jeudi 8 novembre 2012

Afterword -- Louise Glück



Reading what I have just written, I now believe
I stopped precipitously, so that my story seems to have been
slightly distorted, ending, as it did, not abruptly
but in a kind of artificial mist of the sort
sprayed onto stages to allow for difficult set changes.

Why did I stop? Did some instinct
discern a shape, the artist in me
intervening to stop traffic, as it were?

A shape. Or fate, as the poets say,
intuited in those few long ago hours—

I must have thought so once.
And yet I dislike the term
which seems to me a crutch, a phase,
the adolescence of the mind, perhaps—

Still, it was a term I used myself,
frequently to explain my failures.
Fate, destiny, whose designs and warnings
now seem to me simply
local symmetries, metonymic
baubles within immense confusion—

Chaos was what I saw.
My brush froze—I could not paint it.

Darkness, silence: that was the feeling.

What did we call it then?
A “crisis of vision” corresponding, I believed,
to the tree that confronted my parents,

but whereas they were forced
forward into the obstacle,
I retreated or fled—

Mist covered the stage (my life).
Characters came and went, costumes were changed,
my brush hand moved side to side
far from the canvas,
side to side, like a windshield wiper.

Surely this was the desert, the dark night.
(In reality, a crowded street in London,
the tourists waving their colored maps.)

One speaks a word: I.
Out of this stream
the great forms—

I took a deep breath. And it came to me
the person who drew that breath
was not the person in my story, his childish hand
confidently wielding the crayon—

Had I been that person? A child but also
an explorer to whom the path is suddenly clear, for whom
the vegetation parts—

And beyond, no longer screened from view, that exalted
solitude Kant perhaps experienced
on his way to the bridges—
(We share a birthday.)

Outside, the festive streets
were strung, in late January, with exhausted Christmas lights.
A woman leaned against her lover’s shoulder
singing Jacques Brel in her thin soprano—

Bravo! the door is shut.
Now nothing escapes, nothing enters—

I hadn’t moved. I felt the desert
stretching ahead, stretching (it now seems)
on all sides, shifting as I speak,

so that I was constantly
face to face with blankness, that
stepchild of the sublime,

which, it turns out,
has been both my subject and my medium.

What would my twin have said, had my thoughts
reached him?

Perhaps he would have said
in my case there was no obstacle (for the sake of argument)
after which I would have been
referred to religion, the cemetery where
questions of faith are answered.

The mist had cleared. The empty canvases
were turned inward against the wall.

The little cat is dead (so the song went).

Shall I be raised from death, the spirit asks.
And the sun says yes.
And the desert answers
your voice is sand scattered in wind.

dimanche 9 septembre 2012

Koniec !



Parce que, en dépit du temps qu'il m'aura fallu pour m'en rendre compte, la misère n'a besoin ni de spectateur, ni de commentateur.

Do widzenia.








Chantent les grillons-carillons,
C'est la fièvre qui frémit,
Crisse le four desséché,
C'est une soie rouge qui brûle.

Les souris rongent de leurs dents
Le fond si mince de la vie.
Une hirondelle ou bien l'enfant
Aura détaché mon esquif.

Que chuchote au toit la pluie -
C'est une soie noire qui brûle -
Mais le merisier entendra
Jusqu'au fond des mers - adieu.

Vu que la mort est innocente
Et qu'on n'y peut rien changer -
Dans la fièvre du rossignol
Le cœur est encore brûlant.

(1917 ; in Ossip Mandelsam, Tristia et autres poèmes, traduit par François Kérel, Poésie / Gallimard)


"Et pourtant, nous avions vécu alors comme si rien de tout cela ne devait jamais arriver."


Nous avions prévu bien des choses, sinon toutes ; nous avions examiné avec réalisme la naissance et le développement des événements et nous nous étions dit : oui, cela pourrait bien commencer ainsi, se dérouler de cette façon, à condition que l'on n'y fasse pas obstacle. Et pourtant, nous avions vécu alors comme si rien de tout cela ne devait jamais arriver.

(in Manès Sperber, Au-delà de l'oubli, Calmann-Lévy, 1980 ; cité dans Jean-Michel Palmier, Weimar en exil, Payot 1988)



Combien sommes-nous aujourd'hui, assis sur les "falaises de marbre", à regarder monter la vague, à en commenter les remous, tout en nous livrant à nos "chasses subtiles" ; à l'aune de ce qui menace, écriture de blog, peaufinage de théorèmes et chasse aux papillons se valent bien.




En passant, Weimar en exil est un chef d’œuvre. Entre l'exposé de la ligne directrice

Cette république mal aimée, menacée de toutes parts, exigeait d'eux qu'ils se contentent d'apporter leur soutien à un régime mal accepté et on fera de leur refus de ne pas critiquer une véritable forfaiture. Pourtant, du style pédagogique de Carl von Ossietzky à la satire de Kurt Tucholsky, un même combat se déployait : obliger la République à être à la hauteur de sa mission, l'amener à combattre tout ce qui la menaçait, avertir, avertir encore. Ce qui frappe avec le recul, c’est qu'en dépit de leur idéalisme, ils surent reconnaître à temps presque tous les dangers.
Par rapport à leur exemple, combien de discussions sur "l'engagement", "le pouvoir des intellectuels", la "politisation de l'art" semblent trop simples. Le destin de cette intelligentsia, son comportement, ses paroles, ses actes, ses écrits dans les années qui virent monter le fascisme, mais aussi à travers l'exil, tout comme la longue suite de combats qu'elle a perdus, sont un extraordinaire exemple sociologique qui donne à réfléchir si, comme l'affirme Gramsci, il est "possible de penser le présent, et un présent bien déterminé, avec une pensée élaborée pour les problèmes d'un passé bien souvent lointain et dépassé". Leurs rares victoires nous concernent, leurs défaites encore plus. Et aucun de leurs combats de saurait nous laisser indifférents. C'est cette trajectoire dans l'histoire d'une génération intellectuelle, son inscription, ses traces, que nous avons choisi d'interroger à travers l'effondrement de la République de Weimar, la montée du national-socialisme et l'exil. En reprenant sous forme de question l'affirmation de Brecht : "La Bête intellectuelle est dangereuse", nous avons tenté de comprendre la capacité qu'eurent ces écrivains, ces artistes, ces intellectuels d'agir sur leur temps. Et c'est justement parce que l'époque de al République de Weimar fut l'une des plus riches sur le plan culturel qu'elle nous semble constituer un exemple à peu près unique.

et la conclusion

"Écrire, ce fut longtemps demander à la Mort, à la Religion, sous un masque d'arracher ma vie au hasard. Je fus d’Église, Militant, je voulus me sauver par les œuvres (...) L'illusion rétrospective est en miettes ; martyre, salut, immortalité, tout se délabre (...) Je vois clair, je suis désabusé, je connais mes vraies tâches", écrit Sartre à la fin des Mots et, comme un écho lointain, résonne le rire de Kurt Tucholsky et de son admirable apostrophe "au lecteur de 1985", écrite en 1926 :

Je ne peux même pas entamer avec toi, par-dessus la tête de mes contemporains, un dialogue de haut niveau sur l'air de : on se comprend nous deux, car tu es à l'avant-garde, comme moi. Hélas, cher ami - toi aussi tu es un contemporain - Et au mieux, quand je dis "Bismarck" et que tu es obligé de te creuser la cervelle pour savoir de qui il s'agit, je grimace à l'avance un pauvre sourire : tu n'imagines pas comme les gens qui m'entourent sont fiers de leur éternité ... Non, n'insistons pas. D'ailleurs le déjeuner t'appelle.
Bonjour. Ce papier est déjà tout jaune, jaune comme les dents de nos juges, regarde la feuille s'effrite entre tes doigts ... eh oui, il est si vieux. Va dans la paix de Dieu - si vous donnez encore le même nom à cette chose là. Nous n'avons probablement pas grand chose à nous dire, nous autres, gens ordinaires. La vie nous a dissous, notre contenu s'en est allé en même temps que nous. Tout était dans la forme. Ah oui, je vais tout de même te serrer la main. Les usages. Et tu t'en vas.
Mais tu ne partiras pas sans ces derniers mots : vous ne valez pas mieux que nous ni ceux d'avant. Mais alors, vraiment pas, vraiment pas.

il y a quelques neuf cents pages ; toutes sont indispensables (on peut seulement sauter allègrement au-dessus de la (brève) section II de l'introduction qui sacrifie à la tradition universitaire de l'"état de l'art" ... soporifique à souhait pour qui n'est pas professionnellement de la partie).

Et comme le monde a rétréci depuis les années trente, une lecture simplement pragmatique pourrait se concentrer seulement sur la brève discussion de l'"émigration intérieure".

A condition de la méditer ...