectique, du Tétrasotêr à système capillaire décroissant, et dont les deux dernières hypostases gisent empaillées dans ce mausolée couleur de sang caillé - caillé, pas vivant ! Nous sommes tous caillés ! Il paraît que le prochain Boddhisattva est chauve et glabre, comme un œuf.
- Tu devrais être plus sérieux, lui dis-je avec reproche.
- Mais tu es donc fou ? Je me promène sur une corde à cent étages au-dessus de la rue, et tu me recommandes de regarder en bas ? j'ai besoin d'une certaine euphorie. C'est pourquoi je joue au directeur, et passionnément. Que veux-tu que je fasse ? A quoi pourrais-je m'accrocher ? Nous vivons comme ce fou sur une échelle, qui peignait le mur de l'asile, et auquel un autre fou - un esprit scientifique - vient dire : "Accroche-toi ferme à la brosse, car j'ai besoin de l'échelle, je l'emporte." Je continue à peindre le mur, mais je suis suspendu à la brosse. Tu comprends, mon autonomie est petite. Ma sûreté ontologique est très réduite. Selon une technique qui remonte à Protagoras, tu ne connais pas ce camarade, ne t'en fais pas, - et qui a été largement perfectionnée par les modernes -, j'essaie de me retenir par les cheveux pour ne pas tomber dans l'abîme. C'est une technique des plus scientifiques, désanthropomorphisée, démystificatrice, et dont l'efficacité apparaît partout, à voir la sérénité, l'équilibre et l'harmonie généraux, le bonheur et l'espoir qui règnent universellement. Tu me diras : "Accroche-toi à l'Evangile, ou au Coran, ou au Capital plus L'Etat et la Révolution."
- Pas du tout, lui répondis-je et j'ajoutai que notre erreur était, depuis des temps immémoriaux, d'attendre une révélation de l'extérieur, l'affirmation d'un sens qui nous apparaisse comme un fait extérieur, alors que le sens n'est pas un fait, mais une manière de voir et d'agir. Il ne fallait pas imiter ceux qui courraient aux trousses de Jésus et l'attristaient en lui demandant de faire un miracle, pour qu'ils croient. Il ne fallait même pas croire, parce que c'était renoncer à notre raison. Mais il fallait prier et aimer - deux mots qui désignent la même chose, quand la prière est vraie.
- Ce mot aimer va te faire songer à des interprétations pansexualistes dont les critiques se sont servis pour miner les religions, comme si la présence d'un substratum sexuel était honteuse et suffisait à rabaisser n'importe quelle activité ...
- Pardon, pardon, je n'allais pas te faire cette objection ! s'exclama-t-il. Le pansexualisme, c'est comme la dialectique idéaliste ou matérialiste, ça s'adapte à n'importe quoi et ça ne prouve rien. Je pourrais te bâtir sur place une psychanalyse de l'arithmétique, 1 est un symbole phallique, X et = sont copulatoires, 3 est fessier, zéro ou huit, je n'ose pas t'en parler, l'addition et la multiplication sont de l'érotisme déchainé, la soustraction est le reflet traumatique du complexe de castration. Rien de plus libidineux que la table de multiplication, elle dépasse les bornes de la sexualité normale à cause des nombres relativement grands qui y figurent. L'algèbre, la géométrie, la trigonométrie sont d'un symbolisme érotique évident. Mais deux et deux en font-ils moins quatre ? Et, en appliquant le même raisonnement, la sainteté, pour être de l'érotisme sublimé, en est-elle moins de la sainteté ? Rêver d'un homme sans tensions intérieures, et d'une société elle aussi sans tensions intérieures, c'est cela que je trouve stupide. On peut toujours dissoudre les structures de la conscience, ou du subsconscient, ou celles de la société de classe : la conscience, avec ses étages inférieurs, et la société, avec son économie te son administration, en produiront immédiatement de nouvelles. Car le mode même d'existence de la conscience humaine individuelle comme de celle du groupe humain, est configuratif et tensionnel ! Le rêve du psychanalyste comme celui du socialiste sont des rêves d'immobilité, d'arrêt, de calme plat. Tu te rends compte de ce que serait un homme qui n'aurait plus de tensions intérieures ? Et de ce que srait l'histoire d'une humanité fraternelle, une et égalisée , Ce sont des rêves de mort. Ce sont des buts qu'il ne faut pas atteindre, qu'il ne nous est pas permis d'atteindre ! Nous serions perdus. Notre salut réside dans l'activité, dans la tension constante, dans la solution des tensions pour les dépasser et connaître d'autres tensions insoupçonnées, comme notre tâche est, dans le social, la réforme qui mène à de nouvelles crises et à de nouvelles réformes. Toutes les crises sont faites pour être dépassées, et toutes les solutions de crise passées engendrent leurs crises propres, inattendues. Tout ça, c'est clair. Ce qui est moins clair, c'est dans quelle direction générale agir, dans quelle direction générale résoudre la crise de l'individu et de la société humaine actuelle, et aussi les crises qui viendront après !
Je lui dis quelle était la direction qu'il m'avait été donné de percevoir. Nous en parlâmes pendant longtemps. Sur le tard, la secrétaire entra pour demander si elle pouvait rentrer chez elle. Puis la nuit tomba et Arthur alluma sa lampe de bureau. Elle n'éclairait que son visage et, derrière lui, au mur, les portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline. Quand je crus lui avoir dit ce qu'il nous restait à faire, Arthur se mit debout et se promena un moment dans la pièce.
- C'est ce que disait, dans une inscription sur un carnet de 1914, mon philosophe préféré, commença Arthur. Le sens de la vie, c'est-à-dire le sens du monde, nous pouvons l'appeler Dieu ... Dieu serait le destin ou, ce qui est la même chose, le monde, indépendamment de notre volonté ... La prière est une pensée sur le sens de la vie ... Pour vivre heureux, il faut être en concordance avec le monde. C'est même ce qu'"être heureux" veut dire ... Et mon second favori appelle Dieu la Toi absolu, le Toi éternel de chaque homme. Car le critère de la réalité du monde, c'est l'imperméabilité à notre volonté, et seul celui qui a essayé d'être maître de l'histoire, comme nous l'avons fait, pauvres idiots, qui gémissons maintenant sous son ironique châtiment, celui-là seul pourra comprendre ça. Et aussi celui-là qui se sera cru maître de la nature, et qui se verra soudain menacé par la nature sociale et par la nature humaine tout court en tant qu'imprévisible, ironique et dangereux visage de Dieu, - celui-là aussi en sait assez pour avoir découvert le Toi éternel. Mais c'est le paradoxe du moi et du Toi qu'il faut dépasser, il faut comprendre qu'ils ne sont pas dissociables et que même le moi, c'est l'Autre, mais l'inverse n'est pas vrai, Dieu esten nous, mais nous ne sommes en Dieu que dans la mesure où nous ne sommes plus nous-mêmes, où nous avons quitté l'illusion du moi ...
Il marchait de long en large, agité, gesticulant de ses bras trop courts, gros et ridicule pour qui n'eût pas su ce qu'il était. Mais il avait été un héros pendant la clandestinité, il ne s'était pas laissé pourrir par le pouvoir, il était resté vivant, et maintenant il allait entreprendre la plus grande aventure de sa vie, une aventure où peu de gens osaient se risquer. Il s'assit devant moi et me dit vivement, heureux, sur un ton brutal mais affectueux :
- C'était donc à ce Dieu-là que les Athéniens avaient consacré ce temple ... mais tu ne sais pas ça, tu es trop inculte ...
- Si, j'ai appris ça à l'école, je me rappelle même l'inscription sur le fronton du temple, mais pas en grec : deo incognito.
- Ignoto, espèce de cancre, ignoto ! Oui, le plus inconnu, le plus évident. Parle-moi de lui encore, parle-moi de lui.
- Tu en sais autant que moi. Je ne te dirai rien de plus. Agis toi-même. Je ne te reparlerai plus jamais de lui. Ce n'est pas un sujet de conversation, c'est un sujet de décision, un but d'action, et le sens d'une vie, ou plutôt du plus grand nombre de vies possible.
- Je comprends, me dit-il. Mais au moins tu me permettras, quand mon cœur en sera trop plein, de t'en parler par allusions, en énigmes, en déc..., in bobote ?
- Oui, rien qu'in bobote, d'accord.
Il frappa dans ses mains grassouillettes aux doigts boudinés, il souffla bruyamment, puis il se remit debout pour se promener de nouveau à travers la pièce en répétant :
- Oui, c'est ça, oui, c'est bien ça. Merci, mon Dieu, merci.
Il s'arrêta brusquement devant moi et se mit à rire :
- Ainsi donc, c'est toi ? Justement toi ? Toi qui ... mais non, c'est bien ainsi, il fallait que ça soit ainsi ...
- Pas moi, dis-je. Toi-même. Surtout à partir de maintenant.
- Mais oui, bien sûr, s'écria-t-il, les yeux étincelants derrière ses lunettes; Et les autres aussi, n'est-ce pas ? Aussi nombreux que possible ! Tous !
Je ne répondis pas, je me bornai à sourire et à faire "oui" de la tête. Il continua :
- Car on croit à la démocratie, nous ! On aime l'ensemble des hommes et chacun en particulier, sans jamais oublier l'un ou l'autre de ces deux pôles. Je constate, camarade, que la prison a eu sur toi un effet éducatif, elle t'a mûri idéologiquement, elle t'a rendu capable de consacrer toute ton énergie, toute ton existence, au collectif. Ton exemple a eu le même effet éducatif sur moi-même, et on fera partager cette fermeté idéologique à autant de camarades qu'il nous sera possible. 
Je me mis à rire avec lui, avec le plaisir que doit avoir un danseur évoluant dans l'air avec grâce et légèreté : nous avions déjà commencé à parler in bobote. A l'heure qu'il est, combien d'humains ont-ils appris à parler de la sorte , et à voir et à agir comme il faut ? Des dizaines ? Des centaines ? Des milliers ? Ce n'est pas à moi, ni, je crois, à personne de le savoir. Ce n'est pas ce que les autres font qui compte, mais bien ce qu'on fait soi-même.

(in Petru Dumitriu, Incognito, Seuil,1962)