mardi 20 mars 2018

Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images -- Patrick Boucheron


Sienne, palais public, sala della Pace : c'est ici. L’œuvre est intangible, inséparable de l'endroit qui l'a vue naître, comme la peau tannée de ce grands cadavre qu'est un édifice ancien. 
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 Les effets du mauvais gouvernement
(mur ouest)
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C'est de cette image que je souhaite parler, mais moins pour en faire l'histoire, ou pour la déchiffrer patiemment à la manière de ces rébus dont raffole l'iconographie, que pour comprendre sa puissance d'actualisation. Je cherche à saisir cette stupéfiante force de persuasion qui vous happe et vous saisit, "à coup sûr" dira au XVe siècle le prédicateur Bernardin de Sienne, et déborde le contexte brûlant de sa réalisation pour filer droit vers aujourd'hui. Parmi les nombreuses raisons qui a rendent si profondément actuelle, qu'il me soit permis de n'en retenir qu'une seule. Les murs du Palazzo pubblico de Sienne s'embrument d'une menace, qui pèse sur le régime communal. Les citoyens siennois sont fiers de leur république, mais celle-ci est en danger. Rôde le spectre de la seigneurie, que le peintre figure - pour se faire peur, ou au contraire pour se rassurer ? - comme un monstre cornu sorti des entrailles de l'enfer, ou plutôt revenu d'un passé que l'on croyait révolu. Qui ne voit, aujourd'hui, que la démocratie est subvertie et qu'il ne sert à rien - sinon à se tranquilliser - de décrire cette menace comme un retour des idéologies meurtrières. Or cette sourde subversion de l'esprit public, qui ronge nos certitudes, comment la nommer ? Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l'ennemi innommable, le péril inqualifiable, l'adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom.
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Les effets du bon gouvernement
(mur est)
(source)
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Comment conjurer cette peur là ? La force politique des images consiste précisément à ne rien dérober au regard.
La Paix voit cela. Depuis son estrade, si belle dans sa robe immaculée, elle voit tout cela. Les deux côtés, la paix et la guerre, mais aussi le fait qu'il n'y a pas seulement deux côtés, que toujours la guerre fait de l'ombre à la paix. Elle a triomphé des méchants, s'étend nonchalante sur ses trophées, et tout semble achevé. Ce n'est pourtant pas ainsi que peint Lorenzetti. Il ne figure pas le grand partage que fige la fin de l'histoire, réplique laïcisée du jugement dernier. Il dessine le bivium de Pétrarque, ce moment intense où les chemins bifurquent, quand les hommes doivent décider où porter le regard, tandis que devant eux s'étalent en grand spectacle les lignes de fuite des effets de leurs choix. Certains sont prévisibles, et il appartient au peintre des Neuf de nous en prévenir, car il n'y a de politique que dans la pensée raisonnable et consciente d'une alternative. Mais d'autres ne le sont pas. L'histoire continue, ce qui signifie qu'il y aura toujours des décisions politiques à prendre, mais qu'inévitablement elles demeureront incertaines. Cela aussi, on doit nous ne avertir, en le plaçant sous les yeux de ceux qui veulent bien se donner la peine de regarder. La Paix voit tout cela.
Voilà pourquoi un peu de la tristitia qui délite lentement le habits des danseurs a éclaboussé son doux visage, comme les bienfaits de la lune sur l'amoureuse baudelairienne. Je la croyais rêveuse, simplement rêveuse. Dans un article bref et lumineux, Pierangelo Schiera m'opposa l'évidence (*). Cette femme à la tête penchée, trop lourde pour ne pouvoir être soutenue par un poing alangui, a tous les attributs, définis depuis l'Antiquité, de la pose mélancolique. Elle est la mélancolie du pouvoir, dès lors que dans sa solitude si peuplée, elle comprend qu'il n'y a de beaux combats en politique que ceux qu'on ne gagnera jamais tout à fait. Elle a triomphé, oui, mais elle sait désormais que le triomphe est impossible. On peut très bien décider de ne pas voir cela - disons qu'on ne décide pas vraiment, mais que vraiment on ne voit pas. Elle est là, sous nos yeux, elle a vu et elle sait, mais l'on préfère détourner le regard. Seulement voilà : dès lors qu'on l'a vue une fois, jamais plus on ne pourra l'oublier. Comme l'Angelus Novus peint par Paul Klee, qui obséda tant Walter Benjamin. Il regarde le passé, "le tas de ruines devant lui monte jusqu'au ciel". Mais il ne restera pas là à prendre soin des morts car une tempête le pousse vers cet avenir auquel il tourne le dos. "Ce que nous appelons progrès, c'est cette tempête."
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Allégorie du bon gouvernement
(mur nord)
(source)
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Mais on doit bien se convaincre d'une chose : si l'on va à Sienne, si l'on traverse la place du campo pour entrer dans le palais public, si l'on monte les escaliers et que l'on traverse les salles qui mènent désormais à celle qu'on appelait la sala della Pace, on y verra une peinture qui ne date ni du moment où Lorenzetti l'a peinte, ni de ceux où Vanni ou d'autres l'ont retouchée, ni même du temps où Bernardin de Sienne en a parlé, mais qui, de l'instant même où le regard qu'on pose sur elle nous fait contemporains, devient notre bel aujourd'hui.


(*) Pierangelo Schierra, "Il Buonguverno "melancolico" di Ambrogio Lorenzetti e la "costituzionale faziosità" della città", Scienza e Politica, 34, 2006, p.93-108



in Patrick Boucheron, Conjurer la peur - Essai sur la force politique des images, Points Seuil, 2013



C'est à une révolution du regard que nous invite Patrick Boucheron ; toujours, j'avais regardé ces trois murs de façon circulaire, ouest-nord-est dans une lecture "à la Fukuyama" de l'avènement inéluctable du bon gouvernement et de ses effets. 
En proposant de regarder ces murs du point de vue de la figure de la Paix, de tourner le dos au mur nord (et de s'appuyer sur lui, peut-être) pour inclure dans l’œuvre la fenêtre du mur sud et voir ainsi l'évidence, comment le paysage sur lequel ouvre cette fenêtre relie entre elles "en réalité" les collines des murs est et ouest, il introduit une interprétation inquiète de l’œuvre, une instabilité, une tension du pays réel entre les deux allégories des effets du bon et du mauvais gouvernement. 
Il suffisait de se retourner et d'ouvrir une fenêtre pour voir "ce que voit la Paix", pour rendre pleinement justice à Lorenzetti.

Patrick Boucheron démontre avec ce livre qu'il y a un couple art de peindre, art de regarder, en parallèle au couple art d'écrire, art de lire de Leo Strauss.

jeudi 8 mars 2018

Matière solaire -- Eugénio de Andrade



Vacilantes perdem-se agora os dedos,
o mar é longe, vai-se a voz quebrando,
para morrer vai sendo tarde.

Não duvides: sou essa árvore,
essa alegria só prometida às aves.



Tremblants s'égarent à présent les doigts,
la mer est loin, très lentement la voix se brise,
pour mourir c'est presque déjà trop tard.

N'en doute pas : j'ai été cet arbre,
cette joie promise aux seuls oiseaux.



in Eugénio de Andrade, Matière solaire suivi de Le poids de l'ombre et de Blanc sur blanc, traduit par Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antonia Câmara Manuel, Poésie/Gallimard

mercredi 7 mars 2018

Lettres à Essenine (5) -- Jim Harrison


5

Lustra. Officially, the cold comes from Manitoba ; yesterday at sixty knots. So that the waves mounted the breakwater. The first snow. The farmers and carpenters in the tavern with red, windburned faces. I am in there playing the pinball machine watching all those delicious lights flutter, the bells ring. I am halfway through a bottle of vodka and happy to hear Manitoba howling outside. Home for dinner I ask my baby daughter if she loves me but she is too young to talk. She cares most about eating as I care most about drinking. Our wants are simple as they say. Still when I wake from my nap the universe is dissolved in grief again. The baby is sleeping and I have no one to talk my language. My breath is shallow and my temples pound. Last October in Moscow I taught a group of East-Germans to sing "Fuck Nixon", and we were quite happy until the bar closed. At the newsstand I saw a picture of Bella Akhmadulina and wept. Vodka. You would have liked her verses. The doorman drew near, alarmed. Outside the KGB floated through the snow like arctic bats. Maybe I belong there. They won't let me print my verses. On the night train to Leningrad I will confess everything to someone. All my books are remaindered and out of print. My face in the mirror asks me who I am and says I don't know. But stop this whining. I am alive and a hundred thousand of acres of birches around my house wave in the wind. They are women standing on their heads. Their leaves on the ground are small saucers of snow from which I drink with endless thirst.


Des lustres. officiellement le froid vient du Manitoba ; hier à soixante nœuds. Au point que les vagues montaient sur la digue. Première neige. Fermiers et charpentiers à la taverne, le visage rouge, marqué par le vent. Ici, je joue au flipper en regardant clignoter toutes ces lumières délicieuses, sonner les champignons. J'ai descendu la moitié d'une bouteille de vodka, heureux d'entendre le Manitoba hurler dehors. A la maison pour dîner, je demande à ma petite fille si elle m'aime mais elle est trop jeune pour parler. Elle se soucie de ce qu'elle mange et moi de ce que je bois. Nos besoins sont simples, comme on dit. Pourtant, à mon réveil après la sieste, la souffrance dissout de nouveau l'univers. J'ai le souffle court, les tempes palpitantes. Vodka. En octobre dernier à Moscou j'ai appris à un groupe d'Allemands de l'Est à chanter "A mort Nixon", nous avons tous passé un bon moment jusqu'à la fermeture du bar. Au kiosque à journaux j'ai pleuré devant une photo de Bella Akhmadulina. Vodka. Ses vers t'auraient plu. Le portier s'est approché, inquiet. Dehors, le KGB flottait dans la neige comme des chauves-souris arctiques. Peut-être que ma place est là-bas. Ils ne me laisseront pas publier mes vers. Dans le train de nuit de Léningrad j'avouerai tout à quelqu'un. Tous mes livres sont soldés ou épuisés. Mon visage dans la glace me demande qui je suis et répond je ne sais pas. Cesse donc de pleurnicher. Je suis vivant et cent mille arpents de bouleaux oscillent dans le vent autour de ma maison. Ce sont des femmes qui font le poirier. Aujourd'hui leurs feuilles par terre sont de menues soucoupes de neige où je bois avec une soif inextinguible.


in Jim Harrison, Lettres à Essenine, bilingue, traduit par Brice Matthieussent, Titre 198, Christian Bourgois 






Peut-être Harrison pensait-il à ce poème-ci ?

 

Новогодний романс


Какое блаженство, что блещут снега,
что холод окреп, а с утра моросило,
что дико и нежно сверкает фольга
на каждом углу и в окне магазина.

Пока серпантин, мишура, канитель
восходят над скукою прочих имуществ,
томительность предновогодних недель
терпеть и сносить - что за дивная участь!

Какая удача, что тени легли
вкруг елок и елей, цветущих повсюду,
и вечнозеленая новость любви
душе внушена и прибавлена к чуду.

Откуда нагрянули нежность и ель,
где прежде таились и как сговорились!
Как дети, что ждут у заветных дверей,
я ждать позабыла, а двери открылись.

Какое блаженство, что надо решать,
где краше затеплится шарик стеклянный,
и только любить, только ель наряжать
и созерцать этот мир несказанный...

(vous pouvez l'entendre ici)