mercredi 15 janvier 2020

Etres de crépuscule -- Roger Caillois


Il y a quelque chose d'infiniment mélancolique à vouloir d'un monde qui ne voudra pas de nous.

Ceux de ma génération (ceux qui ne s'attarderont plus exagérément ...) qui comprennent les enjeux du changement climatique sont dans cette position : le monde que nous habitons (laissez tomber Heidegger, lisez au sens courant, c'est bien suffisant) est le seul que nous sachions habiter et pourtant nous le savons condamné, ou plutôt nous savons qu'il nous faut, nous aussi, le condamner, malgré la double haie de sarcasmes, de ceux qui nous rappellent que le monde que nous appelons de nos vœux nous sera inhabitable (merci, on est au courant ; nous n'habiterons pas ce monde, en réalité, c'est entendu, et oui, ce serait facilité que de souhaiter pour ceux qui nous suivent un monde dont nous ne voudrions pas ... à ceci près que ce monde dont, effectivement, nous n'avons pas voulu pendant trop longtemps, eux, le veulent), de ceux qui nous reprochent d'avoir habité et donc construit ce monde (et à qui notre engagement sonne "trop peu, trop tard").

Longtemps, je n'ai trouvé nulle part de description pertinente de cette infinie mélancolie. Si vous voulez en avoir une description tellement plus fine que ce qui précède, lisez ce très bref texte de Caillois, republié chez Fata Morgana (2016).

Ce texte parut en espagnol, dans la revue SUR, en décembre 1940, puis en français dans la revue Labyrinthe, en décembre 1945, avant d'être repris dans Le rocher de Sisyphe en 1946 chez Gallimard



jeudi 7 novembre 2019

La vérité sur le "procès de singe" !

The Dark History of Liberal Reform

 


Une recension du livre de TC Leonard Illiberal Reformers: Race, Eugenics and American Economics in the Progressive Era (Princeton University Press, 2016), lecture indispensable en ces temps où la "réforme" tient lieu de boussole et le "progressisme" de ... fétiche.
 
Pas encore traduit à ma connaissance, mais pourquoi donc le traduire quand le génie français a su accoucher du sublime opus d'Amiel et Emelien ?

vendredi 20 septembre 2019

Navigation -- Elena Schwarz (1943-2010)


Moi, Ignace et Joseph et Krysia et Mania
Dans le brouillard nous voguions éblouis sur la barque chaude et desséchée.
Si Vistule et Baltique sont une, nous voguions, oui, sur la Vistule,
Nus peut-être ou pas dans des volutes de poussière rose.
A peine si nous nous voyions, comme des mouches dans un verre à facettes,
Comme les pépins du raisin sous la peau du raisin : notre corps s'était
Réfugié en-dedans et nos âmes pareilles entre elles, nos âmes semaisons d'hiver
Étaient en-dehors et nous emmaillotaient de sacs translucides.
Où donc si lentement voguions-nous sans paraître voguer ?
Longtemps nous avons contemplé le fond de l'eau glissant tout proche.
- Joseph, est-ce un grain de beauté sur ton front ?
Et il me répondit, et ses yeux étaient sombres :
- J'étais gardien au sanctuaire de Saint-Florian,
Ce que j'ai au front est une blessure mortelle,
Quelqu'un a tiré, un ivrogne sans doute.
Et Krysia, tu la vois qui miroite toute en soie mauve et bleue ?
Elle a brûlé hier chez elle à Chenstokhovo,
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Elle est toute sombre et chaude, comme une châtaigne rôtie.
Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
Ce qu'il a dit de moi, - non, ce n'avait rien d'horrible -,
Simplement j'ai oublié quoi, essayant en vain de comprendre,
Ce qu'il a dit, sans érafler la conscience, l'a privée de la vue,
Privée de ses yeux : quelle chose m'est arrivée là-bas ?
Quoi que ce soit, non, ce n'est pas arrivé à moi.
Cachés par habitude dans leur semblant de cage,
Trois canaris (cousins et de même âge)
S'enchantaient du reflet de leur chant. Et à côté de moi,
Blessé d'un tir précis, un écureuil borgne courbait le dos.
Le fleuve étincelait, fluide, peu profond.
Ah, prendre les canaris, l'écureuil,
Traverser à gué ... Et vous, Joseph et Krysia ?
La rive là-bas, n'est pas encore dans le brouillard.
- On dirait l'eau n'est que lumière immobile,
Effroi : le flux frappe comme un choc électrique,
Il porte dans une seule direction,
Il n'y aura pas de retour.

La peau de l'écureuil tanne dans la mixture,
Et dans l'urne ta cendre durcit et sèche.
Que dire de là-bas ... ici le soleil est si bon.
- Mais alors, ceux que j'aimais,
Je ne les reverrai jamais plus ?
- Mais si ! Que dis-tu là ? Le flux
Nous les rapportera.
And if for ever, c'est muzyka brzmi : des fragments de Brahms.
L'eau s'est toute épaissie, on dirait de la crème !
Nul ne la boit. Ah, puisses Tu
Nous rendre ce sac brûlant des grenades
Qui tournoyait longuement, et qui flac et qui floc retournait
Du cœur au cœur, braise sainte et secrète !
Un fil rouge à grands points cousait ta création !
O unique dessein du sang qui circule,
Tu es beau comme l'ange de la Rétribution.
Combien de barques, de barques fragiles tournoient à l'entour.
Dans l'une je te vois, mon vieil ami qui te noyas.
Et mon chaton qu'on tua me saute soudain sur l'épaule,
Me caresse la joue d'une patte blanche.
Nous n'avons plus si loin à voguer ensemble.
On dirait qu'une porte grince.
Les avirons dans les tolets s'envolent,
Un ange comme une sonde va descendre
Mesurer l'âme obscure ....
1975

in Elena Schwarz, La Vierge chevauchant Venise et moi sur son épaule, traduit par Hélène Henry, Alidades, 1995
C'est à ma connaissance le seul recueil de traductions d'Elena Schwarz en français.


Ce poème, je me souviens encore de l'avoir découvert au printemps 1980 ; j'ignorais tout alors d'Elena Schwarz, l'autre recluse de Leningrad (Aronzon mort, Brodsky en exil, demeurait Schwarz). C'est injuste de dire qu'on croule en France sous les traductions de Brodsky, c'est injuste, d'accord, mais tout de même, un seul recueil d'Elena Schwarz et même pas un seul recueil de Leonid Aronzon ...



Voici la version originale :



Плаванье



Я, Игнаций, Джозеф, Крыся и Маня
В теплой рассохшейся лодке в слепительном плыли тумане.
Если Висла – залив, топ о ней мы, наверно, и плыли,
Были наги-не наги в клубах розовой пыли.
Видны друг другу едва, как мухи в граненом стакане,
Как виноградные косточки под виноградною кожей –
Тело внутрь ушло, а души, как озими всхожи,
Были снаружи и спальным прозрачным мешком укрыли.
Куда же так медленно мы – как будто не плыли – а плыли?
Долго глядели мы все на скользившее мелкое дно.
-Джозеф, на лбу у тебя родимое что-ли пятно?
Он мне ответил, И стало в глазах темно:
-Был я сторожем в церкви святой Флориана,
А на лбу у меня смертельная рана,
Выстрелил кто-то, наверное, спьяну.
Видишь – Крыся мерцает в шелке – синем, лиловом?
Она сгорела вчера дома под Ченстоховом
Nie ma już ciała, a boli mnie głowa.
Вся а темная, теплая, как подгоревший каштан.
Was hat man dir, du armes Kind, getan?
Что он сказал про меня – не то, чтобы было ужасно,
Только не помню я, что – понять я старалась напрасно –
Не царапнув сознанья, его ослепило,
Обезглазило – что же со мною там было?
Что бы там ни было – нет, не со мною то было.
Скрывшись привычно в подобии клетки,
Три канарейки – кузины и однолетки –
Отблеском пения тешились. Подстрелена метко,
Сгорбилась рядом со мной одноглазая белка.
Речка сияла, и было в ней плытко так, мелко.
Ах, возьму я сейчас канареек и белку.
Вброд перейду – что же вы, Джозеф и Крыся?
Берег – вон он – еще за туманом не скрылся.
- Кажется только вода неподвижным свеченьем,
Страшно, как током, ударит теченье,
Тянет оно - в одном направленье,
И ты не думай о возвращенье.

Беллина шкурка в растворе дубеет,
В урне твой сохнет и млеет.
Что там… А здесь – солнышко греет.
- Ну а те, кого я любила,
Их – не увижу уж никогда?
- Что ты! Увидишь. И их с приливом
К нам сюда принесет вода.
And if for ever, то
Muzyka brzmi - из Штрауса обрывки.
Вода сгустилась вся и превратилась в сливки!
Но их не пьет никто. Ах, если бы Ты мог
Вернуть горячий прежний гранатовый наш сок,
Который тал долго кружился, который – всхлип, щелк –
Из сердца и в сердце – подкожный святой уголек.
Красная нитка строчила, сшивала творенье Твое!
О замысел один кровобращенья –
Прекрасен ты, как ангел мщенья.
Сколько лодок, сколько утлых кружится вокруг,
И в одной тебя я вижу, утонувший старый друг,
И котенок мой убитый на плечо мне прыгнул вдруг,
Лапкой белой гладит щеку –
Вместе алыть не так далеко.
Будто скрипнули двери –
Весел в уключинах взлет,
Темную думу измерить
Спустился ангел, как лот…




Sur les références dans le poème,
 

Was hat man dir du, armes Kind, getan ?
est une citation de Goethe (tirée de Mignon's Lied),

And if for ever
de Byron (Fare thee well! and if for ever, / Still for ever, fare thee well.) ;

le sanctuaire de Saint Florian est à Cracovie, quant au bizarre Chenstokhovo ... c'est la forme russe de Częstochowa (je ne sais pourquoi Hélène Henry a conservé la translittération du russe ... parce que ce n'est pas par hasard que Krysia - un diminutif de Krystyna, Christine - vient de Częstochowa !).

Je me suis permis de rétablir les caractères polonais dans la traduction et de corriger une petite coquille (muzyka à la place de musyka).



Henry Gould rapporte (ici) cette remarque incisive d'Elena Schwarz : 

She says to me (roughly translated): Americans use the poem to find out what they're going to say, and they take a long time getting to it. The Russians wait until the whole poem is there, and then they commit it to memory.