mardi 12 juin 2018

Louve basse -- Denis Roche (1937-2015)


Denis Roche - New York 1975


Depuis 37 ans que mon corps danse son lent spaghetti de mort, qu'il le sent s'échapper hors de ses trous, furtivement, et napper ses pas, les voiler de couleurs et minauder à travers cet arachnéen comportement, ce délire ambulatoire psalmodié, les événements les plus insupportables, je ne sais plus où trouver un "sujet" suffisamment décarcassé de l'amidon glotteux pour qu'il se traîne enfin demandant pitié à son exploiteur. Je n'ai pas, moi, cet œil fou, ce hiatus béant, avec une prunelle palpitante et des fibrilles roses sous le globe poli ! Et si ma phrase vous paraît emberlificotée, craignez le spaghetti, le rongement des sols que j'ai connus. Les faibles croiront voir dans tout ce livre des différences (gnoséologiques, hum !), ou, s'ils me connaissent un peu (quelques faibles me connaissent effectivement), à tout le moins une invitation au dernier supplice en date que nous sommes quelques-uns à tenter 'infliger au discours besace : pourquoi pas ? Mais rien ne résout cet ici obscuré et clochard, étayé par une agonie filandreuse, même sans musique.
-- Et ça marche ?
-- Bizarre, non ? un constat d'échec et de peur qui marcherait ! ?

in Denis Roche, Louve basse, Seuil, 1976

Un parfum d'aura


En retrouvant les premières Disintegration loops (dlp) de Basinski sur Bandcamp me sont revenues en mémoire d'autres œuvres, dans d'autres domaines, qui elles aussi travaillent autour de la disparition / désintégration ; certains travaux d'Araki à partir de tirages de négatifs abimés (Shijyo), les altérations vidéo de Jürgen Reble, Breizhiselad d'Eric Cordier, par exemple, tant d'autres travaux qui nous retiennent par la marque d'une absence mais en un sens particulier qui n'est pas celui du manque mais celui de la trace, présente et qui néanmoins nous échappe en s'effaçant. 
C'est à propos des œuvres d'art (et d'elles seulement si ma mémoire est bonne) que Benjamin introduit la notion d'aura comme "l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il". 
Ce qui nous retient dans ces œuvres est bien de l'ordre de l'aura au sens où ce qu'elles manifestent pourrait se résumer ainsi : "il y a qu'il y a eu".
Cependant, la perspective a changé ; ce qui nous retient, ce n'est pas le miracle que filtre encore vers nous quelque chose de ce qui fut, ce qui nous retient, c'est seulement ce sentiment que quelque chose fut et sous nos yeux disparaît lentement, ce mystère de la disparition ; ce qui nous retient, c'est un acte d'accusation contre l'hypermnésie du monde.


Un nouveau monde


Julie : Les gens vont s'entraider ... pour reconstruire ... je veux dire ... les survivants
Harry : Julie, je crois bien que ce sera le tour des insectes

Extrait des dialogues de Miracle Mile, le film, à voir pour ce qu'il est, et pas seulement pour la bande originale de Tangerine Dream.

Etrangement, nous y sommes ; l'apocalypse est passée sans que nous nous en apercevions vraiment (vous savez, "not with a bang but a whimper"). Notre absence complète d'empathie, de souci de l'autre nous vaudra bientôt d'être cités en exemple dans les termitières du "nouveau monde".