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mardi 1 décembre 2020

The Nightfields -- Joanna Klink

Du Je au Tu, du Tu au Nous, du Nous au Monde, de recueil en recueil, Joanna Klink poursuit sa trajectoire. Je ne saurais trop recommander The Nightfields (Penguin), paru en juillet dernier.



We seek the dark -- certain things we reveal

only in the dark. Musk, flying clouds.

A breath spoken into the eyelids

of the one most close to you.

 

 

 

mercredi 15 janvier 2020

Etres de crépuscule -- Roger Caillois


Il y a quelque chose d'infiniment mélancolique à vouloir d'un monde qui ne voudra pas de nous.

Ceux de ma génération (ceux qui ne s'attarderont plus exagérément ...) qui comprennent les enjeux du changement climatique sont dans cette position : le monde que nous habitons (laissez tomber Heidegger, lisez au sens courant, c'est bien suffisant) est le seul que nous sachions habiter et pourtant nous le savons condamné, ou plutôt nous savons qu'il nous faut, nous aussi, le condamner, malgré la double haie de sarcasmes, de ceux qui nous rappellent que le monde que nous appelons de nos vœux nous sera inhabitable (merci, on est au courant ; nous n'habiterons pas ce monde, en réalité, c'est entendu, et oui, ce serait facilité que de souhaiter pour ceux qui nous suivent un monde dont nous ne voudrions pas ... à ceci près que ce monde dont, effectivement, nous n'avons pas voulu pendant trop longtemps, eux, le veulent), de ceux qui nous reprochent d'avoir habité et donc construit ce monde (et à qui notre engagement sonne "trop peu, trop tard").

Longtemps, je n'ai trouvé nulle part de description pertinente de cette infinie mélancolie. Si vous voulez en avoir une description tellement plus fine que ce qui précède, lisez ce très bref texte de Caillois, republié chez Fata Morgana (2016).

Ce texte parut en espagnol, dans la revue SUR, en décembre 1940, puis en français dans la revue Labyrinthe, en décembre 1945, avant d'être repris dans Le rocher de Sisyphe en 1946 chez Gallimard



vendredi 20 septembre 2019

Navigation -- Elena Schwarz (1943-2010)


Moi, Ignace et Joseph et Krysia et Mania
Dans le brouillard nous voguions éblouis sur la barque chaude et desséchée.
Si Vistule et Baltique sont une, nous voguions, oui, sur la Vistule,
Nus peut-être ou pas dans des volutes de poussière rose.
A peine si nous nous voyions, comme des mouches dans un verre à facettes,
Comme les pépins du raisin sous la peau du raisin : notre corps s'était
Réfugié en-dedans et nos âmes pareilles entre elles, nos âmes semaisons d'hiver
Étaient en-dehors et nous emmaillotaient de sacs translucides.
Où donc si lentement voguions-nous sans paraître voguer ?
Longtemps nous avons contemplé le fond de l'eau glissant tout proche.
- Joseph, est-ce un grain de beauté sur ton front ?
Et il me répondit, et ses yeux étaient sombres :
- J'étais gardien au sanctuaire de Saint-Florian,
Ce que j'ai au front est une blessure mortelle,
Quelqu'un a tiré, un ivrogne sans doute.
Et Krysia, tu la vois qui miroite toute en soie mauve et bleue ?
Elle a brûlé hier chez elle à Chenstokhovo,
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Elle est toute sombre et chaude, comme une châtaigne rôtie.
Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
Ce qu'il a dit de moi, - non, ce n'avait rien d'horrible -,
Simplement j'ai oublié quoi, essayant en vain de comprendre,
Ce qu'il a dit, sans érafler la conscience, l'a privée de la vue,
Privée de ses yeux : quelle chose m'est arrivée là-bas ?
Quoi que ce soit, non, ce n'est pas arrivé à moi.
Cachés par habitude dans leur semblant de cage,
Trois canaris (cousins et de même âge)
S'enchantaient du reflet de leur chant. Et à côté de moi,
Blessé d'un tir précis, un écureuil borgne courbait le dos.
Le fleuve étincelait, fluide, peu profond.
Ah, prendre les canaris, l'écureuil,
Traverser à gué ... Et vous, Joseph et Krysia ?
La rive là-bas, n'est pas encore dans le brouillard.
- On dirait l'eau n'est que lumière immobile,
Effroi : le flux frappe comme un choc électrique,
Il porte dans une seule direction,
Il n'y aura pas de retour.

La peau de l'écureuil tanne dans la mixture,
Et dans l'urne ta cendre durcit et sèche.
Que dire de là-bas ... ici le soleil est si bon.
- Mais alors, ceux que j'aimais,
Je ne les reverrai jamais plus ?
- Mais si ! Que dis-tu là ? Le flux
Nous les rapportera.
And if for ever, c'est muzyka brzmi : des fragments de Brahms.
L'eau s'est toute épaissie, on dirait de la crème !
Nul ne la boit. Ah, puisses Tu
Nous rendre ce sac brûlant des grenades
Qui tournoyait longuement, et qui flac et qui floc retournait
Du cœur au cœur, braise sainte et secrète !
Un fil rouge à grands points cousait ta création !
O unique dessein du sang qui circule,
Tu es beau comme l'ange de la Rétribution.
Combien de barques, de barques fragiles tournoient à l'entour.
Dans l'une je te vois, mon vieil ami qui te noyas.
Et mon chaton qu'on tua me saute soudain sur l'épaule,
Me caresse la joue d'une patte blanche.
Nous n'avons plus si loin à voguer ensemble.
On dirait qu'une porte grince.
Les avirons dans les tolets s'envolent,
Un ange comme une sonde va descendre
Mesurer l'âme obscure ....
1975

in Elena Schwarz, La Vierge chevauchant Venise et moi sur son épaule, traduit par Hélène Henry, Alidades, 1995
C'est à ma connaissance le seul recueil de traductions d'Elena Schwarz en français.


Ce poème, je me souviens encore de l'avoir découvert au printemps 1980 ; j'ignorais tout alors d'Elena Schwarz, l'autre recluse de Leningrad (Aronzon mort, Brodsky en exil, demeurait Schwarz). C'est injuste de dire qu'on croule en France sous les traductions de Brodsky, c'est injuste, d'accord, mais tout de même, un seul recueil d'Elena Schwarz et même pas un seul recueil de Leonid Aronzon ...



Voici la version originale :



Плаванье



Я, Игнаций, Джозеф, Крыся и Маня
В теплой рассохшейся лодке в слепительном плыли тумане.
Если Висла – залив, топ о ней мы, наверно, и плыли,
Были наги-не наги в клубах розовой пыли.
Видны друг другу едва, как мухи в граненом стакане,
Как виноградные косточки под виноградною кожей –
Тело внутрь ушло, а души, как озими всхожи,
Были снаружи и спальным прозрачным мешком укрыли.
Куда же так медленно мы – как будто не плыли – а плыли?
Долго глядели мы все на скользившее мелкое дно.
-Джозеф, на лбу у тебя родимое что-ли пятно?
Он мне ответил, И стало в глазах темно:
-Был я сторожем в церкви святой Флориана,
А на лбу у меня смертельная рана,
Выстрелил кто-то, наверное, спьяну.
Видишь – Крыся мерцает в шелке – синем, лиловом?
Она сгорела вчера дома под Ченстоховом
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Вся а темная, теплая, как подгоревший каштан.
Was hat man dir, du armes Kind, getan?
Что он сказал про меня – не то, чтобы было ужасно,
Только не помню я, что – понять я старалась напрасно –
Не царапнув сознанья, его ослепило,
Обезглазило – что же со мною там было?
Что бы там ни было – нет, не со мною то было.
Скрывшись привычно в подобии клетки,
Три канарейки – кузины и однолетки –
Отблеском пения тешились. Подстрелена метко,
Сгорбилась рядом со мной одноглазая белка.
Речка сияла, и было в ней плытко так, мелко.
Ах, возьму я сейчас канареек и белку.
Вброд перейду – что же вы, Джозеф и Крыся?
Берег – вон он – еще за туманом не скрылся.
- Кажется только вода неподвижным свеченьем,
Страшно, как током, ударит теченье,
Тянет оно - в одном направленье,
И ты не думай о возвращенье.

Беллина шкурка в растворе дубеет,
В урне твой сохнет и млеет.
Что там… А здесь – солнышко греет.
- Ну а те, кого я любила,
Их – не увижу уж никогда?
- Что ты! Увидишь. И их с приливом
К нам сюда принесет вода.
And if for ever, то
Muzyka brzmi - из Штрауса обрывки.
Вода сгустилась вся и превратилась в сливки!
Но их не пьет никто. Ах, если бы Ты мог
Вернуть горячий прежний гранатовый наш сок,
Который тал долго кружился, который – всхлип, щелк –
Из сердца и в сердце – подкожный святой уголек.
Красная нитка строчила, сшивала творенье Твое!
О замысел один кровобращенья –
Прекрасен ты, как ангел мщенья.
Сколько лодок, сколько утлых кружится вокруг,
И в одной тебя я вижу, утонувший старый друг,
И котенок мой убитый на плечо мне прыгнул вдруг,
Лапкой белой гладит щеку –
Вместе алыть не так далеко.
Будто скрипнули двери –
Весел в уключинах взлет,
Темную думу измерить
Спустился ангел, как лот…




Sur les références dans le poème,
 

Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
est une citation de Goethe (tirée de Mignon's Lied),

And if for ever
de Byron (Fare thee well! and if for ever, / Still for ever, fare thee well.) ;

le sanctuaire de Saint Florian est à Cracovie, quant au bizarre Chenstokhovo ... c'est la forme russe de Częstochowa (je ne sais pourquoi Hélène Henry a conservé la translittération du russe ... parce que ce n'est pas par hasard que Krysia - un diminutif de Krystyna, Christine - vient de Częstochowa !).

Je me suis permis de rétablir les caractères polonais dans la traduction et de corriger une petite coquille (muzyka à la place de musyka).



Henry Gould rapporte (ici) cette remarque incisive d'Elena Schwarz : 

She says to me (roughly translated): Americans use the poem to find out what they're going to say, and they take a long time getting to it. The Russians wait until the whole poem is there, and then they commit it to memory.



lundi 26 août 2019

Voyage à Briansk -- Olga Sedakova


Histoire de continuer avec des contemporains du dégel/débâcle soviétique ! Ironie acide dans ces chroniques de la vie quotidienne d'une "travailleuse de la culture" en 1984. Que d'amertume prémonitoire dans ce "Il y aura bien des réhabilitations, mais jamais pour ça." !


  


Nous ne nous connaissions pas, moi et l'homme venu m'accueillir, mais nous nous reconnûmes immédiatement. Ne pas reconnaître un bon musicien sur le quai de la gare de Briansk ? Il n'aurait plus manqué que cela ! Ce qui distingue ces visages, c'est en premier lieu la résignation, et ensuite le reflet d'une peur sans objet. De peur non pas pour soi, mais de ce que, soudain, la jungle de la réalité quotidienne soviétique n'écarte le rideau relativement décent qui la recouvre, et ne se montre dans toute sa splendeur. Et cela peut se produire à n'importe quel moment ... Oh, qui dira l'abîme qui s'ouvre devant notre représentant de l' "intelligentsia artistique", lorsqu'on l'interpelle soudain d'un "Camarade Petrov !" ... Sans doute lui fera-t-on rien de vraiment grave - c'est pour le moment exclu - mais il y a là une horreur clapotante et croupissante comme les marais de Poléssie, l'horreur des mots défigurés, de la beauté bafouée, et de quelques notions comme l'honneur, la sincérité et la dignité, définitivement inscrites au registre des "concepts dépassés". Il y aura bien des réhabilitations, mais jamais pour ça.
Comme chacun sait, le monde est livré au mal. Cependant les formes traditionnelles que prend le mal en ce monde - le culte de Mammon et échange des jouissances terrestres, les tentations, l'affirmation de soi qui aboutit à une satisfaction venant compenser de longues années d'effort, etc. - sont épargnées à un membre de "l'intelligentsia artistique", un "travailleur de la culture" et même un "distingué acteur de la culture" tel que l'est l'homme venu à ma rencontre. Sa façon (et la mienne) d'être au service de Mammon relève d'un cas à part, qui nécessite une nouvelle analyse. Quel est le visage sous lequel nous apparaît Mammon ? A mon avis, celui-ci : la promesse de ne pas pousser l'affaire jusqu'à ses extrémités les plus désagréables. Je ne parle ici que de ces "acteurs de la science et de l'art" qui savent ce que sont l'art et la science, ou qui du moins savent que ce n'es pas ce qu'on les contraint d'appeler ainsi. Pour les autres, Mammon fait jouer ses appas ordinaires.
"Non, ce n'est pas vous, c'est moi le prolétaire !" - avait un jour fièrement déclaré Pasternak. J'ai longtemps répété après lui cette phrase, avant de la reconsidérer. Non, non, Boris Leonidovitch, ne connaissez-vous donc pas la définition d'un prolétaire ? Il n'a rien à perdre que ses chaînes et le monde entier à gagner. Nous, nous n'avons rien à gagner, et personne n'a jamais qualifié ce sentiment-là de prolétarien. En revanche, nous avons beaucoup, beaucoup de choses à perdre. Nous vivons dans la bienheureuse ignorance de notre grande richesse ("Nous pensions : nous sommes si pauvres, nous ne possédons rien ... Et dès que nous avons commencé à perdre ... - A. Akhmatova). Oui, nous pouvons encore perdre bien des choses. Je ne parle pas des conditions nécessaires à la prolongation de notre existence physique. Ni du droit d'être tenu pour sain d'esprit, ou de na pas être présenté aux yeux de ses compatriotes comme un espion à la solde de la C.I.A. Ni du boomerang de malheurs qui reviendra en un large cercle frapper la famille et les amis. Mais - de l'anéantissement de son travail, de ce que l'on ne pourra plus jouer dans les sovkhozes les Quatuors viennois, comme le fait mon hôte, ni lire Rilke aux étudiants, ou éditer des chroniques anciennes ... Voilà l'argument le plus imparables de notre Mammon. Mais en route, sinon je ne décrirai jamais ces trois jours à Briansk.


in Olga Sedakova, Le voyage à Briank, suivi par Le don de la liberté et Quelques mots sur la poésie, son commencement et sa continuation, traduit et annoté (*) par Marie-Noëlle Pane, Clémence Hiver, 2008

(*) et quelle belle richesse, toutes ces annotations !

D'Olga Sedakova, toujours chez Clémence Hiver, Le voyage à Tartu et retour et chez Caractères, Le voyage en Chine et autres poèmes.



Mon exemplaire est fièrement tamponné par la Direction Départementale du Livre et de la Lecture de l'Hérault ; lui a-t-il été subtilisé pour enrichir le marché de l'occasion, est-ce le résultat d'une purge (un auteur soviétique, pouah !) ? C'est en tout cas une touche d'ironie supplémentaire quand on sait le rôle de la "Société des Bibliophiles" dans ce récit de Sedakova ...

Je ne l'avais jamais remarqué auparavant : si Gorki sert, et il l'a bien mérité, de repoussoir absolu à cette génération, ce pauvre Boris Leonidovitch lui sert souvent de soufre-douleur ; il y a aussi un poème de Statanovski qui le raille affectueusement ; d'où cela peut-il bien venir ?


Et si les marais de Poléssie (aka marais de Pinsk), dont la région de Briansk forme la limite orientale, ne vous disent rien ... c'est un des ces endroits oubliés au bord des cartes d'Europe, à cheval sur la Pologne, l'Ukraine, la Russie et surtout la Biélorussie. Un univers de tourbières labyrinthiques aujourd'hui un peu mieux préservé de l'assèchement pour exploitation agricole.

où l'on trouve bien d'autres photos de Sergeĭ Plytkevich
  
Et si on vous dit que c'est le bassin de la Pripiat, affluent du Dniepr qui arrose une ville ... qui s'appelle aussi Pripiat ?


lundi 19 août 2019

Les ténèbres diurnes -- Sergueï Stratanovski

De la même génération que Viktor Krivouline, commentateur acide, ironique de la glaciation brejnevienne puis de la perestroïka, mais son ironie est sombre, sans le détachement drôlatique et un rien cynique d'un Kibirov.







Et toujours, même sur seulement six vers, une allusion évidente à la tradition : capable d'arrêter un cheval au galop, c'est une citation de Nekrassov (in Le gel au nez rouge),  un lieu commun, également, mais, à cet endroit, pour le lecteur russe, c'est bien plus que cela : par ces quelques mots embarque dans le poème tout le souvenir du texte de Nekrassov, tout ce que les quatre premiers vers ont dû laisser de côté de malheur et de courage. "En route, petit cheval !" ...






in Sergueï Stratanovski, Les ténèbres diurnes, traduit par Henri Abril avec une postface de Viktor Mikouline, Circé, 2016

mardi 4 juin 2019

Hesitations outside the door -- Margaret Atwood



Aurélie Nemours
Untitled (La structure du silence)
1984




I

I'm telling the wrong lies,
they are not even useful.

The right lies would at least
be keys, they would open the door.

The door is closed, the chairs,
the tables, the steel bowl, myself

shaping bread in the kitchen, wait
outside it.


II

That was a lie also,
I could go in if I wanted to.

Whose house is this
we both live in
but neither of us owns

How can I be expected
to find my way around

I could go in if I wanted to,
that's not the point, I don't have time,

I should be doing something
other than you.


III

What do you want from me
you who walk towards me ove the long floor

your arms outstreched, your heart
luminous though the ribs

around your head a crown
of shining blood

This is your castle, this is your metal door,
these are your stairs, your

bones, you twist all possible
dimensions into your own


IV

Alternate version: you advance
through the grey streets of this house,

the walls crumble, the dishes
thaw, vines grow
on the softening refrigerator

I say, leave me
alone, this is my winter,

I will stay here if I choose

You will not listen
to resistance, you cover me

with flags, a dark red
season, you delete from me
all other colours


V

Don't let me do this to you,
you are not those other people,
you are yourself

Take off the signatures, the false
bodies, this love
which does not fit you

This is not a house, there are no doors,
get out while it is
open, while you still can


VI

If we make stories for each other
about what is in the room
we will never have to go in.

You say: my other wives
are in there, they are all
beautiful and happy, they love me, why
disturb them

I say: it is only
a cupboard, my collection
of enveloppes, my painted
eggs, my rings

In your pockets the thin women
hang on their hooks, dismembered

Around my neck I wear
the head of the beloved, pressed
in the metal retina like a picked flower.


VII

Should we go into it
together / If I go into it
with you I will never come out

If I wait outside I can salvage
this house or what is left
of it, I can keep
my candles, my dead uncles
my restrictions

but you will go
alone, either
way is loss

Tell me what it is for

In the room we will find nothing
In the room we will find each other




(publié dans la livraison de Novembre 1970 de POETRY ; je ne sais où ce poème a été repris.
Bon, il suffisait de chercher : repris dans Margaret Atwood, Selected Poems 1965-1975, Houghton Mifflin Company, Boston 1976)
 

lundi 20 mai 2019

"Mon cri est comme un bras tendu"




Zdzisław Beksiński


Tout sombre soubresaut du monde connaît ces déshérités qui ont perdu le passé et qui n'ont pas encore ce qui est proche. Car pour les hommes le plus proche même est très lointain. N'en soyons pas troublés , mais ayons la force de garder la forme que nous avons encore reconnue. Cela s'est élevé une fois parmi les hommes, au milieu du destin destructeur, au cœur même de cette ignorance de tout chemin, debout cela semblait exister et les étoiles des ciels alors s'en rapprochaient. Ange, à toi je puis montrer cela, afin que ton regard le sauve et finalement l'élève. Colonnes, pylônes, le sphinx, la cathédrale, son ascension arc-boutée qui s'élève, grise, d'une ville mourante ou d'une ville étrangère. N'était-ce point miracle ? Oh étonne-toi, ange, car c'est nous, nous ô grand ange ! Raconte que nous avons été capables de cela, mon propre souffle ne suffit point pour la louange. C'est ainsi que malgré tout nous n'avons pas perdu les espaces ouverts. (Qu'ils doivent être vastes puisque pendant des millénaires notre sentiment n'a point réussi à les emplir.)

(...)

Ne crois point que je veuille convaincre, ange, et même si je le voulais ! Tu ne viendrais pas. Car mon appel est toujours plein de départ. Tu ne saurais lutter contre un tel courant. Mon cri est comme un bras tendu. Et la main, en haut, ouverte pour savoir, reste ouverte devant toi, comme une défense ou un avertissement, ô Insaisissable.


Extrait de la Septième Élégie, in Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino, traduit par Rainer Biemel (Jean Rounault), Allia 2018

J'ignorais complètement cette traduction en prose ; c'est certainement celle que je proposerais à quiconque voudrait aborder les Élégies, avant d'aller vers les versions versifiées (celle de Philippe Jaccotet, en particulier), tant y est grande la tension pour serrer au plus près le sens.

vendredi 19 avril 2019

Les sonnets à Orphée - Restitution métrique -- Roger Lewinter


Inutile d'expliquer ce qu'est une restitution métrique ; la version parallèle du premier sonnet ci-dessous le montre à l'évidence :




Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
Un arbre, là, monta. O, pur surmontement!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
O, or, chante Orphée! Arbre, dans l'oreille, haut!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
Et, tout, fut silence. En ce silence pourtant,
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.
départ s'engageait autre, commencement, signe !

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
Bêtes d'impassibilité, de nids, de gîtes,
gelösten Wald von Lager und Genist;
éparse, claire, de la forêt débuchaient,
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
et il advint, que, là, non, en elles, de ruse,
und nicht aus Angst in sich so leise waren,
non plus que de crainte, si légères, étaient,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
mais, d'entendre. Petits, en leur cœur, paraissaient
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
rugissement, brame, cri. Et, à peine encore,
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,
qui cela, reçût, où même n'était de lutte,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
à notre soin le plus obscur, refuge donné
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
qui, ouvert, tel branchage, frémissant se dresse,
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.
là, un temple tu leur créas, dedans l'ouïe. 




Un tour de force, à placer haut parmi les rares tentatives fructueuses de faire "danser" le français !

Et si cela paraît un peu compliqué à suivre, (1) cela n'a rien de plus compliqué que Mallarmé, loin de là, (2) les vers de Rilke ne respectent pas non plus la syntaxe de l'allemand "standard", (3) voici une version plus "classique" (Maurice Betz, 1942), classique au point qu'on croirait du Sully Prudhomme :




Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.




Et maintenant, comparez :




Un arbre, là, monta. O, pur surmontement!
O, or, chante Orphée! Arbre, dans l'oreille, haut! 
Et, tout, fut silence. En ce silence pourtant, 
départ s'engageait autre, commencement, signe !

Bêtes d'impassibilité, de nids, de gîtes, 
éparse, claire, de la forêt débuchaient,
et il advint, que, là, non, en elles, de ruse, 
non plus que de crainte, si légères, étaient,

mais, d'entendre. Petits, en leur cœur, paraissaient
rugissement, brame, cri. Et, à peine encore, 
qui cela, reçût, où même n'était de lutte,

à notre soin le plus obscur, refuge donné
qui, ouvert, tel branchage, frémissant se dresse, 
là, un temple tu leur créas, dedans l'ouïe.




in Roger Lewinter, Rainer Maria Rilke, Les sonnets à Orphée, I - XXVI, Restitution métrique, Éditions Héros-Limite, 2014

lundi 15 avril 2019

Artaud et Paule -- Bernard Noël


Antonin Artaud
Portrait aux ferrets
24 mai 1947
(RMN)
en regard de la page 16 du livre



Artaud est désormais le grand consumé qui, loin de sortir de sa consumation, en fait sa langue.
Il est, dit-il, celui qui parle la langue de son propre incendie.
Il brûle, et il se sert de sa brûlure pour en traduire l'état et, par cet état, intensifier son humanité. Il est le spectateur de sa chair en proie aux flammes, un spectateur non distant et cependant assez distant pour voir cela de haut, sur sa propre flamme dansant, tandis que sa main trace dans un seul mouvement l'acte qui brûle et la vision qui alimente le feu.
Sa main trace le diagramme verbal de cette double occupation, elle n'écrit pas, elle enregistre le phénomène à sa vitesse. Elle n'inscrit pas du lisible, mais du vif, et à l'instant, et en l'état, et tel quel surgi, et criant.
La graphie des cahiers est l'empreinte même de la vivacité d'Artaud vivant son incendie. Ils ne pouvaient donc qu'être ainsi "écrits" -- dans cette écriture qui obéit aux pulsions et non à la calligraphie. Le sens est dans le mouvement avant d'être dans les articulations de la phrase.
Comparez cela à des volumes édités : l masse d'écriture est devenue des textes clairement établis, avec un appareil considérable de notes. L'illisible est devenu lisible. Est-ce une trahison ?
La sauvagerie a seulement changé d'apparence pour répondre à la nécessité qui veut qu'un livre soit un livre, avec un format, des pages assemblées, un empilement de lignes sur chacune. D'ailleurs, dès les premiers mots, un cri monte, intact, brutal, haletant. Loin d'avoir été atténué, domestiqué, normalisé par le livre, il est encore plus nu dans notre tête du fait qu'il s'arrête moins dans nos yeux. Il n'est plus graphique et par conséquent particulier, il est textuel et mental, autrement dit accessible à tous.
Artaud est là avec une violence à jamais revenante, un corps à jamais imposthume.
Imposthumable !
Artaud le Mômo qui râpe à mort le rhume où s'enroue l'être.
Que s'est-il passé ?
C'est la question que nous devons nous poser sous peine de n'être que de mortifères consommateurs de mots.


in Bernard Noël, Artaud et Paule, Lignes, Éditions Léo Scheer, 2003


Bel hommage à Paule Thévenin
Sans elle, il est probable que la conjonction de la pusillanimité des héritiers (cf l'histoire de l'Adresse au pape et l'Adresse au dalaï-lama) et de la docte lenteur de l’Université  nous aurait à ce jour gratifié d'un demi-tome d’Œuvres Expurgées, ce résidu se trouvant nanti d'un appareil critique supposant de charruer à travers une centaine de thèses ... dont une dizaine exclusivement consacrée à l'analyse physico-chimique du papier ou de l'encre. 
Sur les querelles d'édition des œuvres complètes d'Artaud, on peut toujours lire ceci. Quant aux tomes 27 et sq. , faudra-t-il que l'Université s'y intéresse pour les voir ressortir du coffre-fort de Gallimard ?

lundi 16 juillet 2018

Travaux d'approche -- Michel Butor


(...)
écrire sur les villas de Ronce-les-Bains, Charentes-Maritimes : les plus anciennes datent du début du siècle. Pas de numéros dans les allées, seulement des noms : l'Aronde, Robinson, le Dauphin vert, Kilorédy, Hasty-cottage, la Louisiane. Après des années d'économie, on construit entre les pains, on nomme. C'est l’œuvre de toute une vie. Tout le village est une bibliothèque dont chaque volume ne comporte qu'un seul mot,

(...)




extrait de Blues des projets, dans Pliocène, la troisième partie de Michel Butor, Travaux d'approche, Poésie/Gallimard, 1972

mardi 12 juin 2018

Louve basse -- Denis Roche (1937-2015)


Denis Roche - New York 1975


Depuis 37 ans que mon corps danse son lent spaghetti de mort, qu'il le sent s'échapper hors de ses trous, furtivement, et napper ses pas, les voiler de couleurs et minauder à travers cet arachnéen comportement, ce délire ambulatoire psalmodié, les événements les plus insupportables, je ne sais plus où trouver un "sujet" suffisamment décarcassé de l'amidon glotteux pour qu'il se traîne enfin demandant pitié à son exploiteur. Je n'ai pas, moi, cet œil fou, ce hiatus béant, avec une prunelle palpitante et des fibrilles roses sous le globe poli ! Et si ma phrase vous paraît emberlificotée, craignez le spaghetti, le rongement des sols que j'ai connus. Les faibles croiront voir dans tout ce livre des différences (gnoséologiques, hum !), ou, s'ils me connaissent un peu (quelques faibles me connaissent effectivement), à tout le moins une invitation au dernier supplice en date que nous sommes quelques-uns à tenter 'infliger au discours besace : pourquoi pas ? Mais rien ne résout cet ici obscuré et clochard, étayé par une agonie filandreuse, même sans musique.
-- Et ça marche ?
-- Bizarre, non ? un constat d'échec et de peur qui marcherait ! ?

in Denis Roche, Louve basse, Seuil, 1976

Un nouveau monde


Julie : Les gens vont s'entraider ... pour reconstruire ... je veux dire ... les survivants
Harry : Julie, je crois bien que ce sera le tour des insectes

Extrait des dialogues de Miracle Mile, le film, à voir pour ce qu'il est, et pas seulement pour la bande originale de Tangerine Dream.

Etrangement, nous y sommes ; l'apocalypse est passée sans que nous nous en apercevions vraiment (vous savez, "not with a bang but a whimper"). Notre absence complète d'empathie, de souci de l'autre nous vaudra bientôt d'être cités en exemple dans les termitières du "nouveau monde".


mercredi 16 mai 2018

Le Havre et Raymond Queneau


PORT

Le mur qui s'allonge
et le toit qui plonge
les bois tout pourris
ne sont plus ici

La grue très oblique
les porcs les barriques
bien que disparus
sont rien moins que vus

Ce bateau sans grâce
près du ciel s'efface
laissant le jour gris
s'enfuir avec lui

                                       Le Havre, 1920

in Les Ziaux (1920-1943)




ADIEU

Adieu ce grand pont ces horizontales
ses arches ses murs et ses escaliers
ses fers peints en rouge et ses balustrades
adieu ce grand pont qui baigne ses pieds

adieu la maison et ses verticales
sa toiture mauve et ses volets gris
sa radio béante et dominicale
adieu la maison d'où je suis parti

adieu cette ville et sa vie oblique
ses pavés bien nus son asphalte noir
ses squelettes gras ses os méphitiques
adieu cette ville où meurt ma mémoire

in Marine (1920-1930)




Est-ce moi, ou la voix de Queneau ne tremble-t-elle pas toujours un peu quand il s'approche du Havre ? Dans les poèmes ci-dessus bien sûr (dont j'ai toujours tant aimé ce "sa radio béante et dominicale", un alexandrin d'anthologie !) mais plus encore, et pour cause, dans celui-là, qu'on pourrait dédier à toutes les villes martyres de toutes les guerres :




LE HAVRE DE GRACE

Il ne faut pas chercher espace ni souvenir
Dans la poussière énorme où dorment les maisons
Il ne faut pas chercher le temps et la mémoire
Dans la ferraille obscure où s'ébrèchent les toits
Je n'aurai pas cherché le vin ni le plaisir
Dans le vide indigo d'une fenêtre aveugle
Je n'aurai pas cherché le moment et l'histoire
Dans les rues abruties sous le poids des murailles
Les plans retraceront cette topographie
Les archives créeront cette chronologie
La mort s'affirme pure au creux des brèches sèches
Le sable se répand sur les jardins majeurs
Et l'école écroulée aspire mon enfance
Squelettes d'épiciers squelettes de tailleurs
Cadavre dispersé de la vieille librairie
On a tué tous les murs on a tué la lumière
Déjà des souvenirs commençaient à crever
On a tué tous les murs bétail supplémentaire
Je meurs par tout quartier La ville toute entière
Saute dans le matin en petites poussières
Dont l'une fut mon cœur dont l'autre fut ma main
Et ma tête et mon pied et mes cahiers scolaires
Et l'angoisse et le pain et les jeux et la nuit
Un balai un balai pour toute la poussière
Je suis si mort déjà que je puis rire aux larmes
Et la mer lessivait ce qui veut bien blanchir

in L'instant fatal (1943-1948)






Le Havre, 1945
mais ce pourrait être Grozny, Alep ...



Ces deux poèmes sont extraits de Raymond Queneau, L'Instant fatal, précédé de Les Ziaux, Poésie/Gallimard


 

jeudi 29 mars 2018

Dover beach -- Matthew Arnold

Une traduction française d'un des poèmes les plus connus de Matthew Arnold (apparemment, ces traductions sont un peu rares) :

(dénichée ici)

lundi 26 mars 2018

Lettres à Essénine (27) -- Jim Harrison


27

I won my wings ! I got all A's ! We bought fresh fruits ! The toilet broke ! Thus my life draws fuel ineluctably from triumph. Manic, rainy June slides into July and I am carefully dressing myself in primary colours for happiness. When the summer solstice has passed you know you're finally safe again. That midnight surely dates the year. "Look to your romantic interests and business investments, "says the star hack in the newspapers. But if you have neither ? Millions will be up to nothing. One of those pure empty days with all the presence of a hole in the ground. The stars have stolen twenty-four hours and vengeance is out of the question. But I'm a three-peckered purpel goat if you were tied to any planet by your cord. That is mischief, an inferior magic ; pulling the lining out of a top hat. You merely rolled on the ground moaning trying to put that mask off but it had grown into your face. "Such a price the gods extract for song to become what we sing," said someone (*, NDLC). If it aches that badly you have to take the head off, narrow the neck to a third its normal size, a practice known as hanging by gift of the state or as a do-it-yourself project. But what I wonder about is your velocity : ten years from Ryazan to leningrad. A little more than a decade, two years into your fifth seven and on out like a proton in ana accelerator. You simply fell of the edge of the world while most of us are given circles or, hopefully, spirals. The new territory had a wall which you went over and on the other side there was something we weren't permitted to see. Everyone suspects it's nothing. Time will tell. But how you preyed on, longed for, those first ten years. We'll have to refuse that, however its freshness in our hands. Romantic. fatal. We learn to see with the child's delight or perish. We hope it was your vision you lost, that before those final minutes you didn't find out something new.



27

J'ai décroché le gros lot ! Je n'ai eu que des A ! Nous avons acheté des fruits frais ! Les toilettes sont cassées ! Ainsi ma vie s'enrichit-elle inexorablement de triomphes. Juin infernal et pluvieux laisse place à juillet et je m'habille de couleurs primaires pour le bonheur. Une fois passé le solstice d'été, tu sais que tu es de nouveau enfin en sécurité. Ce minuit divise sûrement l'année. "Surveillez les êtres chers et vos intérêts financiers", conseille le plumitif vedette du journal. Mais quand on n'en a pas ? Des millions réduits en poussière. L'une de ces pures journées vides à la présence discutable d'un trou dans le sol. Les étoiles ont volé vingt-quatre heures et toute vengeance est exclue. Mais je suis une chèvre pourpre à trois queues si ta corde t'a reliè à une planète quelconque. C'est une arnaque, une magie inférieure : autant arracher la doublure d'un haut-de-forme. Tu te roulais par terre en gémissant et en essayant d'arracher ce masque, mais il te collait au visage. "Quel prix les dieux exigent-ils pour que la chanson devienne ce que nous chantons !" a dit quelqu'un (*, NDLC). Puisque ça fait si mal, il faut se débarrasser de la tête, rétrécir le cou au tiers de sa taille normale, une pratique nommée pendaison par voie de conséquence directe ou projet-à-réaliser-soi-même. Mais ce qui m'étonne chez toi, c'est ta vélocité : dix ans de Riazan à Leningrad. Un peu plus d'une décennie, deux ans dans to cinquième septennat et te voilà lancé comme un proton dans un accélérateur.Tu es simplement tombé par-dessus le rebord du monde quand la plupart d'entre nous recevons en partage des cercles ou, dans le meilleur des cas, une spirale. Le nouveau territoire avait un mur, que tu as franchi, et de l'autre côté se trouvait une chose que nous n'avions pas le droit de voir.Chacun soupçonne que ce n'est rien. Le temps le dira. Mais comme tu as prié, désiré, ces dix premières années. Il nous faudra refuser cela, malgré toute sa fraicheur entre tes mains. Romantique. Mortel. Nous réapprenons à voir avec le ravissement de l'enfance, ou nous périssons. Nous espérons que c'est ta vision que tu as perdue, qu'avant ces dernières minutes tu n'as rien trouvé de nouveau.


in Jim Harrison, Lettres à Essenine, bilingue, traduit par Brice Matthieussent, Titre 198, Christian Bourgois



(*, NDLC)

La citation exacte (et très célèbre) est la suivante :

(...) . Such a price
The gods exact for song :
To become what we sing.

Matthew Arnold (1822 – 1888), The Strayed Reveller

Un signe de ponctuation vous manque et tout est déplacé ! Dans la version originale, le résultat est simplement ambigu mais la traduction s'écarte franchement de la citation originale. C'est d'autant plus curieux que la suite (le masque que l'on ne peut plus arracher ...) militerait pour coller au sens voulu par M. Arnold ...

Il y a plein de choses qui me chiffonnent un peu dans cette traduction : "plumitif vedette" pour "star hack" (qui me semble plutôt viser l'horoscope) ; "Les étoiles ont volé vingt-quatre heures" ... elles auraient mieux fait de les "dérober"; "hanging by gift of the state" traduit par "pendaison par voie de conséquence directe" ... une collection de trous d'air regrettables, un peu comme si la traduction avait quitté le registre poésie pour passer en mode article de presse.
 

jeudi 8 mars 2018

Matière solaire -- Eugénio de Andrade



Vacilantes perdem-se agora os dedos,
o mar é longe, vai-se a voz quebrando,
para morrer vai sendo tarde.

Não duvides: sou essa árvore,
essa alegria só prometida às aves.



Tremblants s'égarent à présent les doigts,
la mer est loin, très lentement la voix se brise,
pour mourir c'est presque déjà trop tard.

N'en doute pas : j'ai été cet arbre,
cette joie promise aux seuls oiseaux.



in Eugénio de Andrade, Matière solaire suivi de Le poids de l'ombre et de Blanc sur blanc, traduit par Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antonia Câmara Manuel, Poésie/Gallimard

mercredi 7 mars 2018

Lettres à Essenine (5) -- Jim Harrison


5

Lustra. Officially, the cold comes from Manitoba ; yesterday at sixty knots. So that the waves mounted the breakwater. The first snow. The farmers and carpenters in the tavern with red, windburned faces. I am in there playing the pinball machine watching all those delicious lights flutter, the bells ring. I am halfway through a bottle of vodka and happy to hear Manitoba howling outside. Home for dinner I ask my baby daughter if she loves me but she is too young to talk. She cares most about eating as I care most about drinking. Our wants are simple as they say. Still when I wake from my nap the universe is dissolved in grief again. The baby is sleeping and I have no one to talk my language. My breath is shallow and my temples pound. Last October in Moscow I taught a group of East-Germans to sing "Fuck Nixon", and we were quite happy until the bar closed. At the newsstand I saw a picture of Bella Akhmadulina and wept. Vodka. You would have liked her verses. The doorman drew near, alarmed. Outside the KGB floated through the snow like arctic bats. Maybe I belong there. They won't let me print my verses. On the night train to Leningrad I will confess everything to someone. All my books are remaindered and out of print. My face in the mirror asks me who I am and says I don't know. But stop this whining. I am alive and a hundred thousand of acres of birches around my house wave in the wind. They are women standing on their heads. Their leaves on the ground are small saucers of snow from which I drink with endless thirst.


Des lustres. officiellement le froid vient du Manitoba ; hier à soixante nœuds. Au point que les vagues montaient sur la digue. Première neige. Fermiers et charpentiers à la taverne, le visage rouge, marqué par le vent. Ici, je joue au flipper en regardant clignoter toutes ces lumières délicieuses, sonner les champignons. J'ai descendu la moitié d'une bouteille de vodka, heureux d'entendre le Manitoba hurler dehors. A la maison pour dîner, je demande à ma petite fille si elle m'aime mais elle est trop jeune pour parler. Elle se soucie de ce qu'elle mange et moi de ce que je bois. Nos besoins sont simples, comme on dit. Pourtant, à mon réveil après la sieste, la souffrance dissout de nouveau l'univers. J'ai le souffle court, les tempes palpitantes. Vodka. En octobre dernier à Moscou j'ai appris à un groupe d'Allemands de l'Est à chanter "A mort Nixon", nous avons tous passé un bon moment jusqu'à la fermeture du bar. Au kiosque à journaux j'ai pleuré devant une photo de Bella Akhmadulina. Vodka. Ses vers t'auraient plu. Le portier s'est approché, inquiet. Dehors, le KGB flottait dans la neige comme des chauves-souris arctiques. Peut-être que ma place est là-bas. Ils ne me laisseront pas publier mes vers. Dans le train de nuit de Léningrad j'avouerai tout à quelqu'un. Tous mes livres sont soldés ou épuisés. Mon visage dans la glace me demande qui je suis et répond je ne sais pas. Cesse donc de pleurnicher. Je suis vivant et cent mille arpents de bouleaux oscillent dans le vent autour de ma maison. Ce sont des femmes qui font le poirier. Aujourd'hui leurs feuilles par terre sont de menues soucoupes de neige où je bois avec une soif inextinguible.


in Jim Harrison, Lettres à Essenine, bilingue, traduit par Brice Matthieussent, Titre 198, Christian Bourgois 






Peut-être Harrison pensait-il à ce poème-ci ?

 

Новогодний романс


Какое блаженство, что блещут снега,
что холод окреп, а с утра моросило,
что дико и нежно сверкает фольга
на каждом углу и в окне магазина.

Пока серпантин, мишура, канитель
восходят над скукою прочих имуществ,
томительность предновогодних недель
терпеть и сносить - что за дивная участь!

Какая удача, что тени легли
вкруг елок и елей, цветущих повсюду,
и вечнозеленая новость любви
душе внушена и прибавлена к чуду.

Откуда нагрянули нежность и ель,
где прежде таились и как сговорились!
Как дети, что ждут у заветных дверей,
я ждать позабыла, а двери открылись.

Какое блаженство, что надо решать,
где краше затеплится шарик стеклянный,
и только любить, только ель наряжать
и созерцать этот мир несказанный...

(vous pouvez l'entendre ici)