mardi 25 juin 2019

Le Nom de Dieu et la théorie kabbalistique du langage -- Gershom Sholem

"La vérité est le principe (ou encore l'essence) de ta parole", dit un verset du psalmiste souvent cité dans la littérature kabbalistique (Psaumes, CXIX, 160). La vérité était, au sens hébraïque originaire, la parole de Dieu perceptible de manière acoustique, c'est-à-dire dans le langage. la révélation, d'après l'enseignement de la synagogue, est un événement acoustique et non visuel, ou qui du moins se produit dans une sphère qui se rapporte métaphysiquement à ce qui est acoustique et sensible. Sans cesse ce trait est souligné en rappelant les paroles de la Torah (Deutéronome, IV, 12) : "Vous n'avez vu aucune image - rien qu'une voix". Ce qu'il en est de cette voix, et de ce qui trouve son expression en elle, est la question que la pensée religieuse du judaïsme s'est posée de façon toujours renouvelée. Le lien indissoluble qui unit le concept de vérité de la révélation au concept de langage, la parole de Dieu se rendant perceptible à travers le médium du langage humain, si tant est qu'une telle parole divine fasse partie de l'expérience humaine, c'est là assurément l'un des plus importants héritages - sinon même le plsu important - que le judaïsme ait légué à l'histoire des religions.
Dans les pages qui suivent, nous nous proposons d'interroger la littérature et la pensée des mystiques juifs pour découvrir ce qu'elles peuvent nous apprendre de cette question.Le point de départ de toutes les théories mystiques du langage, par conséquent aussi celle des kabbalistes, est la conviction que le langage, le médium dans lequel s'accomplit la vie spirituelle de l'homme, possède une face intérieure, un aspect qui ne se laisse pas réduire aux rapports de communication entre les êtres. L’homme s'ouvre à un autre, cherche à se faire entendre de lui, mais dans toutes ses tentatives vibre quelque chose qui n'est pas seulement signe, communication, signification et expression. Le son, sur lequel est bâti toute langue, la voix qui lui donne une forme, qui la forge en élaborant sa matière sonore, sont déjà à cet égard, prima facie, bien plus que ce qui entre dans la communication. La question antique, qui a divisé les philosophes depuis Platon et Aristote, de savoir si le langage repose sur une convention, un consensus, ou sur une nature immanente aux êtres eux-mêmes, a toujours eu pour arrière-plan ce caractère d'énigme indéchiffrable du langage. Mais si le langage est plus que la communication et l'expression qu'étudient les linguistes, si l'élément sensible dans la plénitude et la profondeur duquel il prend forme possède cet autre aspect également, que j'ai nommé sa face interne, alors surgit la question : qu'est cette dimension "secrète" du langage sur laquelle s'accordent depuis toujours les mystiques, de l'Inde et de l'islam jusqu'aux kabbalistes et Jacob Boehme ? La réponse ne fait guère de doute : c'est le caractère symbolique du langage qui détermine cette dimension. Dans la définition de ce caractère symbolique, les théories mystiques du langage empruntent des voies souvent divergentes. Mais qu'ici, dans le langage, se transmette quelque chose qui excède la sphère de l'expression et de la mise en forme ; que quelque chose qui demeure inexprimé, qui ne se montre que par les symboles, vibre et résonne au fond de toute expression et transparaisse, c'est là le fondement commun de toute mystique du langage, et en même temps l'expérience de laquelle elle n'a cessé de se nourrir en se renouvelant, à chaque génération, la nôtre comprise

(... l'ensemble du livre, en fait, 110 pages ...)

Que le langage puisse être parlé, c'est selon les kabbalistes à la présence du nom en lui qu'il le devait. Mais quelle sera la dignité d'un langage dont Dieu se sera retiré ? Telle est la question que doivent se poser ceux qui croient encore percevoir, dans l'immanence du monde, l'écho de la parole créatrice désormais disparue. C'est une question à laquelle, à notre époque, peuvent seuls répondre les poètes, qui ne partagent pas le désespoir de la plupart des mystiques à l'égard du langage et qu'une chose relie aux maîtres de la kabbale, quand même ils en refusent la formulation théologique encore trop explicite : la croyance au langage pensé comme un absolu, si dialectiquement déchiré soit-il, - la croyance au secret devenu audible dans le langage.





in Gershom Sholem, Le Nom de Dieu et la théorie kabbalistique du langage, traduit par Thomas Piel, Allia 2018


Au-delà des débats de spécialistes, ce qui distingue Scholem de ses successeurs, c'est l'insistance sur le caractère actuel , hic et nunc, des réflexions que nous proposent les kabbalistes.
Cet ouvrage en est un parfait exemple, qui devrait passionner tout ceux dont l' expérience du sensible dans le langage vient s'inscrire en faux devant l' "arbitraire du signe".

 

lundi 24 juin 2019

Alizarina


Il était à Morlaix, au Ty Coz pour la fête de la musique ; une superbe découverte !

mardi 11 juin 2019

D'un "processus de guérison passant d'une enfance à l'autre" ...





 Atelier de l'école de Summerhill
(oui, celle du fameux livre ; laquelle école fut fondée en 1921)



J'ai l'impression que nous, les adultes, vivons dans un monde dépris de liberté. La liberté est une loi en mouvement, qui progresse, évolue et se transforme avec l'âme humaine. Nos lois ne sont plus les nôtres. Elles sont restées en arrière pendant que la vie avançait. On les a retenues par avarice, par désir de posséder, par égoïsme, mais surtout par peur. On ne voulait pas les emporter dans les vagues des tempêtes et des naufrages ; elles devaient rester bien en sécurité. Et en les laissant ainsi en sûreté sur le rivage, elles se sont figées. Et c'est bien là notre malheur : nos lois sont pétrifiées. Des lois qui ne nous ont pas toujours accompagnées, des lois étrangères, sans affinité avec nous. Aucun des mille mouvements nouveaux de notre cœur ne se retrouvent en elles ; notre vie n'existe pas pour elles ; et la chaleur de tous les cœurs ne suffit pas à provoquer ne serait-ce qu'un soupçon de vert sur leurs surfaces froides. Nous appelons à grands cris la loi nouvelle. Une loi qui resterait auprès de nous, jour et nuit, reconnue et fécondée comme une femme. Mais il n'y a personne pour nous donner une telle loi ; c'est trop demander.
Mais personne n'a-t-il songé que la loi nouvelle, que nous sommes incapables de créer, peut commencer chaque jour avec ceux qui représentent un nouveau commencement ? Ne sont-ils pas de nouveau le Tout, à la fois monde et création, est-ce que ne grandissent pas en eux toutes les forces nécessaires, pour peu que nous leur en donnions la place ? Si nous n'entravons pas de façon importune avec le droit du plus fort le chemin de ces enfants en leur imposant du tout fait adapté à notre vie, s'ils ne trouvent rien et se retrouvent obligés de tout faire ? Si nous nous gardons d'élargir en d'approfondir en eux la vieille faille entre devoir et joie (école et vie), loi et liberté : n'est-il pas possible que le monde grandisse en eux, intact ? Certes pas dès la prochaine génération, ni la suivante ni celle d'après encore, mais lentement, processus de guérison passant d'une enfance à l'autre ?



Extrait de Samskola, in Rainer Maria Rilke, Poupées, traduit et présenté par Pierre Deshusses, Rivages Poche (2013)

Samskola est un texte de 1905. L'école "différente" dont il y est question fut fondée en 1901 et existe toujours aujourd'hui (voir ici).