jeudi 11 avril 2019

Fille de la Kolyma -- Viktor Krivouline (1944-2001)


gravure d'Aleksander Aksinine (1949-1985)
illustrant Poèmes après les poèmes



C'est si triste que - de la Kolyma la fille bâtarde - elle déploie,
la littérature, ses ailes attardées couvrant un demi-ciel
au-dessus de ces muets qui jadis furent "NOUS",
leurs "je" sans nombre, multipliés comme éternellement.

C'est si triste que l'on puisse aujourd'hui faire sonner
un grand requiem de louanges et, sans risquer son cœur ni sa peau,
arroser d'une demi-vodka la mémoire du gué de corps humains
si généreusement construit sur le marais gluant de la culture.


in Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes, traduit par Hélène Henry, Les Hauts Fonds, 2017


en vo :


Дочь Колымы



До чего это грустно, что — побочная дочь Колымы —
расправляет свои запоздалые крылья вполнеба словесность
над немыми людьми, составлявшими некогда «МЫ»
их бесчисленных «я», умножаемых как бы на вечность.

До чего это грустно, что сегодня возможно сыграть
поощрительный реквием и, не рискуя ни сердцем, ни шкурой,
помянуть за полводкой из тел человеческих гать,
намощенную щедро над жидко-болотной культурой.

Cassandre - Viktor Krivouline (1944-2001)


Dans le miroir de bronze la sotte petite sotte 
voit le visage trouble indécidable ...
Le doigt dans la bouche ou les sourcils froncés maussades.
Silence, dit-elle, vous êtes un pays de souris.

Sourde-muette elle fixe au loin la Grèce qui se tait,
reflets rouges et vert bronze des mers.
Son âme pleure étreignant tout le vide
entre l’œil et le miroir - elle est comme un nuage heureux.

Le passé l'avenir sont unis grâce à cette ombre faible,
ce mouvement imperceptible au-dedans du disque doré,
et prophétisant sa clameur n'est cruelle que d'apparence,
à l'intérieur elle est silence - silence et lumière ...
La mer d'une lune dissoute s'approche tout près du visage.

Le passé l'avenir sont comme un visage avec son reflet,
comme étain et cuivre fondus en un siècle de bronze.
Dans le miroir de bronze - n'est-ce pas le frisson de lèvres malades ?

Serait-ce l'insomnie qui rougit ces paupières,
ou le reflet de l'incendie ?... Ce qui périt n'est pas Troie - 
mais une ville à venir et ses millions d'habitants


janvier 1972

in Viktor Krivouline, Poèmes après les poèmes, traduit par Hélène Henry, Les Hauts Fonds, 2017


en vo (plein d'autres, ici ou ) :


Кассандра

В бронзовом зеркале дурочка тихая, дура
видит лицо свое смутным и неразрешимым…
Палец во рту или брови, сведенные хмуро.
Тише мол, ежели в царстве живете мышином.

В даль бессловесную Греции с красным отливом,
с медною зеленью моря, уставилась глухонемая.
Плачет душа ее, всю пустоту обнимая
между зрачками и зеркалом — облачком встала счастливым.

Прошлое с будущим связано слабою тенью,
еле заметным движеньем внутри золотистого диска,
да и мычанье пророчицы только снаружи мученье,
в ней же самой тишина — тишина и свеченье…
Море луны растворенной к лицу придвигается близко.

Прошлое с будущим — словно лицо с отраженьем,
словно бы олово с медью сливаются в бронзовом веке.
В зеркале бронзы — не губы ль с больным шевеленьем?

Не от бессонницы ли эти красные веки,
или же отсвет пожара?... Не Троя кончается — некий
будущий город с мильонным его населеньем.


Январь 1972


Un maillon à rajouter à la chaîne ...

mardi 12 février 2019

Une raison de s'accrocher ...


Ainsi donc M. Emelien démissionne pour retrouver sa liberté de combattant du progressisme (les journaux) et défendre son opus (en collaboration avec M. Amiel, autre farouche combattant du progressisme) à paraître début mars.

Ce serait rageant d'avaler son acte de naissance avant de prendre connaissance de ce morceau d'anthologie. Accrochons-nous pour ne pas mourir idiot ! 

MaJ 24/06
Bon, sans surprise, le lire c'est prendre le risque de mourir plus idiot encore !
A propos de "progressisme", j'ai bien ri en entendant récemment (était-ce sur France Culture ?) Bruno Latour en donner cette cinglante définition (je cite de mémoire) : "Le progressisme, c'est le culte du cargo."