jeudi 7 novembre 2019

La vérité sur le "procès de singe" !

The Dark History of Liberal Reform

 


Une recension du livre de TC Leonard Illiberal Reformers: Race, Eugenics and American Economics in the Progressive Era (Princeton University Press, 2016), lecture indispensable en ces temps où la "réforme" tient lieu de boussole et le "progressisme" de ... fétiche.
 
Pas encore traduit à ma connaissance, mais pourquoi donc le traduire quand le génie français a su accoucher du sublime opus d'Amiel et Emelien ?

vendredi 20 septembre 2019

Navigation -- Elena Schwarz (1943-2010)


Moi, Ignace et Joseph et Krysia et Mania
Dans le brouillard nous voguions éblouis sur la barque chaude et desséchée.
Si Vistule et Baltique sont une, nous voguions, oui, sur la Vistule,
Nus peut-être ou pas dans des volutes de poussière rose.
A peine si nous nous voyions, comme des mouches dans un verre à facettes,
Comme les pépins du raisin sous la peau du raisin : notre corps s'était
Réfugié en-dedans et nos âmes pareilles entre elles, nos âmes semaisons d'hiver
Étaient en-dehors et nous emmaillotaient de sacs translucides.
Où donc si lentement voguions-nous sans paraître voguer ?
Longtemps nous avons contemplé le fond de l'eau glissant tout proche.
- Joseph, est-ce un grain de beauté sur ton front ?
Et il me répondit, et ses yeux étaient sombres :
- J'étais gardien au sanctuaire de Saint-Florian,
Ce que j'ai au front est une blessure mortelle,
Quelqu'un a tiré, un ivrogne sans doute.
Et Krysia, tu la vois qui miroite toute en soie mauve et bleue ?
Elle a brûlé hier chez elle à Chenstokhovo,
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Elle est toute sombre et chaude, comme une châtaigne rôtie.
Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
Ce qu'il a dit de moi, - non, ce n'avait rien d'horrible -,
Simplement j'ai oublié quoi, essayant en vain de comprendre,
Ce qu'il a dit, sans érafler la conscience, l'a privée de la vue,
Privée de ses yeux : quelle chose m'est arrivée là-bas ?
Quoi que ce soit, non, ce n'est pas arrivé à moi.
Cachés par habitude dans leur semblant de cage,
Trois canaris (cousins et de même âge)
S'enchantaient du reflet de leur chant. Et à côté de moi,
Blessé d'un tir précis, un écureuil borgne courbait le dos.
Le fleuve étincelait, fluide, peu profond.
Ah, prendre les canaris, l'écureuil,
Traverser à gué ... Et vous, Joseph et Krysia ?
La rive là-bas, n'est pas encore dans le brouillard.
- On dirait l'eau n'est que lumière immobile,
Effroi : le flux frappe comme un choc électrique,
Il porte dans une seule direction,
Il n'y aura pas de retour.

La peau de l'écureuil tanne dans la mixture,
Et dans l'urne ta cendre durcit et sèche.
Que dire de là-bas ... ici le soleil est si bon.
- Mais alors, ceux que j'aimais,
Je ne les reverrai jamais plus ?
- Mais si ! Que dis-tu là ? Le flux
Nous les rapportera.
And if for ever, c'est muzyka brzmi : des fragments de Brahms.
L'eau s'est toute épaissie, on dirait de la crème !
Nul ne la boit. Ah, puisses Tu
Nous rendre ce sac brûlant des grenades
Qui tournoyait longuement, et qui flac et qui floc retournait
Du cœur au cœur, braise sainte et secrète !
Un fil rouge à grands points cousait ta création !
O unique dessein du sang qui circule,
Tu es beau comme l'ange de la Rétribution.
Combien de barques, de barques fragiles tournoient à l'entour.
Dans l'une je te vois, mon vieil ami qui te noyas.
Et mon chaton qu'on tua me saute soudain sur l'épaule,
Me caresse la joue d'une patte blanche.
Nous n'avons plus si loin à voguer ensemble.
On dirait qu'une porte grince.
Les avirons dans les tolets s'envolent,
Un ange comme une sonde va descendre
Mesurer l'âme obscure ....
1975

in Elena Schwarz, La Vierge chevauchant Venise et moi sur son épaule, traduit par Hélène Henry, Alidades, 1995
C'est à ma connaissance le seul recueil de traductions d'Elena Schwarz en français.


Ce poème, je me souviens encore de l'avoir découvert au printemps 1980 ; j'ignorais tout alors d'Elena Schwarz, l'autre recluse de Leningrad (Aronzon mort, Brodsky en exil, demeurait Schwarz). C'est injuste de dire qu'on croule en France sous les traductions de Brodsky, c'est injuste, d'accord, mais tout de même, un seul recueil d'Elena Schwarz et même pas un seul recueil de Leonid Aronzon ...



Voici la version originale :



Плаванье



Я, Игнаций, Джозеф, Крыся и Маня
В теплой рассохшейся лодке в слепительном плыли тумане.
Если Висла – залив, топ о ней мы, наверно, и плыли,
Были наги-не наги в клубах розовой пыли.
Видны друг другу едва, как мухи в граненом стакане,
Как виноградные косточки под виноградною кожей –
Тело внутрь ушло, а души, как озими всхожи,
Были снаружи и спальным прозрачным мешком укрыли.
Куда же так медленно мы – как будто не плыли – а плыли?
Долго глядели мы все на скользившее мелкое дно.
-Джозеф, на лбу у тебя родимое что-ли пятно?
Он мне ответил, И стало в глазах темно:
-Был я сторожем в церкви святой Флориана,
А на лбу у меня смертельная рана,
Выстрелил кто-то, наверное, спьяну.
Видишь – Крыся мерцает в шелке – синем, лиловом?
Она сгорела вчера дома под Ченстоховом
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Вся а темная, теплая, как подгоревший каштан.
Was hat man dir, du armes Kind, getan?
Что он сказал про меня – не то, чтобы было ужасно,
Только не помню я, что – понять я старалась напрасно –
Не царапнув сознанья, его ослепило,
Обезглазило – что же со мною там было?
Что бы там ни было – нет, не со мною то было.
Скрывшись привычно в подобии клетки,
Три канарейки – кузины и однолетки –
Отблеском пения тешились. Подстрелена метко,
Сгорбилась рядом со мной одноглазая белка.
Речка сияла, и было в ней плытко так, мелко.
Ах, возьму я сейчас канареек и белку.
Вброд перейду – что же вы, Джозеф и Крыся?
Берег – вон он – еще за туманом не скрылся.
- Кажется только вода неподвижным свеченьем,
Страшно, как током, ударит теченье,
Тянет оно - в одном направленье,
И ты не думай о возвращенье.

Беллина шкурка в растворе дубеет,
В урне твой сохнет и млеет.
Что там… А здесь – солнышко греет.
- Ну а те, кого я любила,
Их – не увижу уж никогда?
- Что ты! Увидишь. И их с приливом
К нам сюда принесет вода.
And if for ever, то
Muzyka brzmi - из Штрауса обрывки.
Вода сгустилась вся и превратилась в сливки!
Но их не пьет никто. Ах, если бы Ты мог
Вернуть горячий прежний гранатовый наш сок,
Который тал долго кружился, который – всхлип, щелк –
Из сердца и в сердце – подкожный святой уголек.
Красная нитка строчила, сшивала творенье Твое!
О замысел один кровобращенья –
Прекрасен ты, как ангел мщенья.
Сколько лодок, сколько утлых кружится вокруг,
И в одной тебя я вижу, утонувший старый друг,
И котенок мой убитый на плечо мне прыгнул вдруг,
Лапкой белой гладит щеку –
Вместе алыть не так далеко.
Будто скрипнули двери –
Весел в уключинах взлет,
Темную думу измерить
Спустился ангел, как лот…




Sur les références dans le poème,
 

Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
est une citation de Goethe (tirée de Mignon's Lied),

And if for ever
de Byron (Fare thee well! and if for ever, / Still for ever, fare thee well.) ;

le sanctuaire de Saint Florian est à Cracovie, quant au bizarre Chenstokhovo ... c'est la forme russe de Częstochowa (je ne sais pourquoi Hélène Henry a conservé la translittération du russe ... parce que ce n'est pas par hasard que Krysia - un diminutif de Krystyna, Christine - vient de Częstochowa !).

Je me suis permis de rétablir les caractères polonais dans la traduction et de corriger une petite coquille (muzyka à la place de musyka).



Henry Gould rapporte (ici) cette remarque incisive d'Elena Schwarz : 

She says to me (roughly translated): Americans use the poem to find out what they're going to say, and they take a long time getting to it. The Russians wait until the whole poem is there, and then they commit it to memory.



lundi 26 août 2019

Voyage à Briansk -- Olga Sedakova


Histoire de continuer avec des contemporains du dégel/débâcle soviétique ! Ironie acide dans ces chroniques de la vie quotidienne d'une "travailleuse de la culture" en 1984. Que d'amertume prémonitoire dans ce "Il y aura bien des réhabilitations, mais jamais pour ça." !


  


Nous ne nous connaissions pas, moi et l'homme venu m'accueillir, mais nous nous reconnûmes immédiatement. Ne pas reconnaître un bon musicien sur le quai de la gare de Briansk ? Il n'aurait plus manqué que cela ! Ce qui distingue ces visages, c'est en premier lieu la résignation, et ensuite le reflet d'une peur sans objet. De peur non pas pour soi, mais de ce que, soudain, la jungle de la réalité quotidienne soviétique n'écarte le rideau relativement décent qui la recouvre, et ne se montre dans toute sa splendeur. Et cela peut se produire à n'importe quel moment ... Oh, qui dira l'abîme qui s'ouvre devant notre représentant de l' "intelligentsia artistique", lorsqu'on l'interpelle soudain d'un "Camarade Petrov !" ... Sans doute lui fera-t-on rien de vraiment grave - c'est pour le moment exclu - mais il y a là une horreur clapotante et croupissante comme les marais de Poléssie, l'horreur des mots défigurés, de la beauté bafouée, et de quelques notions comme l'honneur, la sincérité et la dignité, définitivement inscrites au registre des "concepts dépassés". Il y aura bien des réhabilitations, mais jamais pour ça.
Comme chacun sait, le monde est livré au mal. Cependant les formes traditionnelles que prend le mal en ce monde - le culte de Mammon et échange des jouissances terrestres, les tentations, l'affirmation de soi qui aboutit à une satisfaction venant compenser de longues années d'effort, etc. - sont épargnées à un membre de "l'intelligentsia artistique", un "travailleur de la culture" et même un "distingué acteur de la culture" tel que l'est l'homme venu à ma rencontre. Sa façon (et la mienne) d'être au service de Mammon relève d'un cas à part, qui nécessite une nouvelle analyse. Quel est le visage sous lequel nous apparaît Mammon ? A mon avis, celui-ci : la promesse de ne pas pousser l'affaire jusqu'à ses extrémités les plus désagréables. Je ne parle ici que de ces "acteurs de la science et de l'art" qui savent ce que sont l'art et la science, ou qui du moins savent que ce n'es pas ce qu'on les contraint d'appeler ainsi. Pour les autres, Mammon fait jouer ses appas ordinaires.
"Non, ce n'est pas vous, c'est moi le prolétaire !" - avait un jour fièrement déclaré Pasternak. J'ai longtemps répété après lui cette phrase, avant de la reconsidérer. Non, non, Boris Leonidovitch, ne connaissez-vous donc pas la définition d'un prolétaire ? Il n'a rien à perdre que ses chaînes et le monde entier à gagner. Nous, nous n'avons rien à gagner, et personne n'a jamais qualifié ce sentiment-là de prolétarien. En revanche, nous avons beaucoup, beaucoup de choses à perdre. Nous vivons dans la bienheureuse ignorance de notre grande richesse ("Nous pensions : nous sommes si pauvres, nous ne possédons rien ... Et dès que nous avons commencé à perdre ... - A. Akhmatova). Oui, nous pouvons encore perdre bien des choses. Je ne parle pas des conditions nécessaires à la prolongation de notre existence physique. Ni du droit d'être tenu pour sain d'esprit, ou de na pas être présenté aux yeux de ses compatriotes comme un espion à la solde de la C.I.A. Ni du boomerang de malheurs qui reviendra en un large cercle frapper la famille et les amis. Mais - de l'anéantissement de son travail, de ce que l'on ne pourra plus jouer dans les sovkhozes les Quatuors viennois, comme le fait mon hôte, ni lire Rilke aux étudiants, ou éditer des chroniques anciennes ... Voilà l'argument le plus imparables de notre Mammon. Mais en route, sinon je ne décrirai jamais ces trois jours à Briansk.


in Olga Sedakova, Le voyage à Briank, suivi par Le don de la liberté et Quelques mots sur la poésie, son commencement et sa continuation, traduit et annoté (*) par Marie-Noëlle Pane, Clémence Hiver, 2008

(*) et quelle belle richesse, toutes ces annotations !

D'Olga Sedakova, toujours chez Clémence Hiver, Le voyage à Tartu et retour et chez Caractères, Le voyage en Chine et autres poèmes.



Mon exemplaire est fièrement tamponné par la Direction Départementale du Livre et de la Lecture de l'Hérault ; lui a-t-il été subtilisé pour enrichir le marché de l'occasion, est-ce le résultat d'une purge (un auteur soviétique, pouah !) ? C'est en tout cas une touche d'ironie supplémentaire quand on sait le rôle de la "Société des Bibliophiles" dans ce récit de Sedakova ...

Je ne l'avais jamais remarqué auparavant : si Gorki sert, et il l'a bien mérité, de repoussoir absolu à cette génération, ce pauvre Boris Leonidovitch lui sert souvent de soufre-douleur ; il y a aussi un poème de Statanovski qui le raille affectueusement ; d'où cela peut-il bien venir ?


Et si les marais de Poléssie (aka marais de Pinsk), dont la région de Briansk forme la limite orientale, ne vous disent rien ... c'est un des ces endroits oubliés au bord des cartes d'Europe, à cheval sur la Pologne, l'Ukraine, la Russie et surtout la Biélorussie. Un univers de tourbières labyrinthiques aujourd'hui un peu mieux préservé de l'assèchement pour exploitation agricole.

où l'on trouve bien d'autres photos de Sergeĭ Plytkevich
  
Et si on vous dit que c'est le bassin de la Pripiat, affluent du Dniepr qui arrose une ville ... qui s'appelle aussi Pripiat ?