mardi 13 juin 2017

Incognito -- Petru Dimitriu (1924 - 2002)



"Tétrasotêr à système capillaire décroissant"





Arthur Zodie me fit venir à son bureau. Il m'y reçut renversé en arrière, le menton calé sur deux bourrelets de graisse, et riant d'un air jovial, amical, légèrement délirant. Il m'interpella avec la même fausse jovialité, demi-brutale, demi-cynique, courante chez les militants, et qu'Erasme avait eue à mon égard :
- Eh bien, camarade ? Ça va ? Comment te sens-tu en liberté ? Sais-tu qu'il se trouve des types pour soutenir qu'il n'y a pas de liberté ? Mais tu le ressens, que tu es plus libre à présent ? Sensiblement plus libre ! Tu as trouvé du travail ? Non ? Je tâcherai de t'engager ici, et entre temps on va se cotiser entre amis, on va réunir deux ou trois cents lei par mois qui arrondiront le salaire de ta femme. Même si je ne réussis pas à te trouver une place ici, j'arriverai bien à te caser quelque part. La deuxième solution serait peut-être même préférable, car si on te faisait des embêtements et qu'on te mette à la porte, tu m'aurais toujours comme dernier refuge.
Il sonna et dit à sa secrétaire, avec la même volupté de l'autorité qu'il mettait à se renverser sur s chaise derrière sa table de travail :
- Camarade, je suis en conférence avec ce camarade, je voudrais ne pas être dérangé.
Ensuite, seul avec moi, il se tourna pour me contempler avec le même air d'appétit et d'attente voluptueuse, qu'il aurait eu pour un beau gros saucisson bien épicé :
- Eh bien, raconte-moi à présent tes souvenirs de la Maison des Morts.
- Ils ne sont pas plus morts que ceux de l'extérieur. Ils sont vivants.
- Allons donc, allons donc ! Nous sommes tous morts, mais à des degrés différents. Il y en a de moins morts que les autres, mais ils le sont déjà bien assez.
Il articulait grassement, en scandant ses syllabes ; il prenait autant de plaisir à s'entendre parler qu'à jouer son rôle de directeur. Je le lui dis, et que je trouvais inquiétant son plaisir d'être bonze.
- Il me faut ça, dit-il sérieusement. Je suis obligé de prendre mon état au sérieux, car sinon, que me resterait-il à faire ? Et encore, je suis un simple curé, je ne suis pas moine dans le Cloître Central. J'officie huit heures par jour, plus les messes basses - et noires - au syndicat, et les sacrifices de cellule. C'est la liturgie du quadruple Messie dialectique, du Tétrasotêr à système capillaire décroissant, et dont les deux dernières hypostases gisent empaillées dans ce mausolée couleur de sang caillé - caillé, pas vivant ! Nous sommes tous caillés ! Il paraît que le prochain Boddhisattva est chauve et glabre, comme un œuf.
- Tu devrais être plus sérieux, lui dis-je avec reproche.
- Mais tu es donc fou ? Je me promène sur une corde à cent étages au-dessus de la rue, et tu me recommandes de regarder en bas ? j'ai besoin d'une certaine euphorie. C'est pourquoi je joue au directeur, et passionnément. Que veux-tu que je fasse ? A quoi pourrais-je m'accrocher ? Nous vivons comme ce fou sur une échelle, qui peignait le mur de l'asile, et auquel un autre fou - un esprit scientifique - vient dire : "Accroche-toi ferme à la brosse, car j'ai besoin de l'échelle, je l'emporte." Je continue à peindre le mur, mais je suis suspendu à la brosse. Tu comprends, mon autonomie est petite. Ma sûreté ontologique est très réduite. Selon une technique qui remonte à Protagoras, tu ne connais pas ce camarade, ne t'en fais pas, - et qui a été largement perfectionnée par les modernes -, j'essaie de me retenir par les cheveux pour ne pas tomber dans l'abîme. C'est une technique des plus scientifiques, désanthropomorphisée, démystificatrice, et dont l'efficacité apparaît partout, à voir la sérénité, l'équilibre et l'harmonie généraux, le bonheur et l'espoir qui règnent universellement. Tu me diras : "Accroche-toi à l'Evangile, ou au Coran, ou au Capital plus L'Etat et la Révolution."
- Pas du tout, lui répondis-je et j'ajoutai que notre erreur était, depuis des temps immémoriaux, d'attendre une révélation de l'extérieur, l'affirmation d'un sens qui nous apparaisse comme un fait extérieur, alors que le sens n'est pas un fait, mais une manière de voir et d'agir. Il ne fallait pas imiter ceux qui courraient aux trousses de Jésus et l'attristaient en lui demandant de faire un miracle, pour qu'ils croient. Il ne fallait même pas croire, parce que c'était renoncer à notre raison. Mais il fallait prier et aimer - deux mots qui désignent la même chose, quand la prière est vraie.
- Ce mot aimer va te faire songer à des interprétations pansexualistes dont les critiques se sont servis pour miner les religions, comme si la présence d'un substratum sexuel était honteuse et suffisait à rabaisser n'importe quelle activité ...
- Pardon, pardon, je n'allais pas te faire cette objection ! s'exclama-t-il. Le pansexualisme, c'est comme la dialectique idéaliste ou matérialiste, ça s'adapte à n'importe quoi et ça ne prouve rien. Je pourrais te bâtir sur place une psychanalyse de l'arithmétique, 1 est un symbole phallique, X et = sont copulatoires, 3 est fessier, zéro ou huit, je n'ose pas t'en parler, l'addition et la multiplication sont de l'érotisme déchainé, la soustraction est le reflet traumatique du complexe de castration. Rien de plus libidineux que la table de multiplication, elle dépasse les bornes de la sexualité normale à cause des nombres relativement grands qui y figurent. L'algèbre, la géométrie, la trigonométrie sont d'un symbolisme érotique évident. Mais deux et deux en font-ils moins quatre ? Et, en appliquant le même raisonnement, la sainteté, pour être de l'érotisme sublimé, en est-elle moins de la sainteté ? Rêver d'un homme sans tensions intérieures, et d'une société elle aussi sans tensions intérieures, c'est cela que je trouve stupide. On peut toujours dissoudre les structures de la conscience, ou du subsconscient, ou celles de la société de classe : la conscience, avec ses étages inférieurs, et la société, avec son économie te son administration, en produiront immédiatement de nouvelles. Car le mode même d'existence de la conscience humaine individuelle comme de celle du groupe humain, est configuratif et tensionnel ! Le rêve du psychanalyste comme celui du socialiste sont des rêves d'immobilité, d'arrêt, de calme plat. Tu te rends compte de ce que serait un homme qui n'aurait plus de tensions intérieures ? Et de ce que srait l'histoire d'une humanité fraternelle, une et égalisée , Ce sont des rêves de mort. Ce sont des buts qu'il ne faut pas atteindre, qu'il ne nous est pas permis d'atteindre ! Nous serions perdus. Notre salut réside dans l'activité, dans la tension constante, dans la solution des tensions pour les dépasser et connaître d'autres tensions insoupçonnées, comme notre tâche est, dans le social, la réforme qui mène à de nouvelles crises et à de nouvelles réformes. Toutes les crises sont faites pour être dépassées, et toutes les solutions de crise passées engendrent leurs crises propres, inattendues. Tout ça, c'est clair. Ce qui est moins clair, c'est dans quelle direction générale agir, dans quelle direction générale résoudre la crise de l'individu et de la société humaine actuelle, et aussi les crises qui viendront après !
Je lui dis quelle était la direction qu'il m'avait été donné de percevoir. Nous en parlâmes pendant longtemps. Sur le tard, la secrétaire entra pour demander si elle pouvait rentrer chez elle. Puis la nuit tomba et Arthur alluma sa lampe de bureau. Elle n'éclairait que son visage et, derrière lui, au mur, les portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline. Quand je crus lui avoir dit ce qu'il nous restait à faire, Arthur se mit debout et se promena un moment dans la pièce.
- C'est ce que disait, dans une inscription sur un carnet de 1914, mon philosophe préféré, commença Arthur. Le sens de la vie, c'est-à-dire le sens du monde, nous pouvons l'appeler Dieu ... Dieu serait le destin ou, ce qui est la même chose, le monde, indépendamment de notre volonté ... La prière est une pensée sur le sens de la vie ... Pour vivre heureux, il faut être en concordance avec le monde. C'est même ce qu'"être heureux" veut dire ... Et mon second favori appelle Dieu la Toi absolu, le Toi éternel de chaque homme. Car le critère de la réalité du monde, c'est l'imperméabilité à notre volonté, et seul celui qui a essayé d'être maître de l'histoire, comme nous l'avons fait, pauvres idiots, qui gémissons maintenant sous son ironique châtiment, celui-là seul pourra comprendre ça. Et aussi celui-là qui se sera cru maître de la nature, et qui se verra soudain menacé par la nature sociale et par la nature humaine tout court en tant qu'imprévisible, ironique et dangereux visage de Dieu, - celui-là aussi en sait assez pour avoir découvert le Toi éternel. Mais c'est le paradoxe du moi et du Toi qu'il faut dépasser, il faut comprendre qu'ils ne sont pas dissociables et que même le moi, c'est l'Autre, mais l'inverse n'est pas vrai, Dieu esten nous, mais nous ne sommes en Dieu que dans la mesure où nous ne sommes plus nous-mêmes, où nous avons quitté l'illusion du moi ...
Il marchait de long en large, agité, gesticulant de ses bras trop courts, gros et ridicule pour qui n'eût pas su ce qu'il était. Mais il avait été un héros pendant la clandestinité, il ne s'était pas laissé pourrir par le pouvoir, il était resté vivant, et maintenant il allait entreprendre la plus grande aventure de sa vie, une aventure où peu de gens osaient se risquer. Il s'assit devant moi et me dit vivement, heureux, sur un ton brutal mais affectueux :
- C'était donc à ce Dieu-là que les Athéniens avaient consacré ce temple ... mais tu ne sais pas ça, tu es trop inculte ...
- Si, j'ai appris ça à l'école, je me rappelle même l'inscription sur le fronton du temple, mais pas en grec : deo incognito.
- Ignoto, espèce de cancre, ignoto ! Oui, le plus inconnu, le plus évident. Parle-moi de lui encore, parle-moi de lui.
- Tu en sais autant que moi. Je ne te dirai rien de plus. Agis toi-même. Je ne te reparlerai plus jamais de lui. Ce n'est pas un sujet de conversation, c'est un sujet de décision, un but d'action, et le sens d'une vie, ou plutôt du plus grand nombre de vies possible.
- Je comprends, me dit-il. Mais au moins tu me permettras, quand mon cœur en sera trop plein, de t'en parler par allusions, en énigmes, en déc..., in bobote ?
- Oui, rien qu'in bobote, d'accord.
Il frappa dans ses mains grassouillettes aux doigts boudinés, il souffla bruyamment, puis il se remit debout pour se promener de nouveau à travers la pièce en répétant :
- Oui, c'est ça, oui, c'est bien ça. Merci, mon Dieu, merci.
Il s'arrêta brusquement devant moi et se mit à rire :
- Ainsi donc, c'est toi ? Justement toi ? Toi qui ... mais non, c'est bien ainsi, il fallait que ça soit ainsi ...
- Pas moi, dis-je. Toi-même. Surtout à partir de maintenant.
- Mais oui, bien sûr, s'écria-t-il, les yeux étincelants derrière ses lunettes; Et les autres aussi, n'est-ce pas ? Aussi nombreux que possible ! Tous !
Je ne répondis pas, je me bornai à sourire et à faire "oui" de la tête. Il continua :
- Car on croit à la démocratie, nous ! On aime l'ensemble des hommes et chacun en particulier, sans jamais oublier l'un ou l'autre de ces deux pôles. Je constate, camarade, que la prison a eu sur toi un effet éducatif, elle t'a mûri idéologiquement, elle t'a rendu capable de consacrer toute ton énergie, toute ton existence, au collectif. Ton exemple a eu le même effet éducatif sur moi-même, et on fera partager cette fermeté idéologique à autant de camarades qu'il nous sera possible. 
Je me mis à rire avec lui, avec le plaisir que doit avoir un danseur évoluant dans l'air avec grâce et légèreté : nous avions déjà commencé à parler in bobote. A l'heure qu'il est, combien d'humains ont-ils appris à parler de la sorte , et à voir et à agir comme il faut ? Des dizaines ? Des centaines ? Des milliers ? Ce n'est pas à moi, ni, je crois, à personne de le savoir. Ce n'est pas ce que les autres font qui compte, mais bien ce qu'on fait soi-même.
 

(in Petru Dimitriu, Incognito, Seuil,1962)