mardi 2 février 2016

Всё как у людей -- Егор Летов (1964 - 2008)


Вот и всё что было-
Не было и нету.
Все слои размокли. 
Все слова истлели.
     
           Всё как у людей.

В стоптанных ботинках
Годы и окурки
В стираных карманах
Паспорта и пальцы

           Всё как у людей.

Резвые колеса
Прочные постройки
Новые декреты
Братские могилы
  
           Всё как у людей.
 
Вот и всё что было-
Не было и нету.
Правильно и ясно.
Здорово и вечно.
  
           Всё как у людей.





(par exemple, ici, à partir de 5'17)


Ernst Neistvestny, Shelter Island sculpture park




Suivre le mouvement  


Donc - tout ce qui fut ici
N'est pas et jamais ne fut
Toutes les défenses ont cédé
Tous les mots ont pourri 

Suivre le mouvement

Au fond des bottes usées,
Des années et des mégots
Au fond des poches défoncées,
Des passeports et des poings

Suivre le mouvement

Vitesse des roues
Constructions robustes
Nouveaux décrets
Charniers géants

Suivre le mouvement

Donc - tout ce qui fut ici
N'est pas et jamais ne fut
Précis et clair
Sain et éternel

Suivre le mouvement



Всё как у людей, littéralement, "tout comme chez les autres", je traduis "suivre le mouvement" mais tout n'y est pas.
Все слои размокли, littéralement, "toutes les couches sont trempées", comme on le dirait de couches de vêtements. Je traduis "toutes les défenses ont cédé".

 

lundi 1 février 2016

Dysfonctionnement harmonieux


Un de ces panneaux, vecteur du tintamarre visuel que la RATP nous inflige au nom des marchandises, se sentait tout chose : seul dans son coin, dans l'indifférence totale des passants, il produisait des sortes de Rothko, de Newman, de Richter :











Naval et carcéral (1) -- Michel de Certeau (1925 - 1986)



Salvador Dali - La gare de Perpignan (1965)


Enfermement voyageur. Immobile dans le wagon, voir glisser des choses immobiles. Qu'est-ce qui se passe ? Rien ne bouge au-dedans et au-dehors du train.
Immuable, le voyageur est casé, numéroté et contrôlé dans le damier du wagon, cette réalisation parfaite de l'utopie rationnelle. La surveillance et la nourriture y circulent de case en case : "Contrôle des billets" ... "Sandwiches ? Bière ? Café ? ...". Seuls les W.C. ouvrent une fuite dans le système clos. C'est le fantasme des amoureux, l'issue des malades, l'escapade des enfants ("pipi !"), - un coin de l'irrationnel, comme l'étaient les amours et les égouts dans les Utopies de jadis. Mis à part ce lapsus abandonné aux excès, tout est quadrillé. Ne voyage qu'une cellule rationalisée. Une bulle du pouvoir panoptique et classificateur, un module de l'enfermement qui rend possible la production d'un ordre, une insularité close et autonome, voilà ce qui peut traverser l'espace et se rendre indépendant des enracinements locaux.
Au-dedans, l'immobilité d'un ordre. Ici règnent le repos et le rêve. Il n'y a rien à faire, on est dans l'état de raison. Chaque chose y est à sa place comme dans la Philosophie du droit de Hegel. Chaque être est posé là comme un caractère d'imprimerie sur une page militairement rangée. Cet ordre, système organisationnel, quiétude d'une raison, est pour le wagon comme pour le texte la condition de leur circulation.
Dehors, une autre immobilité, celle des choses, régnantes montagnes, verdures étendues, villages arrêtés, colonnades de buildings, noires silhouettes urbaines dans le rose du soir, scintillements de lumières nocturnes d'une mer d'avant ou d'après nos histoires. Le train généralise la Melencolia de Dürer, expérience spéculative du monde : être hors de ces choses qui restent là, détachées, absolues,et qui nous quittent sans qu'elles y soient pour rien ; être privé d'elles, surpris de leur éphémère et tranquille étrangeté. Émerveillement dans l’abandonnement. Pourtant elles ne bougent pas. Elles n'ont de mouvement que celui que provoquent entre leurs masses les modifications de perspective moment après moment ; mutations en trompe-l’œil. Comme moi, elles ne changent pas de place, mais la vue seule défait et refait continuellement les rapports qu'entretiennent entre eux ces fixes.
Entre l'immobilité du dedans et celle du dehors, un quiproquo s'introduit, mince rasoir qui inverse leurs stabilités. Le chiasme est effectué par la vitre et par le rail. Deux thèmes de Jules Verne, ce Victor Hugo du voyage : le hublot du Nautilus, césure transparente entre les sentiments fluctuants de l’observateur et les mouvances d'une réalité océanique ; la voie de fer qui, d'une ligne droite, coupe l'espace et transforme en vitesse de leur fuite les sereines identités du sol. La vitre est ce qui permet de voir et le rail, ce qui permet de traverser. Ce sont deux modes complémentaires de séparation. L'un crée la distance du spectateur : tu ne toucheras pas ; plus tu vois, moins tu tiens - dépossession de la main pour un plus grand parcours de l’œil. L'autre trace, indéfiniment, l'injonction de passer ; c'en est l'ordre écrit, d'une seule ligne, mais sans fin : va, pars, ceci n'est pas ton pays, celui-là non plus - impératif du détachement qui oblige à payer une abstraite maîtrise oculaire de l'espace en quittant tout lieu propre, en perdant pied.
La glace de verre et la ligne de fer répartissent d'un côté l'intériorité du voyageur, narrateur putatif, et de l'autre la force de l'être, puissance d'un silence extérieur. Mais, paradoxalement, c'est le silence de ces choses mises à distance, derrière le verre, qui, de loin, fait parler nos mémoires ou tire de l'ombre les rêves de nos secrets. L'isoloir produit des pensées avec des séparations. Le verre et le fer font des spéculatifs et des gnostiques. Il faut cette coupure pour que naisse, hors de ces choses mais pas sans elles, les paysages inconnus et les étranges fables de nos histoires intérieures.

(la suite)

in Michel de Certeau, L'invention du quotidien, 1. arts de faire, Folio 1990