jeudi 23 mars 2017

Lambeaux -- Charles Juliet


A mille lieux des auto-fictions complaisantes et bavardes, écrire comme un animal lèche sa plaie, lentement, en profondeur et en douceur ; le livre comme cicatrice.
Est-il nécessaire de dire que ce bref livre est une longue marche, pour qui sait lire ? 




Chaïm Soutine, Boeuf écorché (1925)




Ce récit aura pour titre Lambeaux. mais après en avoir rédigé une vingtaine de pages, tu dois l'abandonner. Il remue en toi trop de choses pour que tu puisses le poursuivre. Si tu parviens un jour à le mener à terme, il sera la preuve que tu as réussi à t'affranchir de ton histoire, à gagner ton autonomie.
Ni l'une ni l'autre de tes deux mères n'a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dan les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t'exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi.

Tu songes de temps à autres à Lambeaux. Tu as la vague idée qu'en l'écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donnera la parole. Formuleras ce qu'elles ont toujours tu.

Lorsqu'elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s'avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots

ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance

ceux et celles qui s'acharnent à se punir de n'avoir jamais été aimés

ceux et celles qui crèvent de se mépriser et se haïr

ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés

ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte

ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge

ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse




in Charles Juliet, Lambeaux, POL, 1995
(également disponible en collection Folio)

jeudi 16 mars 2017

New York City 1986 -- Steven Siegel


Excellente pioche de Aeon que de redonner accès à cette vidéo de Steven Siegel !

C'est ici.

C'est le New York pre-Giuliani, pre-Bloomberg ... un autre monde !

Steven Siegel, Bowery and Houston Street 80's

C'était sans doute plus exactement Lafayette and Houston, un bloc à l'ouest ; aujourd'hui, cela ressemble à cela (et encore, la station service a laissé place l'an dernier à un rutilant immeuble de bureaux ...) :

Lafayette and Houston, 2016

Impossible de regretter ces quartiers vraiment difficiles ; je suis retourné "en pélerinage" sur 6th Street, D Avenue, où l'éphémère Neither Nor ouvrait son sous-sol au milieu des décombres d'immeubles incendiés : il fait indéniablement bon vivre à cet endroit aujourd'hui, aucun rapport avec ce qu'il était en 1986 (une piqure de rappel, ici).

Reste néanmoins une question, et cette question c'est : où sont passé ces gens qui habitaient ces quartiers, où sont passé leurs enfants ?

samedi 4 mars 2017

Noize Niouze


enfin, plus très niouze ... tout cela date d'il y a quelques mois, autant dire une éternité à l'échelle d'un corps qui se délite.
Günther Muller / Norbert Moslang et Radian aux Instants Chavirés (Montreuil)

Un peu déçu par le duo GM/NM et pourtant, Norbert Moslang est pour moi une référence, depuis au moins 10 ans, depuis ce dispositif utilisant comme source les crépitements des décharges de tubes au néon ...
Pas vraiment d'impression d'écoute ou de proposition entre les deux, plus une impression de parallélisme, le dieu du bruit étant appelé à harmoniser tout cela.
Cela ne peut pas marcher à tous les coups, ce sera pour une prochaine fois !

Radian continue de me surprendre par la différence entre leurs enregistrements studio très délicats ou prime la qualité des textures sonores et leurs prestations scéniques intenses, presque rageuses avec de longues montées (ok, ce n'est pas non plus Godspeed ...). Beau concert et voilà un groupe qu'on peut apprécier sous deux angles vraiment différents !

KK Null / Balasz Pandi au Terminus (Rennes)

KK null continue de s'imposer en pionnier d'un noise ultra-énergique ; on peut réécouter ses productions de la fin des années 90, elles n'ont pas pris une ride, et on peut écouter le récent EP Machine in the Ghost pour voir une évolution vers des textures plus riches et une forme plus narrative, une sorte de "cinéma pour l'oreille" mais en version manga shonen ! Un Ep qu'on peut d'ailleurs préférer en 33rpm, histoire de savourer les textures.

En concert, il continue de puiser dans ses sonorités "style DJAX upbeat (très upbeat)" qui donnent à certains passages un caractère presque rétro !
La batterie de Balasz Pandi propulse le set en apportant en permanence des éléments de déséquilibre auxquels KK Null s'adapte.

L'occasion de rappeler deux remarquables LP récents de Balasz Pandi en trio avec Merzbow, l'un avec Keiji Haino, l'autre avec Matts Gustaffson.