dimanche 2 janvier 2011

Animaux des miroirs -- Jorge Luis Borges


Dans quelque volume des Lettres édifiantes et curieuses qui parurent à Paris pendant le première moitié du XVIIIe siècle, le P. Zallinger, de la Compagnie de Jésus, commença un examen des illusions et erreurs des gens de Canton ; dans un recensement préliminaire il nota que le Poisson était un être fugace et resplendissant que personne n'avait touché, mais que beaucoup prétendaient avoir vu au fond des miroirs. Le P. Zallinger mourut en 1736 et le travail commencé sous sa plume resta inachevé ; cent cinquante ans plus tard, Herbert Allen Giles reprit la tâche interrompue.
D'après Giles, la croyance au Poisson fait partie d'un mythe plus ample, qui se réfère à l'époque légendaire de l'Empereur Jaune.
En ce temps-là, le monde des miroirs et le monde des hommes n'étaient pas, comme maintenant, isolés l'un de l'autre. Iles étaient, en outre, très différents ; ni les êtres ni les couleurs ni les formes ne coïncidaient. Les deux royaumes, celui des miroirs et l'humain, vivaient en paix ; on entrait et on sortait des miroirs. Une nuit, les gens du miroir envahirent la terre. Leur force était grande, mais après de sanglantes batailles, les arts magiques de l'Empereur Jaune prévalurent. Celui-ci repoussa les envahisseurs, les emprisonna dans les miroirs et leur imposa la tâche de répéter, comme en une espèce de rêve, tous les actes des hommes. Il les priva de leur force et de leur figure et les réduisit à de simples reflets serviles. Un jour, pourtant, ils secoueront cette léthargie magique.
Le premier qui se réveillera sera le Poisson. Au fond du miroir nous percevrons une ligne très ténue et la couleur de cette ligne sera une couleur qui ne ressemblera à aucune autre. Après, les autres formes commenceront à se réveiller. Elles différeront peu à peu de nous, nous imiterons de moins en moins. Elles briseront les barrières de verre ou de métal et cette fois elles ne seront pas vaincues. Avec les créatures des miroirs combattront les créatures de l'eau.
Dans le Yunnan on ne parle pas du Poisson mais du Tigre du Miroir. D'autres pensent qu'avant l'invasion nous entendrons au fond des miroirs une rumeur d'armes.


in Le livre des êtres imaginaires, Jorge Luis Borges en collaboration avec Margarita Guerrero (Imaginaire/Gallimard, traduit par Françoise Rosset, Gonzalo Estrada et Yves Péneau)


L'insurrection qui vient viendra-t-elle de l'autre côté des miroirs ?

Pour mémoire, la tradition veut que l'Empereur Jaune soit l'inventeur de la monnaie. Quelle part de nous-mêmes a-t-il enfermée dans les miroirs et réduite à singer l'univers économique qu'il régit ? L'énigme n'est pas trop difficile, surtout que le mythe fournit un indice supplémentaire : Avec les créatures des miroirs combattront les créatures de l'eau.

C'est peut-être trop solliciter le mythe que d'en faire cette lecture mais, quoiqu'il en soit, n'oubliez plus d'écouter attentivement les miroirs.

Un croisement -- Franz Kafka


J'ai un animal curieux, moitié chaton, moitié agneau. C'est un héritage de mon père. En ma possession, il s'est entièrement développé ; avant il était plus agneau que chat. Maintenant il est moitié-moitié. Du chat il a la tête et les griffes, de l'agneau la taille et la forme ; de tous les deux les yeux, qui sont sauvages et pétillants, la peau suave et ajustée au corps, les mouvements ensemble sautillants et furtifs. Couché au soleil, dans le creux de la fenêtre, il se pelotonne et ronronne ; à la campagne il court comme un fou et personne ne peut l'atteindre. Il fuit les chats et il veut attaquer les agneaux. Durant les nuits de lune sa promenade favorite est la gouttière du toit. Il ne sait pas miauler et il déteste les souris. Il reste des heures et des heures à l'affût devant un poulailler, mais il n'a jamais commis d'assassinat.
Je le nourris avec du lait ; c'est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d'animal de proie. Naturellement, c'est un vrai spectacle pour les enfants. L'heure de la visite est le dimanche matin. Je m'assieds avec l'animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m'entourent.
On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : Pourquoi il n'y a qu'un seul animal de cette sorte, pourquoi c'est moi son maître et non pas un autre, s'il y a eu avant un animal semblable et qu'arrivera-t-il après sa mort, s'il ne se sent pas seul, pourquoi il n'a pas d'enfants, comment il s'appelle, etc. Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats ; une fois ils ont été jusqu'à amener deux agneaux. Contre leurs espérances il n'y a pas eu de scènes de reconnaissance. Les animaux se regardèrent avec douceur de leur yeux d'animaux, et ils s'acceptèrent mutuellement comme un fait divin. Sur mes genoux l'animal ignore la crainte et l'instinct de poursuite. Blotti contre moi c'est ainsi qu'il se sent le mieux. Il s'attache à la famille qui l'a élevé. Cette fidélité n'est pas extraordinaire : c'est l'instinct naturel d'un animal qui, ayant sur la terre d'innombrables liens politiques, n'en a pas un seul consanguin, et pour qui l'appui qu'il a trouvé chez nous est sacré.
Quelquefois je dois rire quand il renifle autour de moi, quand il s'emmêle dans mes jambes et ne veut pas s'éloigner de moi. Comme s'il n'avait pas assez d'être chat et agneau, il veut être chien. Une fois -- cela arrive à tout le monde -- je ne voyais pas le moyen de sortir de difficultés économiques, j'en étais sur le point d'en finir avec tout. Cette idée en tête, je me balançais dans le fauteuil de ma chambre, l'animal sur mes genoux ; j'ai pensé à baisser les yeux et j'ai vu des larmes qui gouttaient dans ses grandes moustaches. Étaient-ce les siennes ou les miennes ? Ce chat à l'âme d'agneau a-t-il l'orgueil d'un homme ? Je n'ai pas hérité gros de mon père, mais ce legs vaut la peine qu'on en prenne soin.
Il a l'inquiétude des deux, celle du chat et celle de l'agneau, bien qu'elles soient très différentes. C'est pourquoi il est mal à l'aise dans sa peau. Quelquefois il saute vers le fauteuil, il appuie ses pattes de devant contre mon épaule et il approche son museau de mon oreille. C'est comme s'il me parlait, et, en fait, il tourne la tête et me regarde avec déférence pour observer l'effet de sa communication. Pour lui faire plaisir je fais comme si je l'avais compris et je bouge la tête. Alors il saute à terre et bondit autour de moi.
Peut-être que le couteau du boucher serait une rédemption pour cet animal, mais il représente mon héritage et je dois la lui refuser. C'est pour cela qu'il faudra attendre jusqu'à mon dernier soupir, bien qu'il me regarde parfois avec des yeux humains, raisonnables, qui m'inciteraient à l'acte raisonnable.






Cet étonnant auto-portrait, cité par Jorge Luis Borges dans Le livre des êtres imaginaires (en collaboration avec Margarita Guerrero ; Imaginaire/Gallimard, traduit par Françoise Rosset, Gonzalo Estrada et Yves Péneau) fait partie des textes conservés par Max Brod ; on pourra le trouver également dans Récits posthumes et fragments chez Babel, traduit par Catherine Billmann.

Dans le même livre, Borges donne aussi de Kafka la courte nouvelle Le souci du père de famille (Die Sorge des Hausvaters ; disponible en français dans A la colonie pénitentiaire chez Babel) qui présente la bizarre créature Odradek, attachante petite étoile un peu infirme, clopinant sur  un bâton en guide de béquille, couverte de fils de toutes les couleurs :

"Je me demande en vain ce qu'il adviendra de lui. Est-il mortel ? Tout ce qui meurt a eu auparavant sa raison d'être, une soret d'activité à laquelle se frotter ; ce n'est pas le cas pour Odradek. Lui arrivera-t-il un jour de débouliner l'escalier de haut en bas sous les pieds de mes enfants et de leurs enfants en traînant derrière lui des filochures de fil à coudre ?
Certes, il ne fait de mal à personne ; mais je souffre presque à l'idée qu'il me survivra"


samedi 1 janvier 2011

Introduction à la guerre civile -- Tiqqun


39  Le processus qui, à l’échelle molaire, prend l’aspect de l’État moderne, à l’échelle moléculaire se nomme sujet économique.

GLOSE a: Nous nous sommes amplement interrogés sur l’essence de l’économie, et plus spécifiquement sur son caractère de « magie noire ». L’économie ne se comprend pas comme régime de l’échange, et donc du rapport entre formes-de-vie, hors d’une saisie éthique : celle de la production d’un certain type de formes-de-vie. L’économie apparaît bien avant les institutions par quoi on en signale couramment l’émergence - le marché, la monnaie, le prêt avec usure, la division du travail - et elle apparaît comme possession, comme possession, précisément, par une économie psychique. C’est en ce sens qu’il y va d’une véritable magie noire, et c’est à ce seul niveau que l’économie est réelle, concrète. Aussi est-ce là que sa connexion avec l’État est empiriquement constatable. La croissance par poussées de l’État est ce qui, progressivement, aura créé l’économie dans l’homme, aura créé l’« Homme», en tant que créature économique. À chaque perfectionnement de l’État se perfectionne l’économie en chacun de ses sujets, et inversement.
Il serait facile de montrer comment, au cours du XVIIe siècle, l’État moderne naissant a imposé l’économie monétaire et tout ce qui s’y rattache pour pouvoir prélever dessus de quoi nourrir l’essor de ses appareils et ses incessantes campagnes militaires. D’ailleurs, cela a déjà été fait. Mais un tel point de vue ne saisit qu’en surface le nœud qui lie l’État et l’économie.
Entre autres choses, l’État moderne désigne un processus de monopolisation croissante de la violence légitime, un processus, donc, de déligitimation de toute violence autre que la sienne. L’État moderne aura servi le mouvement général d’une pacification qui ne se maintient, depuis la fin du Moyen Âge, que par son accentuation continue. Ce n’est pas seulement qu’au cours de cette évolution il entrave de façon toujours plus drastique le libre jeu des formes-de-vie, c’est qu’il travaille assidûment à elles-mêmes les briser, à les déchirer, à en extraire de la vie nue, extraction qui est le mouvement même de la « civilisation ». Chaque corps, pour devenir sujet politique au sein de l’État moderne, doit passer à l’usinage qui le fera tel : il doit commencer par laisser de côté ses passions, imprésentables, ses goûts, dérisoires, ses penchants, contingents, et il doit se doter en lieu et place de cela d’intérêts, eux certes plus présentables, et même représentables. Ainsi donc, chaque corps pour devenir sujet politique doit-il procéder à son autocastration en sujet économique. Idéalement, le sujet politique se sera alors réduit à une pure voix.
La fonction essentielle de la représentation qu’une société donne d’elle-même est d’influer sur la façon dont chaque corps se représente à lui-même, et par là sur la structure psychique. L’État moderne, c’est donc d’abord la constitution de chaque corps en État moléculaire, doté, en guise d’intégrité territoriale, d’une intégrité corporelle, profilé en entité close dans un Moi opposé au « monde extérieur » autant qu’à la société tumultueuse de ses penchants, qu’il s’agit de contenir, et enfin requis de se rapporter à ses semblables en bon sujet de droit, à traiter avec les autres corps d’après les clauses universelles d’une sorte de droit international privé des mœurs « civilisées ». Ainsi, plus les sociétés se constituent en États, plus leurs sujets s’incorporent l’économie. Ils s’auto- et s’entre-surveillent, ils contrôlent leurs émotions, leurs mouvements, leurs penchants, et croient pouvoir exiger des autres la même retenue. Ils veillent à ne jamais s’abandonner là où cela pourrait leur être fatal, et se ménagent un petit coin d’opacité où ils auront tout loisir de « se lâcher ». À l’abri, retranchés à l’intérieur de leurs frontières, ils calculent, ils prévoient, ils se font l’intermédiaire entre le passé et l’avenir, et nouent leur sort à l’enchaînement probable de l’un et de l’autre. C’est cela : ils s’enchaînent, eux-mêmes et les uns aux autres, contre tout débordement. Feinte maîtrise de soi, contention, autorégulation des passions, extraction d’une sphère de la honte et de la peur - la vie nue -, conjuration de toute forme-de-vie, a fortiori de tout jeu élaboré entre elles.
Ainsi la menace morne et dense de l’État moderne produit-elle primitivement, existentiellement, l’économie, au long d’un processus que l’on peut faire remonter au XIIe siècle, à la constitution des premières cours territoriales. Comme l’a fort bien noté Elias, la curialisation des guerriers offre l’exemple archétypique de cette incorporation de l’économie dont les jalons vont du code de comportement courtois du XIIe siècle jusqu’à l’étiquette de la cour de Versailles, première réalisation d’envergure d’une société parfaitement spectaculaire où tous les rapports sont médiés par des images, et ce en passant par les manuels de civilité, de prudence et de savoir-vivre. La violence, et bientôt toutes les formes d’abandon qui fondaient l’existence du chevalier médiéval, se trouvent lentement domestiquées, c’est-à-dire isolées comme telles, déritualisées, exclues de toute logique, et finalement réduites par la raillerie,le « ridicule », la honte d’avoir peur et la peur d’avoir honte. C’est par la diffusion de cette autocontrainte, de cette terreur de l’abandon que l’État est parvenu à créer le sujet économique, à contenir chacun dans son Moi, c’est-à-dire dans son corps, à prélever sur chaque forme-de-vie de la vie nue.

GLOSE b : «En un certain sens, le champ de bataille a été transposé dans le for intérieur de l’homme. C’est là qu’il doit se colleter avec une partie des tensions et passions qui s’extériorisaient naguère dans les corps-à-corps où les hommes s’affrontaient directement. [...] Les pulsions, les émotions passionnées qui ne se manifestent plus dans la lutte entre les hommes, se dressent souvent à l’intérieur de l’individu contre la partie "surveillée" de son Moi. Cette lutte à moitié automatique de l’homme avec lui-même ne connaît pas toujours une issue heureuse » (Norbert Elias, La dynamique de l’Occident).
Ainsi qu’il en a témoigné tout au long des « Temps modernes», l’individu produit par ce processus d’incorporation de l’économie porte en lui une fêlure. C’est par cette fêlure que suinte sa vie nue. Ses gestes eux-mêmes sont lézardés, brisés de l’intérieur. Nul abandon, nulle assomption ne peuvent survenir, là où se déchaîne le processus étatique de pacification, la guerre d’anéantissement dirigée contre la guerre civile. À la place des formes-de-vie on trouve ici, de manière presque parodique, des subjectivités, une surproduction ramifiée, une arbo-rescente prolifération de subjectivités. En ce point converge le double malheur de l’économie et de l’État : la guerre civile s’est réfugiée en chacun, l’État moderne a mis chacun en guerre contre lui-même. C’est de là que nous partons.




(disponible à La Fabrique dans Contributions à la guerre en cours)