mercredi 18 mars 2015

L'Angélus rouge -- Jean-Louis Bory (1919 - 1979)




image extraite de 10000 soleils



Un peuple, c'est la conjonction d'une histoire et d'une géographie. On ne vit pas impunément dans un paysage. Cette vieille idée du père Taine, le jeune cinéma des pays marxistes l'a ragaillardie avec une vigueur singulière. Dès les sublimes premières images du "Premier maître", Mikhalkov-Kontchalovski nous avertit que l'aventure de son soldat-maître d'école n'existe pas séparée du vide où l’enferment les montagnes désertiques qui rangent les Kirghizes au bout du monde. Même avertissement pour "10000 soleils" : on ne comprendra rien à l'histoire de la Hongrie, et particulièrement à cette histoire hongroise-là, si l'on oublie cinq minutes que la Hongrie est une plaine, que les tumultes la traversent comme le vent, et que si l'on veut y être présent (il s'agit de simple présence et non de résistance), il faut s'y tenir debout comme on tient debout contre le vent : les bras le long du corps, les pieds enracinés.
Pour plus de sûreté, Kosa va nous l'imposer, sa plaine, en un leitmotiv acharné. Nous ne l'oublierons pas : "10000 soleils" est d'abord un film horizontal. Donnant à voir cette horizontalité, Kosa procède par très vastes plans généraux, dont il souligne la dominante horizontale tantôt par le travelling latéral, tantôt par la représentation d'alignements immobiles (peupliers, sacs de grain, files de maisons identiques, paysans en rang d'oignons), tantôt par des alignements mobiles, c'est-à-dire par des défilés, cordons de chevaux au trot et trains divers dans les lointains et les demi-lointains - rien de mieux, pour l'horizontal, qu'un train plutôt de marchandises (ce sont les plus longs) teufteufant à travers champs en sereine ligne droite parallèle à toute la largeur du plus large écran.
Qu'on me pardonne cette courte flambée de lyrisme technique : elle vise à prévenir, sans attendre, que l'image de Ferenc Kosa est extrêmement concertée, mais qu'il serait du dernier grotesque de beugler au formalisme ou à l'esthétisme ou à je ne sais quel autre péché aussi abominable, puisque cette recherche de l'expression plastique n'est jamais gratuite. Chaque seconde du flm le prouve.
Sur cette plaine, des paysans, cela semble aller de soi. Moi qui suis beauceron, je sais que dans cette débauche de lignes horizontales qu'est une plaine, un paysan c'est une petite verticale. Un paysan c'est un homme debout. Beauceron ou Hongrois, c'est aussi un amour de la terre qui transforme toute affaire de partage de champs ou de bornage en drames passionnels. C'est la même méfiance envers la ville d'où surviennent toujours des "étrangers" qui chambardent tout, donnent des ordres, qui causent et ne travaillent jamais. C'est la passivité à l'égard des saisons, qui sont le vrai visage du temps (les 10000 soleils), ce mélange de patience et de soumission, d'entêtement et de docilité, que, sur combien de calendriers agricoles vantant la machinerie Mac Cormick ou les engrais Truffaut (en Beauce, pas en Hongrie, du moins je le suppose), Millet immortalisa dans un increvable plan fixe.
Ces constantes de la mentalité paysanne, Kosa ne les traduit pas seulement dans l'anecdote grâce au détail psychologique, mais dans l'image - foules immobiles (sauf pour de brefs sursauts) résignées ou expectatives mais toujours plantées droit, tantôt photographiées à hauteur d'homme lorsque Kosa entend indiquer l'ampleur d'une présence, d'un témoignage collectif qu'il situe dans l'ampleur d'un paysage indissociable, tantôt en plongée lorsque Kosa veut donner l'impression de foules humiliées, confondues avec la terre que l'on foule, paysans-prolétaires alignés comme le bétail qu'on marchande à la foire.
Et voilà qu'ils l'ont, leur Angélus. Mais pas celui qui dégoutte des clochers à heures fixes et qu'on reçoit en courbant la tête et les mains jointes. L’Évangile rouge. Et l'accélération suffocante qu'il flanque aux saisons. Écartèlement prodigieux que symbolise la première image du film : un attelage de bœufs traînant un bidule de grande taille et résolument moderne, qui tient de l'échelle pour pompiers new-yorkais et du gazomètre un peu maigre. A peine trente ans (10000 jours), tout juste une génération entre le Moyen Age et la collectivisation : entre des temps féodaux où un propriétaire pouvait exiger d'un paysan qu'il s'agenouille pour demander pardon à son cochon et le temps où s'instaure jusqu'au fin fond des campagnes le régime socialiste - non sans à-coups, particulièrement en Hongrie, où eut lieu la convulsion de 1956.
C'est en tressant ces trois thèmes comme une natte, la plaine, les paysans, la bousculade révolutionnaire (l'espace, les hommes, le temps) que Kosa construit son film. Pas question de dérouler ces trente ans à la façon de la reine Mathilde tricotant à Bayeux l'histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands : "10000 soleils", si horizontal qu'il soit, n'est pas une fresque documentalo-édifiante. C'es la vie qui intéresse Kosa. La vie quotidienne : les travaux et les jours, le tri des patates et le lavage de la vaisselle. L'événement n'y retentit que par ses conséquences les plus lointaines (et peut-être les plus déformantes), par sa résonance la plus exténuée - 1956, c'est un commando de jeunes gars à brassards tricolores réquisitionnant du ravitaillement et poussant au règlement des vieux comptes.
Et ce sont ces vieux comptes qui importent. L'Histoire n'agit que ressaisie par les (petites) histoires, elle n'existe qu'incarnée dans les drames personnels - ici, le drame d'une famille paysanne dont le père appartient à cette génération à qui il a été demandé de passer sans transition du servage au kolkhoze. C'est-à-dire d'une situation où le paysan ne possédait pas la terre qu'il cultivait à une situation où, possédant enfin la terre, il n'en possède pas les fruits - où on l'invite, après l'avoir libéré de l’esclavage, à se libérer de la terre. Sacrifice immense exigé pour le bonheur de la future génération, celle du fils, les prochains dix mille soleils "qui luiront sur la mer". Sacrifice difficile à avaler par des gens pour qui la terre (et toutes les traditions qui s'y rattachent) c'est leur chair.
On comprend, et Kosa nous fait comprendre, les erreurs, les maladresses, les malentendus, les contradictions. Rien n'est théorique. L'historique est "chauffé", compliqué par le privé, le collectif par l'individuel. Ce qui, donné à voir, se traduit par le mouvement qui, à l'intérieur d'un plan d'ensemble, part à la recherche d'un détail auquel la caméra s'attache ; ou par le montage enlaçant plans d'ensemble et plans rapprochés. Pulsation chaleureuse qui charge les images d'un poids semblable à celui de la chair. La preuve : le temps s'y lit au vieillissement des visages.
Nous n'en barbotons pas pour autant aux abords du réalisme socialiste. Pour Kosa, on l'a déjà deviné, l'image se veut totalement significative. Elle ne recule pas devant le symbolisme : cavalcade de chevaux crinière au vent sur un pont = liberté, aux yeux de condamnés au bagne et à la corvée. Au besoin, elle s'écartera du réel pour signifier davantage. Recherche des contrastes en noir et blanc (sur le thème général : homme sur nature, paysan sur plaine, noir sur blanc) ; voix pas exactement détimbrées à la Bresson mais cantonnées dans les tonalités graves, litanie en accord avec le hiératisme des attitudes ou l'immobilité dressée des foules ; mouvements de foules lorsqu'elles bougent, concertés presque jusqu'au ballet - d'où la présence physiquement sensible de l'être collectif qu'est la paysannerie hongroise ; le son y est symbolique lui aussi : un train passe sur le pont, on entend hennir, les chevaux jadis libres sont aujourd'hui réquisitionnés et embarqués dans la direction opposée à celle où on les avait vu trotter crinière au vent, et c'est par cette image que Kosa nous annonce la guerre. Autant de "déformations" qui font de "10000 soleils" autre chose qu'un récit : un poème où, dans le tissu même du chant, le drame de quelques individus se trouve indissociable de l'épopée historique du socialisme confondue avec l'humble épopée du travail de la terre.


6 décembre 1967






l'affiche hongroise de 10000 soleils





in Jean-Louis Bory, La nuit complice, 10/18, 1972, le deuxième recueil (après Des yeux pour voir) des critiques parues dans Le Nouvel Observateur.

La miséricorde des cœurs -- Szilárd Borbély (1963 - 2014)


Publié en 2013, ce livre met à nu la brutale conversion au collectivisme de la société rurale hongroise, brutalité qui vient se superposer sans y apporter remède aux profondes fractures que cette société connaissait déjà, entre seigneurs et paysans / serfs, entre juifs, tziganes et hongrois ...
Il vient de sortir en traduction française chez Bourgois ; vous en trouverez une recension ici et des extraits (en traduction anglaise) .

En marge de ce livre, on peut rappeler Le vinaigre et le fiel, mémoires d'une paysanne hongroise des années trente, Margit Gari, recueillies par Edith Fél, dans la collection Terre Humaine, et puis ce curieux film, sur le même thème que le roman de Borbély, un film de 1965, prix de la mise en scène à Cannes et sorti en France en 1967, sans soulever de grand enthousiasme du côté des autorités hongroises, 10000 soleils de Ferenc Kósa (il sera sans doute difficile de le voir en salle mais il disponible en dvd, ici ; une critique, en anglais, , et puis celle de Jean-Louis Bory, en 1967, ).



image extraite de 10000 soleils
(source, en hongrois)





La miséricorde des cœurs, Szilárd Borbély, traduit par Agnès Jarfas, Christian Bourgois, 2015

lundi 2 février 2015

Depuis maintenant - Miss Nobody Knows -- Leslie Kaplan


Une discussion un peu embrumée qui dérivait au large des récifs de Mai 68 ; je n'avais pas suivi grand chose jusqu'à ce que le sujet s'échoue sur les meilleurs romans traitant de cette période. L'établi, Le jour où mon père s'est tu, Les années, Tous les chevaux du roi, Un an après (mouais ...) repassaient en boucle avec plus ou moins de pertinence tant sur la période historique que sur le caractère romanesque.
Qu'importe ... ces livres ont tous leurs mérites mais pour moi il en est un qui les dépasse, ou qui les réunit, en une centaine de pages à peine, pour dire le Mai ouvrier : Miss Nobody Knows, du moins c'est sous ce titre incomplet que je m'en souvenais.







Une fois Marie m'avait demandé la première chose qui me venait à l'esprit à propos de la grève. J'avais dit : l'espace. L'espace sans fonction, la sensation de l'espace. Les escaliers et les couloirs. La cour et les chaînes. Les gens qui se promenaient, regardaient. Les uns et les autres se faisaient visiter leur atelier, leur coin. Ils expliquaient, considéraient l'ensemble, s’appropriaient.

Les machines immobiles.

Sensation physique, comme d'un corps en face d'un autre corps : arriver du fond de la rue et la voir, l'usine inerte, emprisonnée derrière ses grilles.

Grimper aux portes, s'asseoir par terre, s'appuyer contre un mur. Tricoter, venir tricoter.

Imaginer : la cour, cour d'usine, et des chaises posées, des assis. Même si on ne voyait que ça, on voyait bien que quelque chose basculait.

Le terrain tout d'un coup était devenu mouvant. L'espace s'ouvrait, énorme. Tout était très petit.

Très petit : les repères changeaient. Ce qui était important ne l'était plus. Ou peut-être : la seule chose qui comptait, c'était l'espace lui-même, l'espace vide, et le temps. Le cadre. on était amené à penser au cadre. Mais en un sens penser au cadre, c'est penser. On était amené à penser, à penser à ce que c'est, penser.

Circuler, plutôt qu'être à sa place. Circuler : et les mots, détachés, faisaient ça aussi, prenaient des drôles de sens. Tout d'un coup on se demandait, ah oui, on se demandait.

Il faisait beau, c'est vrai. On regardait beaucoup le ciel. Ciel large, déployé. On n'en avait jamais vu un si large, on le répétait souvent. Je la vois encore, cette scène. Des hommes et des femmes assis dans une cour encombrée, en train de parler du ciel, des nuages. La vie se découpait sur ce fond bleu et blanc, et on la voyait bien, entière. Flux et reflux.

(...)

Quelque chose se passe ... C'était dans l'air pendant ces années-là, du moins on pouvait le penser. Une drôle d'époque, en somme, une transition, mais on ne savait pas vers quoi. Les tours continuaient à monter, les jupes à diminuer, les rues semblaient toujours plus pleines de choses à voir, vivantes et mouvantes, glissantes aussi, flaques de pluie ou d'essence, miroirs et reflets, sans doute on passait de l'enfance à l'âge adulte et l'énigme qui flottait dans l'air était aussi celle-là. Un sentiment étrange et émouvant, une sensation, mais de quoi. C'était là, imminent, quelque chose venait, ou était déjà venu, quelque chose s'ouvrait et se refermait, urgence et trouble, tout est signe, tout a un sens, on court, on cherche, et des images restent, prémonitoires et brouillées, comme des mots très forts, très forts et à côté, et qui pourraient - rêve ? illusion ? désir ? - dire rien de moins que le vrai sur le vrai. "Quelque chose se passe" ...

On le chantait aussi, d'une façon agressive, adressée. Something is happening / And you don't know what it is / Do you, Mister Jones ? Quelque chose est en train de se passer / Et tu ne sais pas quoi / N'est pas Monsieur Jones ? Quand on l'imaginait, ce type qui ne comprenait rien, ce Jones qui entrait dans la pièce, qui ouvrait grands ses yeux et qui posait ses questions stupides, chacun le voyait à sa façon, et ce zombi, ce mort vivant que je me représentais moi, n'était pas le philistin bête et plein de bonne volonté de la chanson, non, pris, entraîné dans le grand mouvement tournant et rythmé qui annonçait ce qui allait venir, c'était bien sûr un personnage cynique et soi-disant moderne à l'image de Stéphane. Mais voilà, c'était réconfortant comme une vengeance, il restait planté, il ne comprendrait jamais rien.

Que quelque chose vienne du dehors, à votre rencontre, et vous étonne, vous enlève, vous soulève, vous fasse basculer, c'est là, c'est maintenant, on est au bord, on est avec, on sent la pression et on la crée, tout arrive, tout peut arriver, c'est le présent, et le monde se creuse et enfle, et les parois reculent, elles sont transparentes et elles reculent, elles s'écartent, elles s'éloignent, elles laissent la place, et c'est maintenant et maintenant et maintenant ... C'est ce que l'on peut éprouver dans l'amour, dans l'art, il est rare de l'éprouver dans la société, où l'on est presque toujours confronté à une part d'inertie obligatoire, où l'activité que l'on déploie, que l'on peut déployer, va presque toujours avec le sentiment pénible de sa limite.

Mais pendant la grève on pouvait le toucher du doigt, le frôler.

(...)

Deuil général dans la société, mélancolie, lourdeur répétée. Mais il y a ces moments où "quelque chose se passe", où tout s'ouvre, où vient sur le devant de la scène ce qui était là, dessous, entravé, impossible, ce que Stéphane avait entraperçu, mais n'avait pu vivre : l'évidence, l'audace.

Partir, aller vivre et travailler avec les gens dans l'idée de changer la société, le monde. La curiosité pour les lieux est le support d'une question sur la vie, ou est-ce le contraire, c'est quoi, vivre, vivre précisément là.

Les fenêtres allumées, les lumières. Qui vit là. Qui vit. Une rue en pente, un tramway.

Les cafés-tabacs, la vie Ricard.

Vivre toujours au même endroit, tricoter, bouts de laine, pelote.

Ou récupérer les vieux meubles dans les décharges, les soigner. Ramasser des bouts de vaisselle cassée, jetée, fabriquer une vie morceau par morceau, vie mosaïque.

Ou rien, aucun assemblage. La vie gravats.

Dans la ville, tout est nouveau, inconnu. Les rues qui montent et qui descendent, bordées d'arbres, voûtées de feuilles, les bus rouillés, les berges bleues. Tout paraît dessiné, couleurs simples, et pourtant étrange, étranger.

Les carrefours, les routes qui se croisent, s'éloignent. Les camions.

Les gens. Imaginer ce qu'ils pensent. Quand on leur parle, se demander si l'on a bien compris, si c'est bien ça.

Bonheur du corps, circuler à vélo. Même le pousser est agréable. On vit une expérience, bien conscient de le faire. Tout saisir, tout attraper par tous les bouts, essayer. Après, sans doute, quand le monde se dérobera, quand le décalage sera trop grand, ou simplement se révélera pour ce qu'il était, ce côté heureux sera mélangé. En attendant, c'est joyeux, un peu guerrier.

La ville est habitée comme un décor, elle est le lieu des actions à venir. Chaque détail compte, tout est important, on ne connaît rien, on ne choisit pas, on prend tout.

Oui, tout a un côté théâtre, le mode est creusé, découpé, et rendu léger même quand une tragédie peut peser derrière. Les rues sont des rues, et en même temps elles sont là pour qu'on coure dedans, ce n'est pas que le malheur n'existe pas, mais on est dans un état particulier, on voit tout, le mendiant unijambiste et la petite fille avec ses nattes et ses nœuds écossais et la gitane qui discute au coin de la rue en robe longue. On est soulevé, porté par ce qui vient, sans doute, mais cela rend aussi minutieux. Plaisir de voir, et de voir ce qu'on avait jamais vu. Des raffineries et le ciel qui brûle, jaune. Les gens autour des gares avec leurs sacs. Ou à midi, en blouse, au café, lisant le journal. Qu'est-ce qu'ils pensent, oui, vraiment, qu'est-ce qu'ils peuvent bien penser.

Manger dans des restaurants minuscules, plat du jour, compotes.

Les maisons qu'on ne reconnaît pas, les murs nouveaux et leurs fissures, la qualité différente de l'air.

Les lieux de travail, les cours d'usine, les ateliers. La feuille de paye. Celle-là, personne ne la comprend, d'ailleurs. Les façons de parler.

Les différentes valeurs du temps, le matin, la fin de la matinée, le début de l'après-midi, qu'est-ce qui fait leur différence exacte. Tout est dans la rencontre, tout est au présent. Ce qui se passe, ce qui peut se passer, faire attention, être attentif. Ne pas rater la rencontre, tout ce qui est possible. Art de ça. C'est l'ici et maintenant, c'est l'acte, ce sont les actions. Une sorte de retour dans les territoires sans hiérarchie de l'enfance, et en même temps, la prévision, il faut penser. Tenter de le faire.

Les filles que l'on voit danser dans les bals, ouvrir le monde avec leurs bras et leurs hanches. Une maison en carton, construite sur pilotis. Oui, la pensée prend tout, toutes les feuilles, tous les cailloux, tous les verres de bière. Le passé, on l'a mis derrière soi. Alors, pas le choix : voir, et avoir des idées.

L'air semble libre, imprévisible, tours et détours. Un nuage passe qui a l'air d'un bébé.

Jeune vieux monde, toujours rond. Dans l'autobus très tôt le matin une femme porte un décolleté. On monte, on reste debout. Cahots.

Des hommes jouent aux cartes dans les cafés. Le hasard, la chance, ils y croient. Moi aussi, autrement.



FIN



(in Leslie Kaplan, Depuis maintenant - Miss Nobody Knows, POL, 1996)

Leslie Kaplan (à lire aussi, L'excès - L'usine, toujours chez POL, qui forme comme un diptyque avec Depuis maintenant), François Bon (Sortie d'usine, aux Éditions de Minuit), Tommaso di Ciaula ; je ne sais pourquoi exactement mais ces trois auteurs habitent ensemble dans mon petit panthéon personnel (et pourtant, il y a loin de la langue de Leslie Kaplan à celle de Tommaso di Ciaula !). Savoir pourquoi reviendrait peut-être à donner une définition de l'authenticité ...