Affichage des articles dont le libellé est poésie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est poésie. Afficher tous les articles

mardi 1 décembre 2020

The Nightfields -- Joanna Klink

Du Je au Tu, du Tu au Nous, du Nous au Monde, de recueil en recueil, Joanna Klink poursuit sa trajectoire. Je ne saurais trop recommander The Nightfields (Penguin), paru en juillet dernier.



We seek the dark -- certain things we reveal

only in the dark. Musk, flying clouds.

A breath spoken into the eyelids

of the one most close to you.

 

 

 

Strette -- Paul Celan

 Juste le début ...




*

Verbracht ins

Gelände

mit der untrüglichen Spur:

 

 

Gras, auseinandergeschrieben. Die Steine, weiß,

mit den Schatten der Halme:

Lies nicht mehr – schau!

Schau nicht mehr – geh!

 

 

Geh, deine Stunde

hat keine Schwestern, du bist –

bist zuhause. Ein Rad, langsam,

rollt aus sich selber, die Speichen

klettern,

klettern auf schwärzlichem Feld, die Nacht

braucht keine Sterne, nirgends

fragt es nach dir.


*

 


 

*

Dé-placé dans

le territoire

à la trace non-trompeuse :

 

herbe écriture désarticulée. Les pierres, blanches,

avec les ombres des brins :

Ne lis plus - regarde !

Ne regarde plus – va !

 

Va ton heure

n’a pas de sœurs, tu es –

tu es chez toi. Une roue, lente,

roule d’elle-même, les rayons

grimpent

grimpent dans un champ presque noir, la nuit

n’a pas besoin d’étoiles, nulle part

il n’y a souci de toi.

*

 

(traduit par Jean-Pierre Lefevre)



vendredi 20 septembre 2019

Navigation -- Elena Schwarz (1943-2010)


Moi, Ignace et Joseph et Krysia et Mania
Dans le brouillard nous voguions éblouis sur la barque chaude et desséchée.
Si Vistule et Baltique sont une, nous voguions, oui, sur la Vistule,
Nus peut-être ou pas dans des volutes de poussière rose.
A peine si nous nous voyions, comme des mouches dans un verre à facettes,
Comme les pépins du raisin sous la peau du raisin : notre corps s'était
Réfugié en-dedans et nos âmes pareilles entre elles, nos âmes semaisons d'hiver
Étaient en-dehors et nous emmaillotaient de sacs translucides.
Où donc si lentement voguions-nous sans paraître voguer ?
Longtemps nous avons contemplé le fond de l'eau glissant tout proche.
- Joseph, est-ce un grain de beauté sur ton front ?
Et il me répondit, et ses yeux étaient sombres :
- J'étais gardien au sanctuaire de Saint-Florian,
Ce que j'ai au front est une blessure mortelle,
Quelqu'un a tiré, un ivrogne sans doute.
Et Krysia, tu la vois qui miroite toute en soie mauve et bleue ?
Elle a brûlé hier chez elle à Chenstokhovo,
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Elle est toute sombre et chaude, comme une châtaigne rôtie.
Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
Ce qu'il a dit de moi, - non, ce n'avait rien d'horrible -,
Simplement j'ai oublié quoi, essayant en vain de comprendre,
Ce qu'il a dit, sans érafler la conscience, l'a privée de la vue,
Privée de ses yeux : quelle chose m'est arrivée là-bas ?
Quoi que ce soit, non, ce n'est pas arrivé à moi.
Cachés par habitude dans leur semblant de cage,
Trois canaris (cousins et de même âge)
S'enchantaient du reflet de leur chant. Et à côté de moi,
Blessé d'un tir précis, un écureuil borgne courbait le dos.
Le fleuve étincelait, fluide, peu profond.
Ah, prendre les canaris, l'écureuil,
Traverser à gué ... Et vous, Joseph et Krysia ?
La rive là-bas, n'est pas encore dans le brouillard.
- On dirait l'eau n'est que lumière immobile,
Effroi : le flux frappe comme un choc électrique,
Il porte dans une seule direction,
Il n'y aura pas de retour.

La peau de l'écureuil tanne dans la mixture,
Et dans l'urne ta cendre durcit et sèche.
Que dire de là-bas ... ici le soleil est si bon.
- Mais alors, ceux que j'aimais,
Je ne les reverrai jamais plus ?
- Mais si ! Que dis-tu là ? Le flux
Nous les rapportera.
And if for ever, c'est muzyka brzmi : des fragments de Brahms.
L'eau s'est toute épaissie, on dirait de la crème !
Nul ne la boit. Ah, puisses Tu
Nous rendre ce sac brûlant des grenades
Qui tournoyait longuement, et qui flac et qui floc retournait
Du cœur au cœur, braise sainte et secrète !
Un fil rouge à grands points cousait ta création !
O unique dessein du sang qui circule,
Tu es beau comme l'ange de la Rétribution.
Combien de barques, de barques fragiles tournoient à l'entour.
Dans l'une je te vois, mon vieil ami qui te noyas.
Et mon chaton qu'on tua me saute soudain sur l'épaule,
Me caresse la joue d'une patte blanche.
Nous n'avons plus si loin à voguer ensemble.
On dirait qu'une porte grince.
Les avirons dans les tolets s'envolent,
Un ange comme une sonde va descendre
Mesurer l'âme obscure ....
1975

in Elena Schwarz, La Vierge chevauchant Venise et moi sur son épaule, traduit par Hélène Henry, Alidades, 1995
C'est à ma connaissance le seul recueil de traductions d'Elena Schwarz en français.


Ce poème, je me souviens encore de l'avoir découvert au printemps 1980 ; j'ignorais tout alors d'Elena Schwarz, l'autre recluse de Leningrad (Aronzon mort, Brodsky en exil, demeurait Schwarz). C'est injuste de dire qu'on croule en France sous les traductions de Brodsky, c'est injuste, d'accord, mais tout de même, un seul recueil d'Elena Schwarz et même pas un seul recueil de Leonid Aronzon ...



Voici la version originale :



Плаванье



Я, Игнаций, Джозеф, Крыся и Маня
В теплой рассохшейся лодке в слепительном плыли тумане.
Если Висла – залив, топ о ней мы, наверно, и плыли,
Были наги-не наги в клубах розовой пыли.
Видны друг другу едва, как мухи в граненом стакане,
Как виноградные косточки под виноградною кожей –
Тело внутрь ушло, а души, как озими всхожи,
Были снаружи и спальным прозрачным мешком укрыли.
Куда же так медленно мы – как будто не плыли – а плыли?
Долго глядели мы все на скользившее мелкое дно.
-Джозеф, на лбу у тебя родимое что-ли пятно?
Он мне ответил, И стало в глазах темно:
-Был я сторожем в церкви святой Флориана,
А на лбу у меня смертельная рана,
Выстрелил кто-то, наверное, спьяну.
Видишь – Крыся мерцает в шелке – синем, лиловом?
Она сгорела вчера дома под Ченстоховом
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Вся а темная, теплая, как подгоревший каштан.
Was hat man dir, du armes Kind, getan?
Что он сказал про меня – не то, чтобы было ужасно,
Только не помню я, что – понять я старалась напрасно –
Не царапнув сознанья, его ослепило,
Обезглазило – что же со мною там было?
Что бы там ни было – нет, не со мною то было.
Скрывшись привычно в подобии клетки,
Три канарейки – кузины и однолетки –
Отблеском пения тешились. Подстрелена метко,
Сгорбилась рядом со мной одноглазая белка.
Речка сияла, и было в ней плытко так, мелко.
Ах, возьму я сейчас канареек и белку.
Вброд перейду – что же вы, Джозеф и Крыся?
Берег – вон он – еще за туманом не скрылся.
- Кажется только вода неподвижным свеченьем,
Страшно, как током, ударит теченье,
Тянет оно - в одном направленье,
И ты не думай о возвращенье.

Беллина шкурка в растворе дубеет,
В урне твой сохнет и млеет.
Что там… А здесь – солнышко греет.
- Ну а те, кого я любила,
Их – не увижу уж никогда?
- Что ты! Увидишь. И их с приливом
К нам сюда принесет вода.
And if for ever, то
Muzyka brzmi - из Штрауса обрывки.
Вода сгустилась вся и превратилась в сливки!
Но их не пьет никто. Ах, если бы Ты мог
Вернуть горячий прежний гранатовый наш сок,
Который тал долго кружился, который – всхлип, щелк –
Из сердца и в сердце – подкожный святой уголек.
Красная нитка строчила, сшивала творенье Твое!
О замысел один кровобращенья –
Прекрасен ты, как ангел мщенья.
Сколько лодок, сколько утлых кружится вокруг,
И в одной тебя я вижу, утонувший старый друг,
И котенок мой убитый на плечо мне прыгнул вдруг,
Лапкой белой гладит щеку –
Вместе алыть не так далеко.
Будто скрипнули двери –
Весел в уключинах взлет,
Темную думу измерить
Спустился ангел, как лот…




Sur les références dans le poème,
 

Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
est une citation de Goethe (tirée de Mignon's Lied),

And if for ever
de Byron (Fare thee well! and if for ever, / Still for ever, fare thee well.) ;

le sanctuaire de Saint Florian est à Cracovie, quant au bizarre Chenstokhovo ... c'est la forme russe de Częstochowa (je ne sais pourquoi Hélène Henry a conservé la translittération du russe ... parce que ce n'est pas par hasard que Krysia - un diminutif de Krystyna, Christine - vient de Częstochowa !).

Je me suis permis de rétablir les caractères polonais dans la traduction et de corriger une petite coquille (muzyka à la place de musyka).



Henry Gould rapporte (ici) cette remarque incisive d'Elena Schwarz : 

She says to me (roughly translated): Americans use the poem to find out what they're going to say, and they take a long time getting to it. The Russians wait until the whole poem is there, and then they commit it to memory.



lundi 19 août 2019

aux apôtres de la Stabilité ...

... en Russie, en Chine, ailleurs ... une installation de Tima Radya, à Ekaterinbourg :

Tima Radya, Stability, 2012

D'autres projets fascinants sur son site, celui-là en particulier.

Les ténèbres diurnes -- Sergueï Stratanovski

De la même génération que Viktor Krivouline, commentateur acide, ironique de la glaciation brejnevienne puis de la perestroïka, mais son ironie est sombre, sans le détachement drôlatique et un rien cynique d'un Kibirov.







Et toujours, même sur seulement six vers, une allusion évidente à la tradition : capable d'arrêter un cheval au galop, c'est une citation de Nekrassov (in Le gel au nez rouge),  un lieu commun, également, mais, à cet endroit, pour le lecteur russe, c'est bien plus que cela : par ces quelques mots embarque dans le poème tout le souvenir du texte de Nekrassov, tout ce que les quatre premiers vers ont dû laisser de côté de malheur et de courage. "En route, petit cheval !" ...






in Sergueï Stratanovski, Les ténèbres diurnes, traduit par Henri Abril avec une postface de Viktor Mikouline, Circé, 2016

mardi 4 juin 2019

Hesitations outside the door -- Margaret Atwood



Aurélie Nemours
Untitled (La structure du silence)
1984




I

I'm telling the wrong lies,
they are not even useful.

The right lies would at least
be keys, they would open the door.

The door is closed, the chairs,
the tables, the steel bowl, myself

shaping bread in the kitchen, wait
outside it.


II

That was a lie also,
I could go in if I wanted to.

Whose house is this
we both live in
but neither of us owns

How can I be expected
to find my way around

I could go in if I wanted to,
that's not the point, I don't have time,

I should be doing something
other than you.


III

What do you want from me
you who walk towards me ove the long floor

your arms outstreched, your heart
luminous though the ribs

around your head a crown
of shining blood

This is your castle, this is your metal door,
these are your stairs, your

bones, you twist all possible
dimensions into your own


IV

Alternate version: you advance
through the grey streets of this house,

the walls crumble, the dishes
thaw, vines grow
on the softening refrigerator

I say, leave me
alone, this is my winter,

I will stay here if I choose

You will not listen
to resistance, you cover me

with flags, a dark red
season, you delete from me
all other colours


V

Don't let me do this to you,
you are not those other people,
you are yourself

Take off the signatures, the false
bodies, this love
which does not fit you

This is not a house, there are no doors,
get out while it is
open, while you still can


VI

If we make stories for each other
about what is in the room
we will never have to go in.

You say: my other wives
are in there, they are all
beautiful and happy, they love me, why
disturb them

I say: it is only
a cupboard, my collection
of enveloppes, my painted
eggs, my rings

In your pockets the thin women
hang on their hooks, dismembered

Around my neck I wear
the head of the beloved, pressed
in the metal retina like a picked flower.


VII

Should we go into it
together / If I go into it
with you I will never come out

If I wait outside I can salvage
this house or what is left
of it, I can keep
my candles, my dead uncles
my restrictions

but you will go
alone, either
way is loss

Tell me what it is for

In the room we will find nothing
In the room we will find each other




(publié dans la livraison de Novembre 1970 de POETRY ; je ne sais où ce poème a été repris.
Bon, il suffisait de chercher : repris dans Margaret Atwood, Selected Poems 1965-1975, Houghton Mifflin Company, Boston 1976)
 

lundi 3 juin 2019

Bloody hammer -- Rocky Erickson (1947-2019)




Vitrail d'Aurélie Nemours à Salagon (Mane, 04300)




Demon is up in the attic to the left
My eye turns to the left to say no
You said first I am a special one
I never hammered my mind out
I never have the bloody hammer
I never have the bloody hammer
I never have the bloody hammer
I never have the bloody
I never have the bloody
I never have the bloody hammer

I am the doctor
I am the psychiatrist
To make sure they don't think
That they'd hammer their minds out
Or that they'd have a
Or that they'd have a bloody hammer
Or that they'd have a bloody hammer
Or that they'd have a bloody hammer
Or that they'd have a bloody
Or that they'd have a bloody
Or that they'd have a bloody hammer

Second, I am the special one
My eyes, green and blue
And safely unbegotten
To the left to say no
While the others with their hair turned white
They just roll their eyes back to the top of their head
And hammer the attic floor with a bloody hammer
I never have the bloody hammer
I never have the bloody
I never have the bloody
I never have the bloody hammer

It's not a sledgehammer
It's not a chisel
It's not a train
But a thought of unlimited horror for
Dr. O'Chane, Dr. O'Chane
Baby ghost says beat it with your chain
Baby ghost says don't drag your chain away
Dr. O'Chane
One bat enlighten me, one bat in rain
One bat likes wolfbane for
Dr. O'Chane, Dr. O'Chane

The ghost says beat it with your chain
The ghost says don't drag your chain away
Dr. O'Chane
All bats are as Dracula vampires
Vampires in the rain
Vampires in the lightning for
Dr. O'Chane, Dr. O'Chane
The baby ghost in the 1900s says beat it with your chain
The baby ghost says don't drag your spoon, don't drag your chain away
Dr. O'Chane

Demon is up in the attic to the left
My eye turns to the left to say no
You said first I am a special one
I never hammer my mind out
I never have the bloody hammer
I never have the bloody hammer
I never have the bloody hammer
I never have the bloody
I never have the bloody
I never have the bloody hammer


Ici par exemple.


lundi 20 mai 2019

"Mon cri est comme un bras tendu"




Zdzisław Beksiński


Tout sombre soubresaut du monde connaît ces déshérités qui ont perdu le passé et qui n'ont pas encore ce qui est proche. Car pour les hommes le plus proche même est très lointain. N'en soyons pas troublés , mais ayons la force de garder la forme que nous avons encore reconnue. Cela s'est élevé une fois parmi les hommes, au milieu du destin destructeur, au cœur même de cette ignorance de tout chemin, debout cela semblait exister et les étoiles des ciels alors s'en rapprochaient. Ange, à toi je puis montrer cela, afin que ton regard le sauve et finalement l'élève. Colonnes, pylônes, le sphinx, la cathédrale, son ascension arc-boutée qui s'élève, grise, d'une ville mourante ou d'une ville étrangère. N'était-ce point miracle ? Oh étonne-toi, ange, car c'est nous, nous ô grand ange ! Raconte que nous avons été capables de cela, mon propre souffle ne suffit point pour la louange. C'est ainsi que malgré tout nous n'avons pas perdu les espaces ouverts. (Qu'ils doivent être vastes puisque pendant des millénaires notre sentiment n'a point réussi à les emplir.)

(...)

Ne crois point que je veuille convaincre, ange, et même si je le voulais ! Tu ne viendrais pas. Car mon appel est toujours plein de départ. Tu ne saurais lutter contre un tel courant. Mon cri est comme un bras tendu. Et la main, en haut, ouverte pour savoir, reste ouverte devant toi, comme une défense ou un avertissement, ô Insaisissable.


Extrait de la Septième Élégie, in Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino, traduit par Rainer Biemel (Jean Rounault), Allia 2018

J'ignorais complètement cette traduction en prose ; c'est certainement celle que je proposerais à quiconque voudrait aborder les Élégies, avant d'aller vers les versions versifiées (celle de Philippe Jaccotet, en particulier), tant y est grande la tension pour serrer au plus près le sens.

vendredi 19 avril 2019

Les sonnets à Orphée - Restitution métrique -- Roger Lewinter


Inutile d'expliquer ce qu'est une restitution métrique ; la version parallèle du premier sonnet ci-dessous le montre à l'évidence :




Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
Un arbre, là, monta. O, pur surmontement!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
O, or, chante Orphée! Arbre, dans l'oreille, haut!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
Et, tout, fut silence. En ce silence pourtant,
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.
départ s'engageait autre, commencement, signe !

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
Bêtes d'impassibilité, de nids, de gîtes,
gelösten Wald von Lager und Genist;
éparse, claire, de la forêt débuchaient,
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
et il advint, que, là, non, en elles, de ruse,
und nicht aus Angst in sich so leise waren,
non plus que de crainte, si légères, étaient,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
mais, d'entendre. Petits, en leur cœur, paraissaient
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
rugissement, brame, cri. Et, à peine encore,
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,
qui cela, reçût, où même n'était de lutte,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
à notre soin le plus obscur, refuge donné
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
qui, ouvert, tel branchage, frémissant se dresse,
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.
là, un temple tu leur créas, dedans l'ouïe. 




Un tour de force, à placer haut parmi les rares tentatives fructueuses de faire "danser" le français !

Et si cela paraît un peu compliqué à suivre, (1) cela n'a rien de plus compliqué que Mallarmé, loin de là, (2) les vers de Rilke ne respectent pas non plus la syntaxe de l'allemand "standard", (3) voici une version plus "classique" (Maurice Betz, 1942), classique au point qu'on croirait du Sully Prudhomme :




Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.




Et maintenant, comparez :




Un arbre, là, monta. O, pur surmontement!
O, or, chante Orphée! Arbre, dans l'oreille, haut! 
Et, tout, fut silence. En ce silence pourtant, 
départ s'engageait autre, commencement, signe !

Bêtes d'impassibilité, de nids, de gîtes, 
éparse, claire, de la forêt débuchaient,
et il advint, que, là, non, en elles, de ruse, 
non plus que de crainte, si légères, étaient,

mais, d'entendre. Petits, en leur cœur, paraissaient
rugissement, brame, cri. Et, à peine encore, 
qui cela, reçût, où même n'était de lutte,

à notre soin le plus obscur, refuge donné
qui, ouvert, tel branchage, frémissant se dresse, 
là, un temple tu leur créas, dedans l'ouïe.




in Roger Lewinter, Rainer Maria Rilke, Les sonnets à Orphée, I - XXVI, Restitution métrique, Éditions Héros-Limite, 2014

lundi 15 avril 2019

Artaud et Paule -- Bernard Noël


Antonin Artaud
Portrait aux ferrets
24 mai 1947
(RMN)
en regard de la page 16 du livre



Artaud est désormais le grand consumé qui, loin de sortir de sa consumation, en fait sa langue.
Il est, dit-il, celui qui parle la langue de son propre incendie.
Il brûle, et il se sert de sa brûlure pour en traduire l'état et, par cet état, intensifier son humanité. Il est le spectateur de sa chair en proie aux flammes, un spectateur non distant et cependant assez distant pour voir cela de haut, sur sa propre flamme dansant, tandis que sa main trace dans un seul mouvement l'acte qui brûle et la vision qui alimente le feu.
Sa main trace le diagramme verbal de cette double occupation, elle n'écrit pas, elle enregistre le phénomène à sa vitesse. Elle n'inscrit pas du lisible, mais du vif, et à l'instant, et en l'état, et tel quel surgi, et criant.
La graphie des cahiers est l'empreinte même de la vivacité d'Artaud vivant son incendie. Ils ne pouvaient donc qu'être ainsi "écrits" -- dans cette écriture qui obéit aux pulsions et non à la calligraphie. Le sens est dans le mouvement avant d'être dans les articulations de la phrase.
Comparez cela à des volumes édités : l masse d'écriture est devenue des textes clairement établis, avec un appareil considérable de notes. L'illisible est devenu lisible. Est-ce une trahison ?
La sauvagerie a seulement changé d'apparence pour répondre à la nécessité qui veut qu'un livre soit un livre, avec un format, des pages assemblées, un empilement de lignes sur chacune. D'ailleurs, dès les premiers mots, un cri monte, intact, brutal, haletant. Loin d'avoir été atténué, domestiqué, normalisé par le livre, il est encore plus nu dans notre tête du fait qu'il s'arrête moins dans nos yeux. Il n'est plus graphique et par conséquent particulier, il est textuel et mental, autrement dit accessible à tous.
Artaud est là avec une violence à jamais revenante, un corps à jamais imposthume.
Imposthumable !
Artaud le Mômo qui râpe à mort le rhume où s'enroue l'être.
Que s'est-il passé ?
C'est la question que nous devons nous poser sous peine de n'être que de mortifères consommateurs de mots.


in Bernard Noël, Artaud et Paule, Lignes, Éditions Léo Scheer, 2003


Bel hommage à Paule Thévenin
Sans elle, il est probable que la conjonction de la pusillanimité des héritiers (cf l'histoire de l'Adresse au pape et l'Adresse au dalaï-lama) et de la docte lenteur de l’Université  nous aurait à ce jour gratifié d'un demi-tome d’Œuvres Expurgées, ce résidu se trouvant nanti d'un appareil critique supposant de charruer à travers une centaine de thèses ... dont une dizaine exclusivement consacrée à l'analyse physico-chimique du papier ou de l'encre. 
Sur les querelles d'édition des œuvres complètes d'Artaud, on peut toujours lire ceci. Quant aux tomes 27 et sq. , faudra-t-il que l'Université s'y intéresse pour les voir ressortir du coffre-fort de Gallimard ?

jeudi 11 avril 2019

Fille de la Kolyma -- Viktor Krivouline (1944-2001)


gravure d'Aleksander Aksinine (1949-1985)
illustrant Poèmes après les poèmes



C'est si triste que - de la Kolyma la fille bâtarde - elle déploie,
la littérature, ses ailes attardées couvrant un demi-ciel
au-dessus de ces muets qui jadis furent "NOUS",
leurs "je" sans nombre, multipliés comme éternellement.

C'est si triste que l'on puisse aujourd'hui faire sonner
un grand requiem de louanges et, sans risquer son cœur ni sa peau,
arroser d'une demi-vodka la mémoire du gué de corps humains
si généreusement construit sur le marais gluant de la culture.


in Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes, traduit par Hélène Henry, Les Hauts Fonds, 2017


en vo :


Дочь Колымы



До чего это грустно, что — побочная дочь Колымы —
расправляет свои запоздалые крылья вполнеба словесность
над немыми людьми, составлявшими некогда «МЫ»
их бесчисленных «я», умножаемых как бы на вечность.

До чего это грустно, что сегодня возможно сыграть
поощрительный реквием и, не рискуя ни сердцем, ни шкурой,
помянуть за полводкой из тел человеческих гать,
намощенную щедро над жидко-болотной культурой.

Cassandre - Viktor Krivouline (1944-2001)


Dans le miroir de bronze la sotte petite sotte 
voit le visage trouble indécidable ...
Le doigt dans la bouche ou les sourcils froncés maussades.
Silence, dit-elle, vous êtes un pays de souris.

Sourde-muette elle fixe au loin la Grèce qui se tait,
reflets rouges et vert bronze des mers.
Son âme pleure étreignant tout le vide
entre l’œil et le miroir - elle est comme un nuage heureux.

Le passé l'avenir sont unis grâce à cette ombre faible,
ce mouvement imperceptible au-dedans du disque doré,
et prophétisant sa clameur n'est cruelle que d'apparence,
à l'intérieur elle est silence - silence et lumière ...
La mer d'une lune dissoute s'approche tout près du visage.

Le passé l'avenir sont comme un visage avec son reflet,
comme étain et cuivre fondus en un siècle de bronze.
Dans le miroir de bronze - n'est-ce pas le frisson de lèvres malades ?

Serait-ce l'insomnie qui rougit ces paupières,
ou le reflet de l'incendie ?... Ce qui périt n'est pas Troie - 
mais une ville à venir et ses millions d'habitants


janvier 1972

in Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes, traduit par Hélène Henry, Les Hauts Fonds, 2017


en vo (plein d'autres, ici ou ) :


Кассандра

В бронзовом зеркале дурочка тихая, дура
видит лицо свое смутным и неразрешимым…
Палец во рту или брови, сведенные хмуро.
Тише мол, ежели в царстве живете мышином.

В даль бессловесную Греции с красным отливом,
с медною зеленью моря, уставилась глухонемая.
Плачет душа ее, всю пустоту обнимая
между зрачками и зеркалом — облачком встала счастливым.

Прошлое с будущим связано слабою тенью,
еле заметным движеньем внутри золотистого диска,
да и мычанье пророчицы только снаружи мученье,
в ней же самой тишина — тишина и свеченье…
Море луны растворенной к лицу придвигается близко.

Прошлое с будущим — словно лицо с отраженьем,
словно бы олово с медью сливаются в бронзовом веке.
В зеркале бронзы — не губы ль с больным шевеленьем?

Не от бессонницы ли эти красные веки,
или же отсвет пожара?... Не Троя кончается — некий
будущий город с мильонным его населеньем.


Январь 1972


Un maillon à rajouter à la chaîne ...

jeudi 27 décembre 2018

Ветка - Борис Гребенщиков -


Ничто из того, что было сказано, не
Было существенным.
Мы на другой стороне.
Обожженный дом в шинкаревском пейзаже.
Неважно куда, важно - все равно мимо.
Не было печали, и это не она,
Заблудившись с обоих сторон веретена.
Я почти наугад произношу имена.
Действительность по-прежнему недостижима.

Я открывал все двери самодельным ключом.
Я брал, не спрашивая - что и почем.
Люди не могут согласиться друг с другом
практически ни в чем.
В конце концов, это их дело.
Мне нужно было всё, а иначе - нет.
Образцовый нищий, у Галери Лафайет;
Но я смотрел на эту ветку сорок пять лет,
В конце концов, она
взяла и взлетела.

Словно нас зачали во время войны,
Нас крестили именами вины.
И когда слова были отменены,
Мы стали неуязвимы.
Словно что-то сдвинулось, в Млечном Пути,
Сняли с плеч ношу, отпустило в груди.
Словно мы, наконец оставили позади.
Эту бесконечную зиму...



Première neige - Vladimir Shinkarev


Ma chanson préférée de BG ? En tout cas, elle est sur l'album СОЛЬ (Le sel ; 1992 ?) ; ici, c'est à partir de 18:10.

lundi 16 juillet 2018

Travaux d'approche -- Michel Butor


(...)
écrire sur les villas de Ronce-les-Bains, Charentes-Maritimes : les plus anciennes datent du début du siècle. Pas de numéros dans les allées, seulement des noms : l'Aronde, Robinson, le Dauphin vert, Kilorédy, Hasty-cottage, la Louisiane. Après des années d'économie, on construit entre les pains, on nomme. C'est l’œuvre de toute une vie. Tout le village est une bibliothèque dont chaque volume ne comporte qu'un seul mot,

(...)




extrait de Blues des projets, dans Pliocène, la troisième partie de Michel Butor, Travaux d'approche, Poésie/Gallimard, 1972

mardi 12 juin 2018

Un nouveau monde


Julie : Les gens vont s'entraider ... pour reconstruire ... je veux dire ... les survivants
Harry : Julie, je crois bien que ce sera le tour des insectes

Extrait des dialogues de Miracle Mile, le film, à voir pour ce qu'il est, et pas seulement pour la bande originale de Tangerine Dream.

Etrangement, nous y sommes ; l'apocalypse est passée sans que nous nous en apercevions vraiment (vous savez, "not with a bang but a whimper"). Notre absence complète d'empathie, de souci de l'autre nous vaudra bientôt d'être cités en exemple dans les termitières du "nouveau monde".


mercredi 16 mai 2018

Le Havre et Raymond Queneau


PORT

Le mur qui s'allonge
et le toit qui plonge
les bois tout pourris
ne sont plus ici

La grue très oblique
les porcs les barriques
bien que disparus
sont rien moins que vus

Ce bateau sans grâce
près du ciel s'efface
laissant le jour gris
s'enfuir avec lui

                                       Le Havre, 1920

in Les Ziaux (1920-1943)




ADIEU

Adieu ce grand pont ces horizontales
ses arches ses murs et ses escaliers
ses fers peints en rouge et ses balustrades
adieu ce grand pont qui baigne ses pieds

adieu la maison et ses verticales
sa toiture mauve et ses volets gris
sa radio béante et dominicale
adieu la maison d'où je suis parti

adieu cette ville et sa vie oblique
ses pavés bien nus son asphalte noir
ses squelettes gras ses os méphitiques
adieu cette ville où meurt ma mémoire

in Marine (1920-1930)




Est-ce moi, ou la voix de Queneau ne tremble-t-elle pas toujours un peu quand il s'approche du Havre ? Dans les poèmes ci-dessus bien sûr (dont j'ai toujours tant aimé ce "sa radio béante et dominicale", un alexandrin d'anthologie !) mais plus encore, et pour cause, dans celui-là, qu'on pourrait dédier à toutes les villes martyres de toutes les guerres :




LE HAVRE DE GRACE

Il ne faut pas chercher espace ni souvenir
Dans la poussière énorme où dorment les maisons
Il ne faut pas chercher le temps et la mémoire
Dans la ferraille obscure où s'ébrèchent les toits
Je n'aurai pas cherché le vin ni le plaisir
Dans le vide indigo d'une fenêtre aveugle
Je n'aurai pas cherché le moment et l'histoire
Dans les rues abruties sous le poids des murailles
Les plans retraceront cette topographie
Les archives créeront cette chronologie
La mort s'affirme pure au creux des brèches sèches
Le sable se répand sur les jardins majeurs
Et l'école écroulée aspire mon enfance
Squelettes d'épiciers squelettes de tailleurs
Cadavre dispersé de la vieille librairie
On a tué tous les murs on a tué la lumière
Déjà des souvenirs commençaient à crever
On a tué tous les murs bétail supplémentaire
Je meurs par tout quartier La ville toute entière
Saute dans le matin en petites poussières
Dont l'une fut mon cœur dont l'autre fut ma main
Et ma tête et mon pied et mes cahiers scolaires
Et l'angoisse et le pain et les jeux et la nuit
Un balai un balai pour toute la poussière
Je suis si mort déjà que je puis rire aux larmes
Et la mer lessivait ce qui veut bien blanchir

in L'instant fatal (1943-1948)






Le Havre, 1945
mais ce pourrait être Grozny, Alep ...



Ces deux poèmes sont extraits de Raymond Queneau, L'Instant fatal, précédé de Les Ziaux, Poésie/Gallimard